Six ans après l’annonce d’un financement de 600 000 euros destiné à la restauration du Marché en Fer de Jacmel, une tranche de 10 250 346 gourdes, soit dix millions deux cent cinquante mille trois cent quarante-six gourdes, a été restituée en avril 2026. Pendant ce temps, le monument, classé patrimoine national depuis 2011, attend toujours une restauration complète.
Le mercredi 12 août 2026, le président de la Commission municipale de Jacmel, Marceau Joseph, est intervenu sur les ondes de Radio Hosanna FM, au micro des journalistes Joanel François et Vladimir Laloi. Il y a présenté la situation de la mairie et évoqué plusieurs dossiers de la commune, dont celui du Marché en Fer.
À cette occasion, Marceau Joseph a déclaré que les fonds disponibles pour les travaux avaient été remis sous l’administration précédente. Selon lui, le montant disponible était insuffisant pour permettre la réalisation des travaux nécessaires à la rénovation du monument.
Contactée dans le cadre de cet article, l’ancienne agente intérimaire de Jacmel, Loudie César, a confirmé que les fonds avaient bien été restitués. Elle nous a également invités à contacter le service de comptabilité de la mairie afin de vérifier les détails de l’opération.
Le service de comptabilité de la mairie de Jacmel nous a confirmé qu’un virement avait été effectué le 15 avril 2026 pour un montant de 10 250 346 gourdes, soit dix millions deux cent cinquante mille trois cent quarante-six gourdes.
Selon les informations communiquées, cette somme correspondait à une tranche du financement global de 600 000 euros prévu dans le cadre du projet de restauration du Marché en Fer. Les fonds ont été restitués à l’Agence Espagnole de Coopération Internationale au Développement, AECID.
Cette restitution constitue non seulement un nouvel épisode dans un dossier qui s’étend sur plus de deux décennies mais surtout montre à nue l’irresponsabilité éhontée d’une édile qui n’a aucunement les règles de base du concept de suivi administratif dans la gestion de la chose publique. En effet, le projet de restauration avait connu une étape importante le 6 février 2020. Ce jour-là, les autorités haïtiennes avaient procédé à la pose symbolique de la première pierre. La cérémonie avait réuni des représentants du ministère de la Culture et de la Communication, de la mairie de Jacmel, de l’Institut de Sauvegarde du Patrimoine National, ISPAN, de la coopération espagnole et de l’École Atelier de Jacmel. Le projet bénéficiait alors d’un financement annoncé de 600 000 euros accordé par l’AECID.
L’ambition affichée dépassait la simple réparation du bâtiment. Le projet prévoyait de préserver sa structure historique tout en lui attribuant de nouvelles fonctions. Le Marché en Fer devait notamment accueillir des activités liées à l’artisanat, à la peinture et aux services destinés aux visiteurs.
Mais les premières démarches autour de l’avenir du monument remontent bien avant 2020.
En 2005, la saturation du Marché en Fer et les difficultés croissantes dans le centre historique avaient poussé plusieurs institutions à se mobiliser. Le 22 juin de cette année-là, un protocole d’accord avait été signé à la direction régionale du Fonds d’Assistance Économique et Sociale, FAES. Des représentants de la mairie de Jacmel, de la délégation départementale, du diocèse, de la Chambre de commerce, de Plan International, de plusieurs ministères, de la société civile et de la presse avaient participé aux discussions.
À cette époque, le problème était surtout urbain. Le Marché en Fer, construit pour une ville de la fin du XIXe siècle, ne pouvait plus contenir toutes les activités commerciales. Les marchandes occupaient progressivement les trottoirs et les rues voisines. La circulation devenait difficile et la gestion des déchets représentait un défi croissant.
Le séisme du 12 janvier 2010 change ensuite la dimension du dossier. Le Marché en Fer résiste au tremblement de terre, mais sa vulnérabilité apparaît plus clairement. La question ne concerne plus seulement l’organisation du commerce. Il faut désormais protéger un monument historique.
Le 14 septembre 2010, la mairie de Jacmel signe un protocole d’accord avec la Fondation Connaissance et Liberté, FOKAL. Quelques semaines plus tard, l’ISPAN lance une importante campagne d’études consacrée au bâtiment.
Sous la direction de l’architecte Albert Mangonès, des spécialistes examinent la structure métallique, les colonnes, les assemblages et les fondations. Ces travaux permettent de réaliser un relevé architectural approfondi du monument et de définir les principes d’une restauration respectueuse de son authenticité.
Le 11 janvier 2011, l’État haïtien franchit une nouvelle étape en classant officiellement le Marché en Fer de Jacmel au patrimoine national. L’arrêté reconnaît le bâtiment comme une création architecturale urbaine témoignant d’une évolution significative de l’histoire culturelle d’Haïti.
Cette reconnaissance place le monument sous un régime de protection patrimoniale. Toute intervention doit désormais respecter son architecture et les normes de conservation applicables.
Le Marché en Fer porte pourtant une histoire beaucoup plus ancienne.
Sa construction remonte à la fin du XIXe siècle, à une période où Jacmel connaît une importante activité économique grâce au commerce du café et aux échanges maritimes.
Selon les recherches réunies dans le dossier, Alcibiade Pommayrac participe à la conception du bâtiment avec l’ingénieur Clifford Moravia. Les éléments métalliques sont fabriqués à Bruges, en Belgique, puis acheminés jusqu’à Jacmel pour être assemblés sur place.
La date exacte de son inauguration reste discutée. Certaines sources la situent en 1895, peu avant le grand incendie du 19 septembre 1896. D’autres associent sa construction à la période de reconstruction qui suit cette catastrophe. Les documents consultés ne permettent pas encore de trancher définitivement cette divergence.
Pendant plus d’un siècle, le Marché en Fer occupe une place centrale dans la vie économique de Jacmel. Des cultivateurs, des artisans et des générations de marchandes y développent leurs activités. Les Madan Sara jouent notamment un rôle essentiel dans la circulation des produits agricoles entre les campagnes du Sud-Est et la ville.
L’histoire récente du monument peut ainsi se lire à travers plusieurs dates. En 2005, les institutions commencent à chercher des solutions aux problèmes de saturation du marché. En 2010, le séisme accélère les études patrimoniales. En 2011, le bâtiment est classé patrimoine national. En 2020, un financement de 600 000 euros est annoncé et une première pierre est posée.
En 2026, le dossier connaît une nouvelle étape avec la restitution de 10 250 346 gourdes.
Cette information replace la question du financement au centre de l’avenir du Marché en Fer. Elle met aussi en évidence l’écart qui persiste entre les engagements pris au fil des années et la restauration effective du monument.
Entre les 600 000 euros annoncés en 2020, les 10 250 346 gourdes restituées en avril 2026 et un monument toujours en attente de restauration, le dossier du Marché en Fer résume une longue suite d’engagements sans aboutissement. À Jacmel, le patrimoine est classé, les financements ont existé, les promesses se sont succédé. Ce qui manque encore, c’est un chantier achevé.
Références
1. République d’Haïti. Arrêté du 11 janvier 2011 classant le Marché en Fer de Jacmel au patrimoine national.
2. Institut de Sauvegarde du Patrimoine National, ISPAN. Bulletin no 20, janvier 2011, « Marché en Fer de Jacmel : bilan sanitaire et relevé architectural ».
3. Fondation Connaissance et Liberté, FOKAL. Protocole d’accord signé avec la mairie de Jacmel le 14 septembre 2010.
4. Ministère de la Culture et de la Communication. Documentation relative au projet de restauration du Marché en Fer de Jacmel.
5. Agence Espagnole de Coopération Internationale au Développement, AECID. Financement du projet de restauration du Marché en Fer de Jacmel.
6. UNESCO. Participation aux études de conservation du patrimoine de Jacmel.
7. Max Toussaint. « Un pas vers la rénovation du Marché en Fer de Jacmel ». Le Nouvelliste, 15 juillet 2005.
8. Samanda Leroy. « Marché en Fer de Jacmel : patrimoine national ». Histoire d’Haïti, 16 janvier 2013.
9. HaïtiLibre. « Haïti - Patrimoine : Pose de la première pierre de la restauration du Marché en Fer de Jacmel ». 6 février 2020.
10. Haiti News TV. « Le MCC et la mairie de Jacmel se sont réunis autour de l’état d’avancement des travaux du Marché en Fer de Jacmel ».
11. Joël Jean-Baptiste. « Un projet de musée d’art à Jacmel ». 6 janvier 2020.
12. Edmond Lauture. Jacmel, grandeur et décadence. Éditions La Phalange, 1955.
13. Maurice Cadet. « Jacmel d’antan, splendeurs et misères du carré marché, 1940-1965 ». Conférence présentée au Café Philo Sud-Est, 2018 et 2019.
14. Marceau Joseph, président de la Commission municipale de Jacmel. Intervention sur Radio Hosanna FM, 12 août 2026, au micro de Joanel François et Vladimir Laloi.
15. Loudie César, ancienne agente intérimaire de Jacmel. Entretien réalisé dans le cadre de cet article.
16. Service de comptabilité de la mairie de Jacmel. Confirmation du virement effectué le 15 avril 2026 pour un montant de 10 250 346 gourdes.
