Le vieil homme et la mer de Ernest Hemingway

Mutatis mutandis la classe moyenne haïtienne

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Après avoir terminé la lecture de « Le Vieil Homme et la Mer de Ernest Hemingway, je suis rentré dans une tristesse désarçonnante, me prenant par les tripes, tellement l’histoire ressemble à celle de la classe moyenne haïtienne : Un vieux pêcheur qui toute sa vie tend ses filets dans les eaux avec des prises quotidiennes très hasardeuses où certaines fois il en rentre bredouille et ironisé par tout le monde. Un jour voulant réaliser son rêve de pêcher un gros poisson il a décidé avec son petit-fils d’aller vers l’aventure des hautes mers ; mais le père de l’enfant une fois au courant a interdit au gamin d’accompagner le vieillard.

Celui-ci têtu comme une mule avait décidé de suivre son rêve. Il est parti sur son petit voilier et arrivé au large, il a effectivement pris un espadon dont la force et la témérité ont pu pendant plus de dix jours et dix nuits permettre de trainer la barque du pêcheur au cœur de l’océan. Le vieil homme blessé, affamé, assoiffé et totalement épuisé, déboussolé, a dû se battre corps et âme jusqu’à vaincre le poisson et  finalement l’attacher au bord extérieur de la barque, parce que trop  grand et trop long pour être arrimé à l’intérieur  du petit voilier.

Tout au long du trajet du retour le vieil homme contempla la beauté de la bête et éprouva un pincement de cœur de lui voir obligé de la tuer par orgueil de réaliser son rêve et par besoin d’avoir de la nourriture pour toute une communauté, pendant tout un hiver ; mais aussi par nécessité de faire une petite économie de la vente des surplus de réparties et plus encore par fierté d’imposer sa prise comme trophée de toute sa vie de pêcheur passée en dérision.

Cependant, il n’avait pas prévu les affres qui allaient s’abattre sur lui : le poisson tué dégoulinant son sang dans l’eau allait attirer tous les grands requins affamés qui vont venir à sa suite. Le vieux seul armé d’un harpon, d’un vieux gourdin et de sa paire de rames a dû des  jours se batailler contre les requins qui finalement ont eu raison de lui en dévorant tout le poisson jusqu’à lui laisser attachée, comme un souvenir mal ruminé, l’arête soutenant en ses deux extrémités la queue et la tête de l’animal.

Aussi, bizarre que cela puisse paraitre, mutatis mutandis, c’est l’épopée des membres de la classe moyenne haïtienne qui triment dans des administrations publiques et privées ou dans des pays étrangers se travestissant en bonne-à-tout-faire, garçons de cour, ouvriers, personnels infirmiers, bravant toutes les vagues démontées des marrées de la vie pour pécher un gros poisson dont le bénéfice peut leur assurer une retraite à l’ombre d’un arbre perchée dans un hamac, mais en final, la majeure partie, sans force, santé ruinée, meurt sans jamais réaliser ce rêve.  

Au fil de la navigation, le poisson pris dans leur filet qui peut être « Une maison », ou « des études universitaires pour eux ou leurs enfants », « un petit investissement » est dépecé par des grands requins des banques, les soubresauts du marché, l’agressivité de la modernité, la perte de repères et des valeurs, l’inconduite et l’ingratitude des enfants, la maladie et les aléas de toutes sortes.

Tout comme pour Santiago, le vieil  homme de Hemingway, ne sont restés accrochés à la barque que les Diplômes, les photos et  des copies d’anciens titres de propriétés jaunis, des lettres de nomination, de compliments ou de blâmes, des cartes de vœux des dignitaires et des subalternes. Désabusés et yeux hagards nous, de la classe moyenne,  vivons goutte à goutte notre évidement  et notre fragile dénuement en dépit de nos prouesses à partir de notre frêle esquif d’instruction et d’éducation.

 

Daniel JEAN

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