La question de la protection de l’enfant serait escamotée si l’on tenait à la cohérence logique qui relie les discours, les stratégies et la pratique des autorités étatiques. Ce qui nous renvoie aux initiatives des organisations internationales qui sollicitent le plus souvent la collaboration de l’Etat mais difficile à être opérationnalisée. Ce, en absence d’un support financier continu de ces organisations elles-mêmes , qui en même temps conduit à la dépendance de l’Etat de l’assistance internationale pour des questions relevant de ses prérogatives immédiates dont la protection de l’enfant, des jeunes et de la famille. Dans d’autres cas, il y a lieu de noter des actions de façade de l’Etat pour attirer les bonnes grâces des Organisations Internationales ou pour dissiper les frustrations de la population face au problème que constitue l’embrigadement des enfants et des jeunes dans des gangs armés.
Des exemples ne manquent pas pour justifier les manquements en matière d’intervention publique dans le sous secteur de la protection de l’enfant. Tout d’abord la Convention relative aux droits de l’enfant ratifié par le Parlement haïtien le 9 juin 1995 qui dessine les grands principes, les prérogatives et les obligations de l’Etat est loin d’être mise en œuvre en dépit de quelques efforts tentés par l’Institut de Bien Etre Social et de Recherches et d’autres acteurs de la chaine de la protection de l’enfant. Il suffit de constater un pullulement de centres d’accueil , d’orphelinats et de crêches qui fonctionnent en dehors des règles et normes de fonctionnement en vigueur et dont une évaluation commanditée en 2013 par l’IBERS a disqualifié beaucoup d’entre eux. On ne sait rien des progrès enregistrés depuis lors , au regard d’un manque de suivi systématique de l’organe de régulation que représente l’IBERS. Aussi la Stratégie Nationale de Protection de l’Enfant (SNPE) » s’ajoute-t-elle comme un instrument pour aborder le problème des enfants. La vision de la SNPE est la suivante « la création d'un environnement protecteur qui garantit le développement et l’épanouissement de tous les enfants ». Qu’en est-il de la poursuite de cette vision dans un contexte de déficit du système de sécurité sociale?
Il est un fait que la presse est le relais des grands discours des officiels pour filtrer le problème des Enfants embrigadés dans les gangs armés vu leur caractère fumiste. Il convient d’attendre des évènements officiels, soit une visite à l’étranger, des réunions avec des organismes internationaux, la rencontre avec la presse ou le discours à l’occasion d’une fête nationale pour cumuler des positions sur la question de la protection de l’enfant. En cette journée internationale des droits de l’homme du 10 décembre, sans nul doute on s’attend à un cumul de ces discours.
On se rappelle déjà que le coordonnateur du Conseil Présidentiel de Transition lors du deuxième Sommet Mondial pour le Développement Social , Doha, Qatar, 11 novembre 2025, a fait état de projet de réinsertion des enfants et des jeunes enrôlés de force par les groupes armés. Il profitait pour informer que le Gouvernement Haïtien va opter pour la promotion de la formation professionnelle dans un vaste programme axé sur la création d’écoles de métiers pour former des techniciens, artisans et entrepreneurs dans des filières stratégiques. En effet, selon lui, c’est un projet social et communautaire majeur sera mis en route, fondé sur le droit au logement décent, et vise à relocaliser les déplacés internes dans la dignité.
D’autres projets sont à noter dont la la mise en place du Réseau National de Centres d’Accueil . Tout d’abord, le gouvernement va se centrer sur le projet de la création de deux centres pilotes pour renforcer la prise en charge des enfants vulnérables ou en conflit avec la loi. Ce qui interpelle les membres de la Commission présidentielle d’appui à la mise en place du Réseau National de Centres d’Accueil et de Maisons de Rééducation nouvellement créée à se pencher sur des perspectives concrètes de réinsertion des enfants marginalisés ou enrôlés dans des groupes armés. La ville des Cayes est appelée à accueillir le premier un centre pilote. Nous devrions souligner que ce même gouvernement haïtien a déjà pris des engagements pour se défaire des alternatives relatives à la mise en place de centres d’internement pour enfants et jeunes à l’exception des cas ou l’intérêt supérieur de l’enfant le dicte.
Daniel Lamour parle de la séduction du désespoir pour comprendre le recrutement numérique des jeunes dans des gangs armés. Il avance que l’efficacité du recrutement criminel via les réseaux sociaux ne peut se comprendre sans saisir la structure des vulnérabilités qui caractérise la jeunesse urbaine haïtienne. Ainsi, Lamour a -t -il évoqué l’exclusion des jeunes des services de l’éducation alors qu’il s’agit d’un des droits sociaux consignés dans la Constitution haïtienne de 1987 ainsi que dans la Convention relative aux droits de l’enfant. Pour Lamour : “avec un taux de chômage des jeunes dépassant 60% selon la Banque Mondiale (2023) et une économie en contraction continue, les perspectives d'insertion économique légitime sont quasi inexistantes. Environ 50% des jeunes ne sont pas scolarisés ou ont abandonné l'école avant la fin du primaire (UNICEF, 2024), créant une population peu outillée pour évaluer de manière critique les contenus consommés en ligne” .
Tout doit se jouer sur le respect des droits à l’éducation obligatoire et gratuite consigne et reconnus par la Constitution haïtienne de 1987.
A l’occasion de la journée de 10 décembre 2025, un énième discours fascinant porterait sur le bien être des enfants et sans doute la réinsertion des jeunes enrôlés dans des gangs armés. Il est temps que l’Etat établisse des passerelles pour faciliter la participation d’autres acteurs clés dont l’université d’Etat d’Haïti dans la définition de politique de défense sociale et dans l’accompagnement des institutions chargées de la protection de l’enfant; ce à travers des départements de Service Social et de psychologie et du programme de maitrise en Population et Développement. Ce qui implique la Faculté des Sciences Humaines (FASCH) et la Faculté d’Ethnologie (FE).
Hancy PIERRE
Repères bibliographiques
-Monferrier DORVAL, Le centre d’Accueil Duval Duvalier, situation, diagnostic et proposition. Faculté des Sciences Humaines, Université d’Etat d’Haïti, Haïti, 1985.Non publié.
-Enel ANDRE, Etude de l’inadéquation de la prise en charge des enfants en difficultés dans les Maisons d’Enfants des Cayes : cas de deux Maisons d’Enfants (2012-2014), Mémoire de licence, Faculté des Sciences Humaines, Port-au-Prince, aout 2013.Non publié.
-Institut du Bien-Etre Social et de Recherches, “Annuaire des Maisons d’Enfants en Haïti”, 2013.
-Hancy PIERRE, « l’insertion sociale des jeunes enrôlés dans les institutions d’internement en Haïti : enjeux et perspectives ». In Les Cahiers du CEPODE, No 5, 5e année, Editions CEPODE , Port-au-Prince , janvier 2005, pp179-206.
-Hancy PIERRE .”ABCedaire de malathion d’une tranche d’histoire d’Haïti 1957-1986. La question de la protection de l’enfant durant le régime des Duvalier” in le Nouvelliste, Port-au-Prince”, 3 septembre 2021.
-Hancy PIERRE, “ Les enfants embrigadés dans les gangs armés :Politique sociale et dilemmes éthiques”, in Le National, 10 juin 2025.
-Hancy PIERRE “Haïti : de l’exclusion du droit à l’éducation à la pratique de charité” in Le National,4 octobre 2025.
Daniel LAMOUR “Haïti/Criminalité.Une guerre informationnelle sans réponse étatique, in le Nouvelliste, 3 décembre 2025.
