Un pays qui oublie sa culture se prive de boussole. Revaloriser et transmettre notre héritage, c’est donner dès aujourd’hui des racines et des outils à ceux qui auront demain la responsabilité de conduire la nation.
Quand on est issu d’un peuple, rien de ce qui concerne sa culture ne doit être négligé au point d’en devenir étranger. Il faut au contraire partir à la découverte de ses secrets, de ses caractéristiques fondamentales et de ses codes. Mépriser notre culture, c’est éteindre la motivation pour la recherche en sciences sociales, alors même que l’étude des conflits sociaux demeure l’une des clés pour comprendre l’instabilité.
Toutes les cultures se valent, y compris celles que certains dénigrent en public, mais pratiquent en cachette. Le vaudou illustre bien cette réalité : il est souvent caricaturé, mal compris ou réduit au « mal », alors qu’il ne porte pas uniquement l’ombre. Il a aussi sa lumière, sa dignité et sa richesse.
Dans le passé, beaucoup de personnes conservaient chez elles des « bwat ogatwa », avec des bougies allumées selon les jours qu’elles jugeaient propices. Avant de sortir vaquer à leurs occupations, elles jetaient trois gouttes d’eau sur le sol pour informer les invisibles de leur départ. Elles avaient la foi qu’ainsi ces invisibles ouvriraient le chemin devant elles, afin que leur journée — qu’elle soit faite d’activités commerciales, de rendez-vous d’affaires ou même intimes — se déroule favorablement.
Les cérémonies vaudou rassemblaient d’ailleurs toutes les couches sociales, même si tous n’étaient pas vaudouisants. On y rencontrait des curieux, des chercheurs haïtiens et étrangers, des universitaires, des professeurs venus des quatre coins du monde. Ces espaces constituaient des lieux de rencontre, de transmission, d’observation et de lien social.
Or, ces traditions sont aujourd’hui inconnues d’une partie de la jeunesse, parfois sans repères et parfois sans attachement au pays. Pourtant, nos observations montrent souvent un fort attachement — et même un engagement — envers Haïti chez les descendants de la deuxième et de la troisième génération.
Des jeunes d’aujourd’hui sans repères
Trop de choses ont été cachées à cette jeunesse pourtant avide de savoirs, et cela ne fait pas honneur à la génération sortante.
Certes, le temps a changé : la jeunesse a d’autres modèles, propres à son époque. Mais le passé reste lié au présent, et le présent prépare l’avenir. Transmettre l’histoire culturelle ne signifie donc pas « retourner en arrière » ; c’est au contraire comprendre d’où l’on vient pour mieux construire où l’on va.
C’est pourquoi nous avons un travail urgent à accomplir auprès de cette jeunesse, notamment celle qui ignore qu’Haïti fut jadis la Perle des Antilles. Il faut lui rappeler la grandeur d’Haïti afin de restaurer la fierté et de redonner des repères. Nos jeunes doivent savoir qu’à une époque, Haïti rayonnait : nous avons formé et envoyé de grands professeurs qui ont contribué au relèvement intellectuel d’autres pays, notamment en Afrique et au Canada ; nous avons organisé l’Exposition universelle pour le centenaire de l’indépendance ; nous avons accueilli des matchs de football de la CONCACAF ; sans oublier un carnaval haïtien qui rivalisait avec celui du Brésil. À un certain moment, le tourisme battait son plein.
Cette mémoire n’est pas un luxe : elle nourrit l’estime de soi collective, redonne des repères et ouvre des horizons. Nous devons donc transmettre à nos jeunes l’histoire, la richesse et la dignité de notre culture, pour qu’ils comprennent d’où nous venons et s’engagent à bâtir un avenir où Haïti retrouvera sa place de fierté parmi les nations.Formularbeginn
Aujourd’hui, le phénomène des gangs nous avilit. Il est toutefois important de rappeler que, historiquement, il ne s’agit pas d’un phénomène nouveau. Nous devons l’expliquer à notre jeunesse afin qu’elle en comprenne les racines, les causes, ainsi que les moyens d’éradiquer cette gangrène lorsqu’elle sera au timon des affaires publiques.
Comprendre ne signifie pas excuser — loin de là. Cela veut plutôt dire identifier les mécanismes qui produisent la violence et l’impunité, pour ne pas les reproduire et mieux les démanteler.
De la même manière, mettre l’accent sur l’importance de la jeunesse pour Haïti ne revient pas à rejeter les personnes âgées. Les aînés ne sont pas un handicap pour l’évolution des jeunes ; au contraire, ils doivent leur transmettre leur savoir-faire, leurs connaissances et leurs expériences. Pourtant, certains jeunes transforment cette nécessaire passation entre générations en une polémique inutile, sans élégance ni respect, au risque de fragiliser le processus de relève.
Cette question ne doit pas devenir une lutte entre deux générations déjà éprouvées, notamment par le séisme du 12 janvier 2010 et par certaines politiques américaines mises en œuvre sous la présidence de Joe Biden, dont les conséquences ont été désastreuses pour Haïti. En somme, nous avons intérêt à rappeler une évidence : il existe des jeunes aussi compétents que des aînés. Cependant, nous devons miser sur les jeunes, les accompagner et leur donner les moyens d’agir. Notre avenir en dépend.
L’importance des formations civiques
D’où l’importance des formations civiques et politiques proposées par certains partis, sur lesquelles nous avons déjà attiré l’attention de la société haïtienne. Ce sont des démarches appelées à transformer la vie politique, tant sur le plan des valeurs que sur celui des contributions au développement social et économique du pays. Ces formations ont pour objectif de renforcer la conscience politique de la jeunesse, de clarifier le sens de l’engagement citoyen et d’encourager une participation active au développement communautaire, notamment dans la gestion des affaires publiques au niveau local.
Un tel engagement dessine un autre paysage politique : il exige discipline, courage, préparation et participation effective des jeunes — comme des dirigeants — au cours des ateliers de lecture collective et des échanges. Une telle démarche permet, séance après séance et atelier après atelier, de construire une pensée politique solide à l’échelle des collectivités territoriales, tout en diffusant les bases d’une citoyenneté responsable, pour une Haïti à la hauteur de son histoire. C’est, au fond, cette « pédagogie démocratique » à laquelle faisait référence Leslie Manigat.
Les formations civiques sont essentielles, car la démocratie consacrée par la Constitution de 1987 ne peut vivre uniquement dans les textes : elle a besoin de citoyens capables de comprendre les institutions, d’exercer leurs droits et d’assumer leurs devoirs. En donnant aux jeunes des repères juridiques, éthiques et politiques, elles renforcent la participation, la vigilance citoyenne et la culture de la reddition de comptes. C’est ainsi que l’on prépare une jeunesse apte à défendre l’État de droit, à réussir la décentralisation et à faire des élections un véritable levier de gouvernance, plutôt qu’un simple rendez-vous de pouvoir.
Nous traversons une période d’apprentissage démocratique où nous attendons des leaders politiques qu’ils fassent preuve de patriotisme et qu’ils s’engagent concrètement en faveur de la jeunesse haïtienne. Car le développement social, économique et politique se construit par l’homme, avec l’homme ; or la jeunesse représente le fil conducteur de tout programme porté par des autorités politiques conscientes de leur rôle salvateur. À la hauteur de l’engagement se mesureront les résultats escomptés, au point que nous pourrions un jour nous écrier : « La récolte dépasse la promesse des fleurs », et que nous pourrions alors préparer de nouvelles semences de qualité, pour que la rareté humaine ne soit jamais notre horizon.
Dr. Emmanuel Charles
Juriste et politologue
