Décidément, l’ambassadeur des États-Unis en France, Charles Kushner, ferait mieux de plier bagage et de rentrer chez lui, de l’autre côté de l’Atlantique. Car ce personnage ne comprend visiblement rien à rien et pas qu’un peu. Depuis son arrivée sur le sol français, il affiche une obsession aussi constante qu’embarrassante : en découdre avec les autorités françaises celles-là même qui lui ont pourtant accordé son accréditation, ce sésame diplomatique sans lequel il ne serait rien sur ce territoire. Comme un éléphant dans un magasin de porcelaine, il parle, il intervient, il commente, il tranche sans jamais sembler mesurer le gouffre qui sépare son rôle de celui qu’il s’est visiblement inventé.
La moindre des choses, lorsqu’on représente un pays auprès d’une nation souveraine, c’est de respecter les règles élémentaires de la diplomatie, ces règles vieilles comme le monde qui font que les relations entre États tiennent debout plutôt que de s’effondrer comme un château de cartes. Convoquer un ambassadeur qui débite des incongruités du matin au soir, c’est ni plus ni moins qu’appliquer la Convention de Vienne ce texte fondateur qui régit, depuis 1961, le comportement que tout diplomate digne de ce nom se doit d’observer. Un ambassadeur n’est pas un éditorialiste, il n’est pas un commentateur de plateau télé, encore moins un tribun populaire. Il n’a donc pas à s’épancher sur ce qui se passe dans le pays qui l’accueille et surtout pas en convoquant les médias comme s’il tenait une conférence de presse, pour y déverser, micro en main et caméras braquées sur lui, un florilège de bêtises retentissantes.
Il voit de l’antisémitisme partout !
Son cheval de bataille favori ? Brandir l’accusation d’antisémitisme à tout va. Untel serait antisémite, tel autre également. Mais ce pauvre monsieur confond avec une constance déconcertante deux réalités pourtant bien distinctes : l’antisémitisme, cette haine ignoble et primaire de l’autre fondée sur ses origines et la critique du sionisme, idéologie politique que des Israéliens eux-mêmes, et non des moindres, remettent en question avec une sévérité bien plus grande que celle de n’importe quel observateur étranger. Amalgamer les deux, c’est non seulement intellectuellement malhonnête, c’est aussi profondément contre-productif pour la cause qu’il prétend défendre.
Qu’on soit clair : personne ne songerait à défendre un jeune homme qui affiche ouvertement son antisémitisme primaire et ses sympathies pour le Troisième Reich. Ce type de dérive est condamnable, point. Mais ce n’est pas à un ambassadeur étranger de s’ériger en procureur de la République française, de pointer du doigt, de donner des leçons et comble du culot de vouloir dicter sa conduite à un État souverain.
Le cas du jeune homme tué dans les rues de Lyon et humainement tragique, douloureux mais il ne doit pas constituer le sujet de conversation d’un diplomate en poste, encore moins une occasion pour lui de jouer les donneurs d’ordres. Un ambassadeur observe, rapporte, facilite le dialogue entre deux nations. Il ne gouverne pas, il n’arbitre pas, il ne juge pas la politique intérieure du pays qui l’accueille. C’est la règle. Une règle que M. Kushner semble avoir soigneusement rangée dans un tiroir depuis le premier jour.
Car au fond, ce grossier personnage - et le mot n’est pas trop fort - fait exactement le contraire de ce qu’un diplomate digne de ce nom ferait. Il est dans un attelage dont il ne maîtrise ni les rênes ni la direction, et il se plante avec une régularité presque mécanique. À chaque sortie, une nouvelle maladresse. À chaque prise de parole, un nouvel incident. On serait presque tenté de plaindre Washington si ce n’était pas Washington lui-même qui avait choisi de placer cet homme-là, à ce poste-là, apparemment pour ces raisons-là.
Deux ans de prison et dix-huit délits
Il y a plus grave encore, et c’est là que la philosophie même de l’accréditation diplomatique est mise à rude épreuve. En refusant par deux fois de se présenter devant les autorités françaises, M. Kushner est littéralement tombé sur son propre poids comme un funambule qui, à force de gesticulations, finit par perdre l’équilibre sur son fil. Car l’accréditation n’est pas un blanc-seing, ni un passe-droit offert à vie sans contrepartie. C’est un pacte, un engagement mutuel entre deux États souverains. Le refuser d’honorer, c’est le piétiner.
Mais à bien y regarder, la question qui se pose est plus fondamentale encore : M. Kushner aurait-il seulement dû être accrédité ? D’un point de vue moral et la diplomatie, contrairement à ce que certains semblent croire, n’est pas étrangère à la morale, la réponse mérite d’être posée franchement. Les faits sont publics, documentés, accablants.
En 2004, Charles Kushner est condamné à une très lourde amende pour contribution illégale à des campagnes politiques de candidats démocrates. L’année suivante, en 2005, il plaide coupable de dix-huit délits dix-huit, le chiffre mérite d’être lu lentement parmi lesquels figurent le financement illégal d’une campagne électorale, l’évasion fiscale, et le chef le plus sordide de tous : la subornation de témoin. Concrètement, cet homme avait rémunéré une prostituée pour qu’elle séduise son propre beau-frère, dans le but de le faire chanter et de l’empêcher de témoigner contre lui devant la justice. Une manœuvre digne des scénarios les plus noirs, mais bien réelle. Il écope alors de deux ans de prison ferme. Deux ans de prison. Dix-huit délits. Et au bout du chemin : un poste d’ambassadeur dans l’une des plus grandes démocraties du monde.
On cherche la cohérence, on ne la trouve pas. Ce que l’on trouve en revanche, c’est la confirmation que cette nomination n’avait rien de diplomatique : elle est dynastique, familiale, népotique dans ce qu’elle a de plus caricatural. Car le seul mérite apparent de M. Kushner pour occuper un tel poste tient en une ligne : être le père du gendre de ce célèbre monsieur aux cheveux jaunes, personnage lui-même aussi désopilant qu’un sketch de fin de soirée.
La France, en accréditant cet homme, a fait preuve d’une courtoisie que lui-même s’est empressé de ne pas mériter. Une nomination qui ressemble moins à un choix diplomatique qu’à un cadeau de famille soigneusement emballé dans du papier officiel. Le résultat est là, sous nos yeux : un homme mal à sa place, mal dans son rôle, et décidément bien trop à l’étroit dans le costume d’ambassadeur qu’on lui a taillé sur mesure — ou plutôt, qu’on lui a offert sans même prendre ses mesures.
Et tout cela, finalement, ne devrait guère surprendre. Car M. Kushner n’est que le fidèle reflet d’une Amérique qui, en ce moment précis de son histoire, est dirigée par des hommes sans entrailles, des gens qui enferment des enfants dans des cages comme on parquerait du bétail, qui arrachent des familles à leur quotidien après trente ans de vie construite, pierre par pierre, sur le sol américain, et qui piétinent avec une désinvolture confondante les droits les plus élémentaires de ceux qui ont tout quitté pour tout recommencer. Une Amérique qui a troqué sa statue de la Liberté contre un rouleau de barbelés, et son flambeau contre une paire de menottes.
Dans ce contexte, envoyer à Paris un homme condamné pour dix-huit délits, incapable de respecter les règles diplomatiques les plus basiques, relève d’une logique implacable : on ne peut donner que ce que l’on a. Et ce qu’ils ont, hélas, ne ressemble plus, ni de près ni de loin, à ce rêve américain qu’ils prétendent incarner.
Maguet Delva
Paris, France
