Introduction
Le texte du Prof. Esau Jean-Baptiste, intitulé «D’accord pour un accord…», est un éditorial politique passionné qui critique avec virulence la situation actuelle en Haïti. L’auteur s’en prend à ce qu’il perçoit comme une parodie de gouvernance : des tentatives d’accords politiques superficiels qui ne répondent pas aux besoins fondamentaux de la population. Cet article se distingue par sa force rhétorique, la richesse de ses images et la profondeur de son ancrage historique. La présente analyse se propose d’en relever les procédés les plus marquants et d’en évaluer la portée.
I. La répétition anaphorique du mot « accord » : une figure maîtresse
La figure de style la plus frappante de l’article est sans conteste la répétition obst inée et anaphorique du mot « accord » et de tous ses dérivés : « accorder », « désaccordé », « mal accordé », « s’accorde pas », « accordéon ». Ce terme apparaît une vingtaine de fois, créant un rythme lançant, presque un refrain, qui martele l’idée centrale : les discussions et les accords politiques sont omniprésents, mais fondamentalement vides de sens.
Cet effet de répétition produit plusieurs impacts rhétoriques simultanés.
Satire et désillusion :
En associant le mot « accord » à des formulations comme « accords mal accordés dans l’accordéon des mauvais dirigeants » ou « gouvernement décacéphale », l’auteur tourne en dérision la futil ité des négociations politiques actuelles. La répétition met en lumière l’absurdité d’une situation où l’on parle constamment d’accords sans jamais résoudre les problèmes de fond.
Mise en évidence de l’hypocrisie : Le procédé souligne l’écart abyssal entre le discours politique et la réalité vécue par le peuple. L’auteur suggère que ces « accords » ne sont souvent que des paravents pour maintenir des privilèges ou camoufler une incompétence chronique.
Sentiment d’impasse : L’insistance sur ce terme crée une impression d’enlisement et de cycle sans fin, renforçant l’image d’une élite politique incapable de donner une véritable cohésion au pays.
II. Des images fortes au service d’une indignation sans concession
L’article se caractérise également par un vocabulaire évoc ateur et des images percutantes destinées à dresser un portrait sans ménagement de la classe dirigeante et de l’élite économique.
Le Prof. Jean-Baptiste désigne la « classe des affaires » par le terme « rapaces », qualifie certains acteurs historiques de « ing rats et de traîtres à la nation », et dépeint un peuple qui « pataugent dans la misère la plus abjecte » dans un pays devenu « un vaste champ de tir ». Ces formules ne laissent aucune place à l’ambiguïté : elles traduisent une indignation profonde et authentique.
Parmi les images les plus réussies, on retiendra la métaphore de l’orchestre : l’auteur appelle de ses vœux « un chef d’orchestre capable d’accorder tout ce qui avait été désaccordé ». Cette métaphore musicale est d’une remarquable efficacité : elle illustre avec élégance le besoin urgent d’une direction compétente et unifiée, tout en s’inscrivant dans le réseau sémantique du mot « accord » qui parcourt tout le texte.
III. L’ancrage historique : la trahison dessalinienne comme clé d’interprétation
L’une des forces majeures de ce texte réside dans sa dimension historique. L’auteur relie la crise actuelle haïtienne à un traumatisme fondateur : l’assassinat de l’Emp ereur Jean-Jacques Dessalines en 1806. Selon lui, cet acte a délibérément saboté l’idéal de prospérité pour les « nouveaux libres », ouvrant la voie à plus de deux siècles de domination oligarchique.
Cette perspective historique confère une profondeur tragique à la critique. La mauvaise gouvernance n’est pas présentée comme un phénomène récent ou accidentel, mais comme le prolongement logique d’une trahison originel le. Ce cadrage rend l’analyse à la fois plus enracinée et plus puissante : il ne s’agit pas seulement de dénoncer des politiciens contemporains, mais de révéler une structure systémique perpétuée depuis plus de deux cents ans.
En contextualisant les maux actuels dans cette généalogie historique, le Prof. Jean-Baptiste élève son propos au-delà du simple pamphlet : il produit une analyse qui se veut à la fois politique, historique et morale.
Conclusion
En somme, l’article du Prof. Esau Jean-Baptiste est un texte rhétoriquement maîtrisé, qui combine avec efficacité trois grandes stratégies discursives : la répétition anaphorique pour marteler une idée centrale, des images saisissantes pour susciter l’indignation, et un ancrage historique solide pour légitimer la critique. Ces procédés convergent vers un seul objectif : brosser un portrait authentique et sans complaisance d’un système politique perçu comme profondément défaillant.
Loin du simple pamphlet émotionnel, le texte s’impose comme un véritable cri d’alarme : celui d’un intellectuel engagé qui refuse de céder à la résignation et qui, par la puissance de la langue, appelle à une prise de conscience collective.
Prof.
Pierre R. Raymond
Le 24 février 2026
Analyse réalisée à partir de l’article de Prof. Esau Jean-Baptiste, «D’accord pour un accord…»
