À la veille de l’échéance cruciale du 7 février 2026, date à laquelle prendra fin le mandat du Conseil Présidentiel de Transition (CPT) mis en place en 2024, la Conférence des Pasteurs Haïtiens (COPAH) vous adresse un appel solennel et pressant. Notre pays ne peut se permettre un vide de pouvoir à la tête de l’État, « particulièrement à un moment où de puissantes forces criminelles menacent la stabilité du pays et l’existence même de l’État ».
Si rien n’est fait avec urgence et responsabilité, Haïti risque de basculer dans un chaos encore plus profond que celui qu’elle endure déjà. En tant que guides spirituels au service de la nation, nous ne pouvons rester silencieux face à la souffrance multiforme de notre peuple.
La Parole de Dieu nous rappelle que « la justice élève une nation, mais le péché est la honte des peuples » (Proverbes 14:34). Forts de cette conviction morale et spirituelle, nous vous exhortons à agir avec courage, compassion et intégrité afin de prévenir l’effondrement de la nation.
Constats : une nation au bord de l’effondrement
1. Une insécurité généralisée menaçant l’existence même de l’État
La situation sécuritaire en Haïti a atteint un niveau critique sans précédent. Selon les données conjointes du BINUH et du Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme (HCDH), entre le 1er janvier et le 31 août 2025, au moins 4 006 personnes ont été tuées et 1 617 blessées dans des violences principalement liées aux groupes armés.
Ces violences prennent la forme de massacres ciblés, d’attaques contre des quartiers résidentiels, d’enlèvements, de pillages systématiques et de destructions de biens publics et privés. Les gangs armés contrôlent aujourd’hui une large partie de la zone métropolitaine de Port-au-Prince, paralysant l’administration publique, la circulation des personnes et des marchandises, ainsi que le fonctionnement normal des écoles, des hôpitaux et des lieux de culte.
L’autorité de l’État est gravement compromise, et la population vit dans une peur constante. Face à cette réalité, la Parole de Dieu nous interpelle sans détour :
« Quand la justice est bannie, le peuple gémit » (Proverbes 29:2).
2. Une explosion des violences sexuelles, en particulier des viols collectifs
Parallèlement à l’aggravation de l’insécurité, Haïti connaît une recrudescence dramatique des violences sexuelles et sexistes, utilisées comme instruments de terreur et de domination par les groupes armés. Les Nations Unies ont documenté 6 450 incidents de violences basées sur le genre entre janvier et août 2025, dont une proportion significative de viols collectifs, perpétrés sur des femmes, des adolescentes et même des enfants.
Ces crimes se déroulent dans un contexte d’impunité quasi totale, alors que les services judiciaires et sanitaires demeurent largement inaccessibles dans les zones contrôlées par les gangs. De nombreuses survivantes restent sans soins médicaux, sans accompagnement psychologique et sans protection, exposées à des traumatismes durables, à des grossesses forcées et à des maladies graves.
Cette situation constitue une atteinte profonde à la dignité humaine et une offense morale majeure.
« Malheur à ceux qui appellent le mal bien et le bien mal » (Ésaïe 5:20).
3. Déplacements massifs de population et désintégration du tissu social
La violence persistante a provoqué un déplacement massif de la population. Selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), en octobre 2025, Haïti comptait plus de 1,4 million de personnes déplacées internes, un chiffre sans précédent dans l’histoire du pays.
Ces familles déplacées vivent majoritairement dans des conditions extrêmement précaires : écoles abandonnées, églises, bâtiments publics ou abris improvisés, sans accès adéquat à l’eau potable, à l’assainissement, à la nourriture ni aux soins de santé. Cette désintégration du tissu social accroît considérablement la vulnérabilité des femmes, des enfants et des personnes âgées.
La Bible nous rappelle avec force notre responsabilité collective :
« Délivre ceux qu’on traîne à la mort, sauve ceux qu’on conduit au supplice » (Proverbes 24:11).
4. Une insécurité alimentaire alarmante et une crise humanitaire majeure
Sur le plan humanitaire, Haïti traverse l’une des pires crises alimentaires de son histoire récente. Selon le Programme alimentaire mondial (PAM), 5,7 millions de personnes, soit plus de 50 % de la population, se trouvent en situation d’insécurité alimentaire aiguë. Parmi elles, 1,9 million sont classées en phase d’urgence, exposées à un risque immédiat de malnutrition sévère et de mortalité.
Les enfants sont particulièrement affectés : des centaines de milliers souffrent de retard de croissance, de malnutrition aiguë et de maladies liées à la faim. L’insécurité persistante entrave fortement l’accès humanitaire, rendant l’acheminement de l’aide extrêmement difficile dans de nombreuses zones du pays. Cette réalité interpelle notre conscience collective et nous rappelle que « celui qui ferme son oreille au cri du pauvre criera lui aussi, sans obtenir de réponse » (Proverbes 21:13).
5. Une menace imminente de déportations massives aggravant la crise nationale
À cette crise interne s’ajoute une menace extérieure majeure : la déportation massive de ressortissants haïtiens. Aux États-Unis, la fin du Statut de protection temporaire (TPS) pour Haïti est officiellement fixée au 3 février 2026, exposant plus de 350 000 Haïtiens au risque d’expulsion. En République dominicaine, les expulsions se poursuivent à un rythme soutenu, avec des dizaines de milliers de retours forcés déjà enregistrés en 2024 et 2025.
Le retour non préparé de ces compatriotes dans un pays en proie à la violence, à la faim et à l’effondrement institutionnel risque d’aggraver considérablement la crise humanitaire et sécuritaire, provoquant un choc social d’une ampleur difficilement maîtrisable. Cette perspective nous rappelle avec gravité que « mon peuple périt faute de connaissance » (Osée 4:6), soulignant l’urgence d’anticiper, de planifier et d’agir avec discernement et sagesse.
Recommandations et appel à l’action
Face à ces constats accablants, la Conférence des Pasteurs Haïtiens (COPAH) lance un appel fondé sur la responsabilité morale, patriotique et spirituelle de l’ensemble des dirigeants de la nation. Malgré l’ampleur des défis et la gravité de la situation, nous croyons fermement qu’avec la volonté politique, le consensus national et la grâce de Dieu, Haïti peut encore éviter l’irréparable, car « heureux ceux qui procurent la paix, car ils seront appelés fils de Dieu » (Matthieu 5:9).
I. Responsabilités immédiates des autorités actuelles avant le 7 février 2026
À l’approche de l’échéance du 7 février 2026, la COPAH rappelle aux autorités actuellement en fonction que leur responsabilité historique première n’est pas de gouverner indéfiniment, mais d’empêcher un vide institutionnel aux conséquences potentiellement catastrophiques.
À cet effet, nous les exhortons à :
- Faciliter sans délai un dialogue politique national sincère et inclusif, associant forces politiques, société civile, confessions religieuses, secteur privé et diaspora, en vue de parvenir à un accord consensuel sur la suite de la transition.
- S’abstenir de toute décision unilatérale engageant l’avenir du pays au-delà du 7 février 2026 sans un large consensus national.
- Garantir un transfert responsable, transparent et pacifique du pouvoir vers une nouvelle autorité issue de ce dialogue, afin d’assurer la continuité de l’État et d’éviter l’effondrement institutionnel.
En cette heure critique, aucune ambition personnelle ni calcul partisan ne doit prévaloir sur l’intérêt supérieur de la nation.
II. Orientations majeures à l’intention de la nouvelle autorité issue du dialogue national
La Conférence des Pasteurs Haïtiens (COPAH) adresse les recommandations suivantes à la nouvelle administration de transition issue du dialogue national, appelée à exercer son autorité dans un contexte d’urgence nationale extrême :
- Rétablir la sécurité et l’autorité de l’État, par le renforcement substantiel de la Police nationale, la lutte résolue contre l’impunité et le démantèlement des réseaux criminels responsables des violences, des enlèvements et des exactions.
- Protéger les populations vulnérables, en particulier les femmes, les enfants et les personnes déplacées, au moyen de mécanismes humanitaires, judiciaires et psychosociaux adaptés, accessibles et coordonnés.
- Répondre à la crise humanitaire et alimentaire, en garantissant un accès sécurisé et continu à l’aide, en collaboration avec les partenaires nationaux et internationaux, et en faisant de la lutte contre la faim une priorité nationale.
- Anticiper et gérer dignement le retour des migrants rapatriés, par l’élaboration et la mise en œuvre d’un plan national coordonné, respectueux de la dignité humaine et appuyé par la diplomatie régionale et internationale.
- Faciliter l’organisation d’élections libres, inclusives, crédibles et sécurisées, afin de doter le pays d’autorités légitimes, représentatives de la volonté populaire, et de mettre un terme durable au cycle de transitions prolongées et d’instabilité institutionnelle.
- Mobiliser l’aide internationale dans un cadre de transparence, de redevabilité et de responsabilité, afin de restaurer la confiance des partenaires internationaux et du peuple haïtien, et de garantir une utilisation efficace des ressources au service du bien commun.
La COPAH s’engage, pour sa part, à accompagner ce processus par la prière, l’interpellation morale et la mobilisation des consciences. « Si mon peuple, sur qui est invoqué mon nom, s’humilie, prie et cherche ma face… je guérirai son pays » (2 Chroniques 7:14).
En conclusion, la COPAH vous conjure d’entendre cet appel urgent. L’histoire nous observe, et le Seigneur aussi. Chaque jour sans action décisive rapproche Haïti d’un point de non-retour. À l’inverse, des décisions courageuses prises à temps peuvent encore sauver des vies et ouvrir un avenir à notre nation meurtrie.
Que l’esprit d’unité nationale l’emporte sur les intérêts partisans, que la compassion guide les politiques publiques et que la justice demeure la boussole de l’action nationale. Nous prions ardemment pour que Dieu accorde sagesse, force et courage à celles et ceux appelés à porter cette lourde responsabilité, dans la confiance que « l’Éternel guidera constamment, Il pourvoira aux besoins dans les lieux arides et Il fera de ceux qui se confient en Lui un jardin arrosé, une source dont les eaux ne tarissent pas » (Ésaïe 58:11).
Que Dieu bénisse Haïti et éclaire ses dirigeants en cette épreuve.
Fait à Port-au-Prince, le 20 janvier 2026
Rév. Pasteur Dorvila NORMIL
Président de la COPAH
Rév. Pasteur Ismael BAPTISTE
Secrétaire exécutif de la COPAH
