Itinéraire d’un homme de gauche : de l’ivresse de la lutte armée à la sagesse de la social-démocratie
ITINÉRAIRE d’UN HOMME DE GAUCHE : DE CHE GUEVARA à la social-démocratie, paru en février 2015 aux C3 Éditions, n’est pas une simple autobiographie. C’est un testament politique, une tentative de rendre intelligible, pour les générations futures, la trajectoire exceptionnelle d’un homme dont la vie épouse les convulsions de l’histoire haïtienne et mondiale. En à peine cent quatre-vingt-dix pages, Serge Gilles (1936-2021) condense non seulement sa vie, mais une histoire des luttes politiques en Haïti et, au-delà, une histoire des jeux d’influence des grandes puissances sur le destin des peuples.
L’ouvrage porte en son titre même une promesse et une énigme : comment un homme ayant côtoyé Che Guevara, ayant pris les armes contre la dictature duvaliériste, ayant rêvé de guérilla dans la jungle bolivienne, peut-il achever son parcours dans les arcanes de la social-démocratie européenne, aux côtés de Lionel Jospin sur les bancs de Sciences Po? Ce cheminement, que le titre résume avec une élégante brutalité, est la clé de voûte de l’œuvre. Il dessine l’arc d’une vie, mais aussi l’arc d’un siècle : celui des illusions perdues et des idéaux reconquis sur un autre mode.
Le parcours d’un « homme de gauche » : de Maïssade à Paris
Né à Maïssade, sur le plateau central d’Haïti, Serge Gilles est d’abord un enfant du peuple haïtien. En 1959, il fait partie de ce groupe de 144 étudiants à qui le gouvernement de François Duvalier accorde des bourses pour poursuivre des études en France, dans l’espoir d’en faire de futurs cadres du régime. Mais le régime duvaliériste, en forgeant ce qu’il croyait être un allié, va en réalité façonner son plus farouche adversaire. L’exil, imposé en 1962 sous la dictature de François Duvalier puis prolongé sous celle de son fils Jean-Claude, va transformer le jeune étudiant en militant révolutionnaire.
C’est dans le Paris des années 1960, celui de Mai 68, du général de Gaulle et d’Aragon, que Serge Gilles croise le destin. Il y accueille et guide Che Guevara, alors incognito sous le nom d’« Enrique », sur le boulevard Saint-Michel. Le Che, déguisé en bourgeois pour échapper aux polices du monde entier, se rendait en Afrique pour soutenir la guérilla de Kabila. Ce moment, que Gilles raconte avec la précision de celui qui a touché l’histoire du bout des doigts, est fondateur : il est le sceau d’une légitimité révolutionnaire que rien ne pourra jamais effacer.
L’échec de l’aventure africaine de Che Guevara, son retour à La Havane puis son départ pour la Bolivie où il sera assassiné, marquent un tournant. Serge Gilles devait rejoindre le Che dans la jungle bolivienne ; la mort du guérillero change tout. Il part alors avec une malle pleine d’armes pour combattre Duvalier en Haïti, mais il est arrêté à Montréal, où il passe un an en prison. La lutte armée, pour un temps, s’achève dans l’échec et l’incarcération.
Les vingt-trois années d’exil en France, de 1962 à 1986, sont le creuset où se forge la conversion intellectuelle de Serge Gilles. Il n’abandonne pas ses idéaux : il les réinvente. Moniteur sportif, étudiant en psychologie à la Sorbonne, diplômé en relations internationales de Sciences Po où il partage les bancs de Lionel Jospin, il devient directeur du Centre international d’étudiants (CIMADE) à Massy, une organisation créée pour venir en aide aux personnes déplacées par les guerres. C’est dans cette France socialiste de l’après-68, dans les couloirs de Sciences Po et les cercles de la réflexion politique, que Gilles opère ce que l’on pourrait appeler une « conversion méthodologique » : il passe de la foi dans l’insurrection à la conviction que le changement passe par les institutions, par le parti, par la social-démocratie.
Cette conversion n’est pas un reniement. Elle est, au contraire, une forme de fidélité supérieure à l’idéal de justice qui l’anime depuis toujours. Comme il l’écrit lui-même : « Ma conscience sociale deviendra une conscience politique ». La formule est saisissante : elle dit que le politique n’est pas une abstraction, mais l’expression la plus haute d’une exigence éthique née au contact de la misère et de l’oppression. Elle dit aussi que la social-démocratie n’est pas une trahison du socialisme, mais sa forme la plus achevée, la seule capable, dans le monde contemporain, de conjuguer justice sociale et liberté politique.
Le style de Serge Gilles est celui d’un homme qui se raconte « de mémoire, sans u », comme le note un critique. Cette écriture, d’une « facilité » trompeuse, est en réalité le fruit d’une vie entière de réflexion. Elle ne cherche pas l’effet littéraire ; elle vise l’efficacité politique. Chaque anecdote, chaque rencontre, chaque détail biographique est choisi pour éclairer un moment de l’histoire, une bifurcation idéologique, une leçon pour l’avenir.
L’ouvrage, publié alors que Gilles a 85 ans, a valeur de bilan. Il dit : voilà ce que j’ai fait, voilà ce que j’ai appris, voilà ce que je vous lègue. Il ne s’agit pas d’un règlement de comptes, mais d’un acte de transmission. L’Internationale Socialiste, dans son hommage, souligne d’ailleurs que cet héritage demeure « fondamental pour le peuple haïtien ».
Car tel est bien le message central de l’autobiographie de Serge Gilles : le socialisme, pour être vivant, doit se muer en une « force d’intégration sociale ». Cette formule, qui résume à elle seule toute la trajectoire de l’auteur, est d’une profondeur politique rare. Elle dit que le socialisme ne peut plus être la promesse d’une rupture violente avec l’ordre établi, mais doit devenir la capacité à intégrer les exclus, à réconcilier les fractures, à bâtir des ponts là où il y avait des murs.
De retour en Haïti en 1986, après la chute de Duvalier, Serge Gilles fonde le Parti nationaliste progressiste révolutionnaire haïtien (PANPRA). Il est arrêté et torturé par le régime militaire, mais il persiste. Élu sénateur en 1990, il rassemble en 2005 les partis de gauche haïtiens pour former l’Union des sociaux-démocrates haïtiens, Fusion, et se présente à l’élection présidentielle de 2006. Il défendra jusqu’au bout ce qu’il appelait un « gouvernement pluraliste » pour Haïti.
Mais que doit en retenir la jeunesse haïtienne à travers mon analyse, cette génération que l’histoire a placée devant le vertige d’un pays à reconstruire ? D’abord, une leçon de patience stratégique : la politique ne se résume ni à l’incantation messianique ni à l’improvisation hasardeuse, mais à un patient travail de sape et d’édification institutionnelle qui requiert des décennies de formation, de réflexion et d’enracinement social. Ensuite, un enseignement sur la nature de la fidélité : demeurer fidèle à son idéal de justice, ce n’est pas s’arc-bouter sur des schémas périmés, c’est avoir le courage intellectuel de faire évoluer sa doctrine sans trahir sa conscience comme Gilles sut métamorphoser l’appel de la guérilla en exigence social-démocrate, non par opportunisme, mais par lucidité devant l’échec des solutions unilatérales. Enfin, un appel à la résilience active : l’exil, l’emprisonnement, les tortures et les revers électoraux ne sauraient devenir des alibis pour le renoncement ; ils sont les stigmates d’un combat dont on extrait une sagesse plus solide que les triomphes éphémères. À cette jeunesse haïtienne, souvent déchirée entre le désespoir et l’exil définitif, Serge Gilles oppose, par son exemple, une injonction impérieuse : ne pas fuir Haïti dans l’esprit, ne pas céder à la séduction du cynisme, et surtout, s’emparer des armes de la pensée, livres, partis, syndicats, universités pour convertir la révolte en programme et la colère en projet d’émancipation collective. L’autobiographie de Gilles n’est donc pas un récit clos sur lui-même ; elle est une boussole tendue à ceux qui refusent de subir passivement le cours des choses et qui entendent, à leur tour, écrire leur propre chapitre dans l’histoire tourmentée d’Haïti.
ITINÉRAIRE d’UN HOMME DE GAUCHE est plus qu’une autobiographie : c’est un manuel de passage, un guide pour ceux qui, comme Serge Gilles, veulent rester fidèles à leurs idéaux sans sombrer dans le dogmatisme ou le désespoir. C’est le récit d’un homme qui a su, comme l’écrit un de ses amis, éliminer de sa vie « les passions tristes », et qui a conservé jusqu’au bout l’humour et l’amour de la vie.
En reliant Che Guevara à la social-démocratie, Serge Gilles ne raconte pas seulement son histoire personnelle. Il raconte l’histoire d’une génération de gauche qui a dû apprendre, parfois dans la douleur, que la révolution n’est pas un acte unique mais un processus, que la lutte armée n’est pas la seule forme de combat, et que la démocratie, avec toutes ses imperfections, reste le seul terrain sur lequel la justice peut être durablement construite.
L’œuvre, par sa modestie de forme et son ambition de fond, demeure un document essentiel pour comprendre non seulement le parcours d’un homme, mais les mutations de la gauche haïtienne et, plus largement, les dilemmes de la pensée émancipatrice dans la seconde moitié du XXe siècle. Elle est, en définitive, un acte de foi dans la politique, cette politique qui, de Che Guevara à la social-démocratie, n’a cessé d’être, pour Serge Gilles, la forme la plus exigeante de la conscience sociale.
Jackson AMILCAR
Diplomate
Juillet 2026
