On peine à l’imaginer aujourd’hui : il fut un temps où Haïti déclarait des ambassadeurs étrangers persona non grata et les expulsait de son territoire. Au regard de la situation actuelle, le fait paraît presque invraisemblable. Il est pourtant historique.
La vérité historique mérite d’être rappelée avec la solennité qu’elle commande : l’ambassadeur Auguste Carlet Raoul fut l’un des artisans d’un acte de souveraineté diplomatique particulièrement audacieux pour son époque.
Sous le gouvernement de François Duvalier, les autorités haïtiennes décidèrent d’expulser un fonctionnaire des Nations unies présent dans le pays, John Richardo, citoyen américain d’origine suisse. Il revint à Carlet Raoul d’annoncer officiellement cette décision, avec la fermeté d’un État revendiquant pleinement l’exercice de sa souveraineté. Les dépêches de l’AFP et de l’Associated Press en auraient conservé la trace.
Cet épisode ne fut pas isolé. François Duvalier, malgré le caractère autoritaire et répressif de son régime, se montrait particulièrement intransigeant lorsqu’il estimait la souveraineté nationale menacée. Reconnaître cette fermeté diplomatique n’implique nullement d’absoudre la dictature de ses crimes ; cela consiste simplement à constater qu’à cette époque, le pouvoir haïtien entendait encore imposer certaines limites aux interventions étrangères.
L’ambassadeur des États-Unis Raymond L. Thurston en aurait lui-même fait l’expérience, dans une période extrêmement périlleuse pour le régime. Les pressions internationales s’intensifiaient, tandis que des navires de guerre américains se trouvaient au large des côtes haïtiennes. Beaucoup tenaient alors Duvalier pour condamné.
Selon le récit transmis de cette entrevue, Thurston sollicita une audience auprès du président, qui le reçut en présence du secrétaire d’État aux Affaires étrangères, René Chalmers. Le diplomate américain aurait conseillé à Duvalier d’abandonner le pouvoir afin d’éviter des représailles et un éventuel bain de sang. Il lui aurait également transmis une offre d’asile politique à l’étranger, accompagnée d’une importante somme d’argent destinée à son installation et à celle de sa famille.
Duvalier écouta en silence. Après quelques instants, il se tourna vers René Chalmers et lui ordonna de publier un communiqué déclarant l’ambassadeur persona non grata. Thurston devait quitter le territoire national dans les heures suivantes. L’ambassadeur haïtien à Washington fut rappelé au même moment, et les deux missions diplomatiques furent provisoirement confiées à des chargés d’affaires.
L’épisode, tel qu’il est rapporté, demeure saisissant : à une proposition de départ négocié, le chef de l’État répondit par l’expulsion de l’émissaire venu la lui présenter.
De la fermeté diplomatique à la dépendance institutionnelle
Il fut donc un temps où Haïti entendait exercer sans détour les prérogatives d’un État indépendant. Ses représentants pouvaient signifier à un fonctionnaire international ou à un diplomate étranger qu’il n’avait plus sa place sur le territoire national. Le gouvernement haïtien ne demandait ni l’autorisation de Washington ni l’approbation de New York pour prendre une décision qu’il estimait relever de sa souveraineté.
Auguste Carlet Raoul incarna cette diplomatie : une diplomatie consciente de ses droits, structurée, ferme et soucieuse de défendre la dignité nationale. Il porta la parole d’un État qui, malgré ses dérives et ses contradictions, refusait encore d’apparaître comme une simple administration placée sous tutelle.
Le contraste avec la situation actuelle est douloureux. En quelques décennies, Haïti est passée d’une diplomatie capable de poser des actes d’autorité à une dépendance extérieure de plus en plus profonde. Les décisions majeures concernant le pays sont fréquemment influencées, orientées ou conditionnées par des puissances étrangères et des organisations internationales.
Cette évolution ne s’explique pas seulement par un manque de courage individuel. Elle résulte surtout de l’affaiblissement progressif de l’État. Une armée, une administration, une diplomatie professionnelle et un Trésor public capable d’assurer le fonctionnement régulier du pays constituaient autrefois les instruments de cette souveraineté. Ces institutions ont été rongées de l’intérieur, puis fragilisées davantage par les interventions et les dépendances extérieures.
Un gouvernement ne peut guère défier ceux dont il dépend pour financer son budget, soutenir ses institutions ou assurer les services les plus élémentaires. Il devient difficile de congédier un représentant étranger lorsque son gouvernement fournit une part de l’assistance indispensable au fonctionnement du pays.
La faiblesse actuelle n’est donc pas uniquement une faute morale que l’on pourrait imputer à quelques dirigeants. Elle est devenue une condition structurelle : celle d’un État qui conserve les signes extérieurs de la souveraineté, mais ne dispose plus de tous les moyens nécessaires pour l’exercer.
Si Auguste Carlet Raoul revenait aujourd’hui, lui qui représenta Haïti devant les grandes puissances et présida des commissions aux Nations unies, il découvrirait un pays profondément diminué. Il verrait des responsables contraints de rechercher constamment l’approbation de gouvernements étrangers, des institutions nationales privées de ressources et une diplomatie souvent réduite à gérer les conséquences de décisions prises ailleurs.
Il se demanderait certainement comment un peuple dont les représentants pouvaient autrefois expulser un fonctionnaire international ou tenir tête à l’émissaire de la Maison-Blanche en est arrivé à solliciter l’intervention permanente de ces mêmes puissances.
La réponse se trouve en partie dans notre incapacité à préserver les institutions utiles, dans nos luttes internes et dans cette tendance tragique à détruire ce qui pourrait garantir notre continuité collective. Elle se trouve aussi dans l’oubli progressif de l’exigence historique léguée par les fondateurs de la nation.
« L’histoire d’Haïti se mesure à son aune propre »
« L’histoire d’Haïti se mesure à son aune propre. » Huit mots seulement, mais une véritable méthode de pensée. Cette phrase d’Auguste Carlet Raoul n’est pas une simple élégance diplomatique. Elle affirme que l’histoire haïtienne ne peut être comprise uniquement à travers des critères élaborés ailleurs.
Dire que l’histoire d’Haïti se mesure à son aune propre, c’est refuser les grilles d’interprétation qui présentent systématiquement le pays comme une anomalie, un échec ou un cas pathologique de l’histoire universelle. C’est rappeler à l’historien étranger, à l’expert international et au fonctionnaire qui arrive à Port-au-Prince avec ses certitudes que leurs instruments d’analyse ne suffisent pas toujours à rendre compte de la singularité haïtienne.
L’histoire d’Haïti n’est ni un simple prolongement de l’histoire coloniale française, ni un appendice de l’histoire américaine, ni seulement un épisode des révolutions atlantiques. Elle possède sa logique, ses blessures, ses contradictions et sa grandeur propres.
Haïti n’avait aucun véritable modèle lorsqu’elle proclama son indépendance en 1804. La révolution américaine avait laissé subsister l’esclavage. La Révolution française l’avait aboli avant que Bonaparte ne tente de le rétablir dans les colonies. Les anciens esclaves de Saint-Domingue accomplirent donc quelque chose qu’aucun autre peuple n’avait encore réalisé : ils détruisirent à la fois l’ordre colonial, le système esclavagiste et la domination raciale sur lesquels reposait la colonie.
Cette singularité justifie l’affirmation de Carlet Raoul. L’exception ne peut être mesurée uniquement à l’aide des critères conçus pour la règle. Une nation née d’un acte sans précédent doit pouvoir penser son histoire à partir de sa propre expérience.
Mais cette formule ne doit pas devenir un prétexte à l’aveuglement ou à l’autosatisfaction. Mesurer Haïti à son aune propre, c’est également accepter une autocritique exigeante. Ce n’est pas se déclarer irréprochable au nom de 1804 ; c’est se demander si nous sommes encore à la hauteur des promesses de 1804.
Sommes-nous fidèles aux sacrifices de ceux qui ont fondé cette nation ? Avons-nous préservé les institutions nécessaires à notre indépendance ? Sommes-nous encore capables d’assumer nous-mêmes notre destin collectif ?
À cette aune, le constat actuel est sévère. La phrase d’Auguste Carlet Raoul résonne donc à la fois comme un jugement et comme un programme : un jugement sur ce que nous avons laissé disparaître, et un programme pour ce qu’il nous appartient de reconstruire.
L’histoire d’Haïti ne doit pas être mesurée seulement par les regards étrangers. Elle doit l’être à partir de ses propres principes, de ses propres engagements et de l’ambition qu’elle s’était donnée en naissant : celle d’un peuple libre, maître de son territoire et responsable de son avenir.
Maguet Delva
Paris (France)
