Yverick Delerme Cyril n’a pas mis d’eau dans sa bouche pour ironiser sur le sort de nos compatriotes humiliés par les autorités américaines, affirmant que ces derniers ne doivent rien attendre de l’État. Et ce, en pleine crise du TPS, ce statut de protection temporaire dont l’expiration menace de jeter sur les chemins du retour des dizaines de milliers de nos compatriotes.
Il fallait bien qu’un diplomate haïtien de haut rang, l’un de ces intellectuels que l’on dit de haut calibre, vînt sortir de ses gonds protocolaires pour prononcer une déclaration qui a, au moins, le mérite insigne de la clarté.
Le gouvernement qu’il représente à Miami, affirme-t-il sans ciller, ne doit rien à ces compatriotes que les autorités américaines humilient, soumettent à une forme d’esclavage administratif et contraignent parfois à prendre, entravés, le chemin du charter. Bref, notre grand diplomate, consul général de la République à Miami, tient à faire savoir que tout cela ne le regarde en rien.
Et le grand diplomate ne s’arrête pas en si bon chemin. Il avance, paumes ouvertes, jusqu’à contredire, sans même paraître s’en aviser, ce que la fameuse Mme Kathia Verdier, ministre des Haïtiens vivant à l’étranger, avait pourtant affirmé avant lui, dans un élan du cœur peu commun pour une servante de l’État : que son gouvernement, lui, était prêt à recevoir les siens.
Cyril, lui, s’est assis devant un micro — geste qui, en soi, mérite d’être souligné, car on ne bafouille pas un tel aveu par mégarde. On le prononce en connaissance de cause, micro allumé, journaliste en face — pour affirmer, à l’inverse de sa collègue, qu’il ne se reconnaît aucune obligation envers ces compatriotes en détresse dans sa propre juridiction consulaire, et que l’État qu’il représente ne semble pas davantage s’en reconnaître.
Deux voix officielles, un seul gouvernement, et déjà deux vérités contraires : au moins, l’une des deux a le mérite d’être claire comme de l’eau de roche.
La clarté comme aveu
Il y a, dans cette clarté même, quelque chose de proprement sidérant, et c’est peut-être cela, au fond, qu’il faut saluer d’un rire jaune.
D’ordinaire, la langue diplomatique excelle dans l’art du flou, du conditionnel prudent, de la formule à double fond qui permet de dire sans dire, de suggérer sans engager. Ici, rien de tel. Le consul parle comme on claque une porte : sans fioriture, sans coussin protocolaire, avec la brutalité tranquille de celui qui n’imagine même pas qu’on puisse lui en tenir rigueur.
C’est un peu comme si un médecin, interrogé sur le sort d’un patient qu’il aurait lui-même abandonné sur le trottoir, répondait avec le plus grand naturel qu’il n’a « rien à voir avec ça ». La sidération, chez l’auditeur, ne vient pas du contenu seul, déjà accablant, mais de l’absence totale de conscience qu’il y aurait matière, au minimum, à s’en expliquer.
L’image du troupeau, convoquée ailleurs à propos de ce même personnage, mérite d’être filée jusqu’au bout. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : d’un homme qui, du haut de sa fonction consulaire, en vient à traiter ses propres compatriotes comme un berger négligent traiterait un troupeau errant sur une route qui n’est plus la sienne — non pas des citoyens à accueillir, à assister et à orienter, mais un embarras administratif dont on préférerait qu’il se résolût ailleurs, loin du bureau, loin du micro, loin surtout de la responsabilité qui devrait pourtant, par la nature même de sa charge, lui incomber au premier chef.
Un consul général n’est-il pas, précisément, celui dont la fonction consiste à faire le pont entre la diaspora et la mère patrie, à préparer, sinon des retours heureux, du moins des passages moins douloureux pour ceux que l’Histoire ramène malgré eux au pays natal ?
La consigne ignorée
Ah, mon Dieu, quelle histoire ! Car il y a, dans cette affaire, une faute peut-être plus grave encore que la brutalité du propos lui-même : une faute que seul un œil formé aux usages de la maison peut pleinement mesurer.
Cyril semble ignorer une règle pourtant élémentaire de la discipline diplomatique : lorsqu’un membre du gouvernement énonce publiquement une position au nom de l’exécutif, cette position constitue, du strict point de vue de la communication officielle, une ligne que les représentants de l’État sont tenus d’observer tant qu’elle n’a pas été officiellement modifiée.
Ce n’est pas affaire d’opinion personnelle ni de sensibilité de tel ou tel fonctionnaire posté à l’étranger. C’est affaire de hiérarchie, de cohérence institutionnelle, de cette discipline de la parole publique sans laquelle un corps diplomatique cesse tout simplement d’en être un et se dissout dans une cacophonie de voix individuelles, chacune tirant vers son propre clocher.
Qu’un consul général, en poste dans l’une des juridictions les plus sensibles de la diaspora, se permette de contredire publiquement, micro ouvert, ce qu’une sous-ministre avait déjà énoncé au nom du gouvernement relève, à tout le moins, d’une grave rupture de cohérence dans la communication officielle — pour ne pas dire davantage.
Dans n’importe quelle chancellerie soucieuse de sa cohérence, un tel écart appellerait au minimum une clarification immédiate : on ne laisse pas un agent de rang consulaire délivrer, de son propre chef, une doctrine d’État qui contredit terme à terme celle qu’a déjà énoncée un membre du gouvernement.
Que ce désaveu se produise ici sans qu’apparemment personne, à Port-au-Prince, ne s’en émeuve outre mesure en dit long sur l’état de déliquescence d’un appareil diplomatique qui a, semble-t-il, perdu jusqu’au réflexe le plus élémentaire : tenir sa propre ligne.
Des instructions officielles bien ficelées ?
On ose espérer — et l’espoir, ici, confine presque à l’ironie tant il paraît généreux — que notre grand diplomate avait reçu des instructions écrites de son gouvernement avant d’aller déclamer, micro ouvert, de telles énormités ; que tout cela s’appuyait, quelque part dans un tiroir de la chancellerie, sur des directives dûment consignées, tamponnées et contresignées, comme il sied à toute position officielle engageant la République.
Car l’alternative serait plus inquiétante encore : celle d’un fonctionnaire parlant en son seul nom, improvisant devant les caméras une doctrine d’abandon qui n’engagerait, en théorie, que sa propre responsabilité, mais qui, dans les faits, humilie une nation entière aux yeux mêmes de ceux qu’elle prétend représenter à l’étranger.
Rien de nouveau, hélas, sous nos cieux haïtiens : c’est la même indifférence organisée, le même détachement cultivé au sommet de l’appareil d’État envers ceux d’en bas, la même absence de ce que l’on pourrait appeler, faute de mieux, la solidarité minimale que tout gouvernement digne de ce nom doit à ses ressortissants, où qu’ils se trouvent et quel que soit le sort que leur réserve l’Histoire.
On avait cru, en écoutant tant de belles paroles sur le patriotisme et la dignité nationale, que la leçon avait été apprise. Le micro de Luckson Saint-Vil, ce jour-là, nous a rappelé qu’elle reste, plus que jamais, à repasser.
Une fonction qui se révoque elle-même
Et pourtant, à bien y réfléchir, il y a peut-être une justice plus radicale encore que toutes celles que l’on pourrait réclamer par la voie hiérarchique : une justice qui se déduit presque mécaniquement des mots mêmes du consul.
Car qu’est-ce qu’un consul, sinon, précisément, l’agent dont le cahier des charges consiste, dans son essence la plus nue, à assister ses compatriotes présents dans la juridiction qui lui est confiée ?
Retirez cette mission, et il ne reste presque plus rien de la fonction. Ni le titre, ni le bureau, ni le drapeau planté devant la porte ne sauraient, à eux seuls, constituer un consulat digne de ce nom.
Or, c’est exactement ce que M. Delerme Cyril semble accomplir, sans doute sans même s’en rendre compte, lorsqu’il affirme devant un micro qu’il ne se reconnaît aucune obligation envers les compatriotes en détresse de sa propre circonscription : il retire lui-même à sa fonction ce qui en constitue la raison d’être.
On ne saurait démissionner plus complètement de l’esprit d’une charge tout en continuant, absurdement, à en occuper le fauteuil.
Et c’est peut-être là, en définitive, le seul verdict qui compte : celui que les mots du consul ont rendu contre lui-même, sans qu’aucun tribunal ni aucune chancellerie ait eu besoin de le prononcer à sa place.
Et tant qu’on y est, poussons le raisonnement jusqu’à son terme le plus logique, puisque la logique, précisément, semble être ce qui manque le moins à notre grand diplomate. Qu’est-ce qui l’empêcherait, après tout, d’organiser une belle cérémonie au sein même du consulat général à Miami, cocktail et petits-fours à l’appui, pour y remercier officiellement les autorités américaines d’avoir passé des entraves aux nôtres avant de les renvoyer, sous escorte, vers le pays qui, selon lui, ne leur doit rien ?
On y convierait la presse. On y prononcerait quelques mots choisis. On y lèverait peut-être un verre à la santé de cette coopération si fructueuse entre deux États souverains. Au moins, la boucle serait bouclée et la négation de soi trouverait enfin sa forme la plus achevée, la plus limpide, la plus parfaitement assumée : celle d’un représentant de la nation célébrant, protocole en main, l’humiliation même de ceux que sa fonction lui commande de représenter et d’assister. N’est-ce pas, au fond, la seule cohérence qui manquait encore à ce tableau ?
Maguet Delva
Paris (France)
