Depuis mon adolescence, à chaque période électorale en Haïti, j’entends revenir le même discours, particulièrement dans les réflexions portant sur l’avenir de la jeunesse : il faudrait de nouveaux visages, une nouvelle génération et surtout des jeunes pour prendre les commandes du pays. Cette aspiration au renouvellement est parfaitement légitime. Une société a besoin de sang neuf, d’idées nouvelles et d’une génération capable de porter les transformations nécessaires. Mais une question mérite d’être posée : le simple fait d’être jeune ou nouveau en politique suffit-il pour gouverner un pays ?
Depuis que j’ai acquis une certaine compréhension de la vie politique haïtienne, je constate qu’à chaque élection, le pouvoir est rarement confié à des personnalités politiques expérimentées. Il est plutôt conquis par des figures nouvelles, souvent sans véritable expérience de la gestion publique et parfois même sans expérience significative de direction dans le secteur privé. Nous semblons ainsi confondre le renouvellement des générations avec le renouvellement des compétences.
Le problème n’est évidemment pas l’âge. Un jeune peut être compétent, visionnaire et capable de diriger un État. Mais, à mon avis, surtout dans un pays comme Haïti, la jeunesse et la compétence, aussi importantes soient-elles, ne suffisent pas à elles seules. Une méconnaissance de la politique et de ses mécanismes peut sérieusement limiter la capacité d’un dirigeant à produire des résultats. Gouverner exige aussi une véritable expérience politique : savoir naviguer à travers les crises, comprendre les rapports de force, gérer les luttes de classes, composer avec les divergences idéologiques,maîtriser la géopolitique et maîtriser les différents intérêts qui s’affrontent au sein de la société. Dans un contexte aussi complexe que celui d’Haïti, cette expérience n’est pas un luxe ; elle constitue une condition essentielle pour transformer la compétence et les bonnes intentions en résultats concrets.
Le véritable problème réside donc dans l’accession au pouvoir sans préparation suffisante, sans expérience de gestion et surtout sans une vision claire de l’État et des mécanismes nécessaires à sa transformation. Gouverner un pays ne peut pas être considéré comme un laboratoire dans lequel on apprend à diriger une fois arrivé au sommet. Les conséquences des erreurs sont alors supportées non pas par le dirigeant seul, mais par toute la population.
Cette absence d’expérience contribue souvent à produire des gouvernements qui passent une grande partie de leur mandat à tâtonner, improviser et chercher leurs repères. Au lieu de mettre en œuvre un projet national mûrement réfléchi, ils réagissent aux crises au jour le jour. Les décisions deviennent souvent conjoncturelles plutôt que stratégiques, tandis que les problèmes structurels du pays demeurent sans véritable réponse. Pendant ce temps, la population continue de faire face à des difficultés aiguës en matière d’éducation, de sécurité, de santé, d’emploi, d’infrastructures et de développement économique.
Et lorsque le gouvernement ne parvient pas à résoudre ces problèmes, un scénario devenu presque familier se met en place : l’opposition mobilise la colère populaire, les rues deviennent le principal espace de contestation et le pays entre dans une nouvelle période de crise politique. Le cycle recommence alors : espoir, élection, arrivée de nouvelles figures, improvisation, déception, mobilisation de rue et, finalement, nouvelle crise politique.
Est-ce que, malgré toutes mes compétences, mais avec mon inexpérience politique, je pourrais réellement faire mieux qu’un Moïse Jean-Charles, qui a été trois fois magistrat, conseiller d’un président, sénateur et candidat à la présidence, chef de parti ? À mon avis, la question ne devrait pas opposer systématiquement la jeunesse aux générations précédentes, mais plutôt mettre l’accent sur la préparation et l’expérience. Les jeunes doivent davantage s’investir dans les partis politiques et travailler à transformer leurs structures de l’intérieur, en poussant les dirigeants à changer de paradigme, à moderniser les organisations politiques et à élaborer des programmes fondés sur une idéologie clairement définie et une véritable vision du développement. Plutôt que de passer leur temps à critiquer les anciens, ils devraient accepter de commencer à des responsabilités intermédiaires, y acquérir de l’expérience, comprendre les rouages de la vie politique et gravir progressivement les échelons avant de prétendre accéder à la magistrature suprême de l’État.
La Chine offre un exemple intéressant de préparation progressive de ses dirigeants. Au sein du Parti communiste chinois (PCC), l’accès aux plus hautes fonctions repose largement sur l’expérience, l’évaluation et une progression graduelle. Les responsables passent généralement par différentes fonctions locales et régionales avant d’atteindre les échelons nationaux, en dirigeant des comtés, des villes ou des provinces. Ce parcours leur permet d’acquérir une expérience concrète de la gestion publique, de comprendre les réalités du terrain et de démontrer leurs capacités avant d’accéder aux responsabilités supérieures. L’idée est simple : avant de prétendre diriger un pays, il faut d’abord avoir fait ses preuves dans la gestion de responsabilités importantes.
Il faut donc avoir le courage de remettre en question cette conception du renouvellement politique. Haïti a besoin de nouvelles générations, mais elle a surtout besoin de nouvelles compétences et d’une véritable préparation politique. Le renouvellement ne devrait pas signifier l’exclusion de l’expérience, mais plutôt la combinaison de l’expérience et de la compétence avec l’énergie, la créativité et les nouvelles idées de la jeunesse. Un jeune dirigeant bien préparé, ayant une expérience réelle de gestion, une connaissance du fonctionnement politique, entouré de professionnels compétents et porteur d’un projet de développement cohérent, peut représenter un véritable changement. À l’inverse, un novice placé à la tête de l’État uniquement parce qu’il incarne la nouveauté risque de reproduire les mêmes erreurs que ceux qui l’ont précédé.
La véritable question n’est donc pas de savoir qui est nouveau, mais qui est capable et suffisamment préparé pour gouverner. Avant de confier les destinées d’un pays à une nouvelle génération, il faut se demander ce qu’elle a appris, ce qu’elle a réalisé, ce qu’elle a dirigé, quelle expérience politique elle possède et surtout si elle dispose des compétences nécessaires pour transformer ses idées en politiques publiques efficaces. La jeunesse doit avoir sa place dans la gouvernance, mais elle doit également être préparée à gouverner. Car un pays ne se dirige pas uniquement avec de bonnes intentions, de beaux discours ou la popularité d’un candidat : il se dirige avec une vision, des compétences, une expérience politique, une équipe et un véritable projet national.
Bony Eugène Georges
Global Sport Manager
Commentateur & Analyste Sportif
Professeur de Mathématiques et de Sciences
