Il faut parfois chanter”, tel est le titre d’ un recueil de poèmes d’Évelyne Trouillot, Paru aux Éditions Bruno Doucey en 2023, ce livre est un cri poétique, un chant de résistance douce, une voix debout qui traverse les ruines pour y semer l’amour,
Il y a des poètes qui murmurent. Évelyne Trouillot, elle, chante. Mais son chant n’a rien d’un divertissement : il est souffle de vie, battement du cœur, parole levée face à l’indifférence du monde. Dans Il faut parfois chanter, elle ne recule devant aucune ombre : Haïti blessée, l’enfance déracinée, les violences muettes, l’exil, les colères anciennes. Pourtant, chaque poème résonne d’une lumière obstinée, presque têtue : celle de la dignité humaine.
C’est que l’autrice, grande figure des lettres haïtiennes, manie la poésie comme on brandit une torche. Elle ne craint ni les pleurs ni le feu. Son écriture épouse les douleurs du monde, mais s’acharne à y tracer une issue. Le recueil est traversé par une conscience aiguë de l’injustice, mais aussi par cette certitude essentielle : il faut aimer, écrire, rêver même quand tout vacille. Voici ce que nous dit un poème, au milieu de ce livre intense et fragile :
“Alors j’ai ramassé
nos bonheurs en détail
laissés pêle-mêle
au hasard de nos querelles folles
je me suis couverte des brins de courage
jetés çà et là
au fil des combats toujours verts
de la fille aux seins nus
Et j’ai pris ta main pour refaire le monde.”
Ces quelques vers suffisent à dévoiler la démarche entière d’Évelyne Trouillot : puiser dans les éclats épars, dans les ruines intimes et collectives, pour reconstruire du sens, du lien, un « nous » possible. L’écriture devient alors un geste d’amour. Et l’amour, ici, n’est pas naïveté : c’est l’arme choisie contre le cynisme.
Il faut parfois chanter est un livre qui apaise sans endormir, qui déchire pour mieux recoudre. D’un poème à l’autre, on sent vibrer cette voix fière qui ne plie pas : « Je ne suis pas de celles qui baissent la tête et s’habillent de porcelaine », affirme l’autrice. Cette phrase, à elle seule, pourrait résumer le combat de toute une œuvre.
Et la presse ne s’y est pas trompée : plusieurs critiques saluent déjà la justesse et l’émotion de ce recueil. Le poème Les grandes douleurs en particulier suscite des échos bouleversants. Et l'on referme l’ouvrage comme on referme un serment avec douceur, mais sans oublier la gravité du monde.
Dans ce livre, il n’y a pas de résignation, mais un chant. Et parfois, chanter, c’est tout ce qu’il reste à faire. Alors il faut le faire, avec la grâce et la rage d’une femme qui écrit pour tous ceux qui n’ont plus les mots.
Schultz Laurent Junior
