Il y a des livres qu’on lit. Et puis il y a ceux qu’on respire comme un feu lent, ceux qui entrent dans la chair et ne veulent plus en sortir. Bouquet d’amour, publié il y a plus de deux décennies par Schultz Laurent Junior, est de cette trempe rare. Ce n’est pas un livre. C’est un battement. Un vertige couché sur papier. Un cri qui s’est déguisé en poème.
On croit au début à de la douceur. Mais ce n’est qu’un masque. Derrière les vers bien tenus, il y a la fêlure, la main tremblante, le corps tout entier plongé dans une nostalgie vive où chaque souvenir est un morceau de verre qu’on serre contre soi. Trois poèmes ont pris feu sous mes yeux : Clair-obscur, Dis-moi, et Souffle de mon cœur. Ils ne m’ont pas seulement ému. Ils m’ont mordu à l’intérieur. Ils ont remué cette partie obscure de nous-mêmes où l’amour n’est plus un sentiment mais un gouffre sucré, où l’on descend sans corde, sans lampe, avec pour seul guide la lumière d’un regard déjà éteint.
Clair-obscur
Ce poème, c’est une brume dans laquelle on avance à tâtons. On y entre comme on entre dans une chambre abandonnée, là où l’amour a dormi une dernière fois. Le temps est détraqué : le soir arrive le matin, l’aurore tremble d’attente, et la voix aimée devient un écho sans bouche. Tout est flou, tout est suspendu, et dans cette suspension, il y a la violence sourde d’un amour qui ne veut pas mourir. Le poète parle du choc des mains sur la peau. Ce n’est pas une image : c’est une secousse, le souvenir d’un corps qui n’a pas oublié, même si l’âme, elle, est déjà ailleurs. Tout devient vestige, trace, ombre. Et le dernier vers est une gifle froide : ici, la beauté est une torture. Le monde continue d’être magnifique… mais sans elle, il n’est plus que spectacle vide, une scène sans actrice.
“Le soir de notre amour arriva un matin brumeux
Et depuis ma vie n'est plus qu'un brouillard
Quand l'aurore se pointe j'attends fébrilement
L'écho d'une voix sensuelle dans les couloirs
De ma chambre, de ma vie
Prostré là-bas où tu m'aimas, une nuée de papillons près de moi se posa et encore je sentis
l'impact de tes mains sur ma peau
C'était encore hier...
La nature émerveillée de notre amour
Nous chantait une douce mélodie
Je t'aime encore. C'est mon péché
Mais l'obscurité, entre nous, a étendu son manteauEt ces matins ensoleillés, ces nuits claires
Où la lune est si belle ne sont que
Les vestiges d'un amour oublié
Sur les courbes de tes yeux rêveurs
La nuit est si belle ce soir mon amour
Mais tout est noir car tu n'es plus là”
Dis-moi
Ce poème est un supplice contenu dans un souffle. Une suite de supplications lancées comme des flèches molles, non pas pour blesser, mais pour atteindre enfin. Il n’y a pas de pause ici. Pas de pudeur. Le poète ouvre les veines du cœur et les expose au vent. Il ne demande pas l’amour. Il demande comment le mériter. Et cette question, on le sent, le dévore. Il est prêt à tout. À unir le ciel et la terre, à sécher les océans. À devenir pauvre, humble, minuscule. Il ne reste rien en lui, que la soif d’être reçu. La brûlure d’être oublié. Ce n’est plus un poème. C’est une scène de l’âme en flammes. Un homme nu, qui demande avec des mots d’enfant, mais une douleur d’adulte.
“Dis-moi quels sacrifices je dois faire
Pour sortir de cet état solitaire ?
Quels efforts, quel courage pour te posséder
Pour cet amour que mon cœur veut te demander.
J'implore le ciel pour qu'il me couvre de la foi
Afin qu'un jour je sois tout près de toi.
Oh ! sans toi chérie, il n'y a plus de vie
Loin de toi encore ma misère est infinie.
Tout est froid dans mon cœur en des jours sans soleil
Et je ne pense qu'à toi dans mes nuits sans sommeil.
Trace-moi la route qui conduit vers ton cœur
Où je dois pour la vie construire le bonheur
Je n'ai rien à t'offrir sinon ma vie
Que je veux te confier pour mon cœur assombri.
Est-ce que je dois unir le ciel et la terre ?
Est-ce que je dois sécher toutes les eaux de la mer ?
Dois-je donc posséder de l'argent et de l'or ?
Quels sacrifices puis-je faire encore
Pour vivre la vie avec toi mon amour ?
Oh ! chérie, je souffre à présent; je souffre toujours
Dis-moi enfin, chérie ! dis-moi.”
Souffle de mon cœur
Le dernier poème est un souffle, oui. Mais un souffle qui remonte d’un gouffre. Pas un vent léger. Une respiration revenue d’entre les larmes. Ici, l’amour ne se lamente plus. Il s’offre. Il espère encore, mais avec moins de sang et plus de lumière. Le poète voit un visage apparaître sur la feuille. Ce n’est pas une image gratuite. C’est la manifestation de l’obsession : l’être aimé est partout, même dans les lettres noires du papier. La page devient une peau, le poème un corps. L’amour est une fleur, dit-il. Mais une fleur fragile, qui pousse dans un jardin fendu par l’absence. Et pourtant, elle pousse.
“J'écris bien ces vers pour toi en ce moment
Pour t'exprimer encore les tendres sentiments
Qui animent ma vie de joie et de bonheur
Comme un doux souvenir qui fait danser les cœurs.
J'éprouve un doux plaisir à éclore ces pensées
Qui viennent du chemin que l'amour a tracé.
Et pour traduire les mots, j'ai vu ton visage
Dessiné sur ma feuille en de brillantes images.
Ta présence dans ma vie est comme une fleur
Qui éclôt doucement au jardin de mon cœur.
Tu es aussi pour moi une source de joie
Qui me donne envie de rester près de toi.
Mon cœur d'un air sincère chaque jour te confie
Vouloir être auprès de toi tout au long de sa vie.
Pour qu'enfin tu voies l'état de son amour
Comme étant le chemin de t'aimer pour toujours”.
Lire Schultz Laurent Junior, c’est boire une gorgée d’encre chaude. C’est entendre le cri muet de ceux qui aiment en silence. C’est aussi reconnaître en soi la blessure qu’on pensait guérie. Et comprendre qu’un poème, parfois, ne guérit pas. Il réveille. Ces trois textes ne sont pas parfaits. Mais ils sont vivants, vibrants, saignants. Et c’est cela qu’on attend de la poésie : qu’elle traverse, qu’elle griffe, qu’elle laisse une trace dans la lumière intérieure. Moi, ces poèmes m’ont laissé des cendres… qui brillent encore.
Aterson-N Sainval
