Le séisme du 12 janvier 2010 a marqué un tournant profond non seulement pour Haïti en tant que nation, mais aussi pour sa littérature. Cette catastrophe naturelle, d’une magnitude estimée à 7,3 sur l’échelle de Richter et ayant causé des destructions massives à Port‑au‑Prince et dans les zones avoisinantes, a été un choc pour les survivants, les témoins et les écrivains haïtiens.
Dans la littérature haïtienne, l’écriture post‑séisme s’est révélée comme un espace d’expression indispensable pour témoigner, réfléchir et reconstruire. Au lieu de simplement décrire les décombres physiques, ces textes explorent les fractures sociales, historiques et psychologiques que la catastrophe a mises à nu. La littérature devient alors un moyen de dire l’indicible, ainsi que de préserver la mémoire collective.
L’auteur haïtien‑québécois Dany Laferrière, présent à Port‑au‑Prince lors du séisme, a publié "Tout bouge autour de moi" un an après la catastrophe. À travers une écriture introspective, il décrit non seulement les faits physiques, mais aussi son traumatisme et les silences qui entourent l’événement, montrant comment les mots eux‑mêmes peinent à rendre compte de l’expérience profonde d’une catastrophe.
Dans son roman "Ballade d’un amour inachevé", Dalembert intègre la catastrophe comme un élément catalyseur pour explorer l’amour, la perte et la reconstruction intérieure. Bien que le séisme ne soit pas le centre narratif exclusif, il fonctionne comme toile de fond émotionnelle et symbolique des tensions humaines.
La romancière haïtienne‑canadienne‑américaine Myriam J. A. Chancy, dans "What Storm, What Thunder" adopte une perspective plurielle en donnant la parole à différents personnages affectés par le tremblement de terre. Cette œuvre illustre comment la fiction peut étendre la portée du témoignage en explorant la catastrophe à travers des voix multiples et diversifiées.
L’un des apports significatifs de Kettly Mars est sa façon de représenter les conséquences sociales et humaines du séisme. Dans "Aux frontières de la soif", elle dépeint la réalité des camps de réfugiés et les tensions qui s’y manifestent, tandis que "Je suis vivant" aborde les effets du séisme sur la vie psychologique et familialle des personnages, montrant que l’ébranlement ne se limite pas aux murs, mais touche aussi l’âme.
La littérature post‑séisme ne se contente pas d’être un témoignage du désastre. Comme l’analyse Martin Munro dans "Writing on the Fault Line", ces œuvres jouent un rôle crucial dans l’enregistrement des impacts sociaux et personnels du séisme, transcendant le simple récit pour devenir des actes de mémoire collective et de résistance culturelle.
Dans ce cadre, l’écriture devient un lieu de résistance à l’oubli, où les voix haïtiennes qu’elles soient attestées dans le journal, le roman ou la fiction plurielle cherchent à récupérer le sens de l’expérience, à faire justice à la souffrance et à imaginer des pistes de reconstruction.La littérature haïtienne post‑2010 ne se contente pas d’illustrer une tragédie ; elle questionne les relations de pouvoir, les structures sociales et historiques, et elle met en lumière les capacités de résilience d’un peuple qui refuse d’être défini uniquement par son traumatisme.
Raconter le séisme du 12 janvier 2010 dans la littérature haïtienne, c’est d’abord donner une voix aux survivants, mais c’est aussi questionner la société qui a été, avant tout, exposée à ce tremblement de terre. Qu’il s’agisse du texte hybride de Yanick Lahens dans "Failles", des mémoires poétiques de Laferrière, de l’approche plurielle de Chancy ou des réflexions sociales de Kettly Mars, la littérature s’impose comme un espace de mémoire, de réflexion critique et de résistance créative après une catastrophe qui a ébranlé plus que des murs : elle a secoué des vies, des histoires et des imaginaires.
John Peter Stinvil
