Par Emerson Vilbrun
Entre Jacmel et Boston, le poète haitiano-américain Léopold Figaro construit une œuvre où l’image, la mémoire et le Vodou dialoguent. Dans cet espace d’entre-deux villes chéries, il écrit pour décrire, faire voir, restituer et réhabiliter la mémoire en interrogeant ce que la poésie peut et doit encore et toujours transmettre, de cœur à cœur, à l’ère de la vitesse et de l’intelligence artificielle.
Originaire de Jacmel et installé à Boston, Léopold Figaro développe depuis une décennie une poésie visuelle et spirituelle. L’écriture apparaît d’abord comme un simple plaisir, au secondaire, lorsqu’il compose « juste pour le plaisir » quelques poèmes qu’il partage avec des amis. Toutefois, la littérature était déjà présente bien avant : « À l’école primaire, on nous faisait réciter des poèmes chaque semaine, et mon père me parlait de ses auteurs préférés », raconte-t-il. « La littérature a bercé mon enfance. »
L’arrivée aux États-Unis transforme ce rapport intime en trajectoire artistique. Sur les scènes d’open mics, il découvre un public différent, des conseils, et l’importance de la langue. « On m’a conseillé d’écrire en anglais pour atteindre un plus grand public », confie-t-il. Il s’y met, publie The Colored Seasons (2015), Unchained Chaos (2019), The Lines Between Us (roman, 2019), puis Poetry and Other Poisons (2021), avant de présenter son dernier recueil, Nan Domi: The Garden No One Sees (2025).
Figaro définit son style par le regard : « Mon style poétique est très imagé, basé sur l’un de nos cinq sens, la vue. Lorsque j’écris, je veux pousser le lecteur à voir au-delà des mots. » Il dit vouloir transformer le langage en images que le lecteur peut s’approprier. Sa poésie mêle sensibilités traditionnelles et formes libres, créant un espace où « le lecteur peut rêver et se reconnaître dans chaque ligne ».
Plusieurs thèmes structurent son œuvre : le Vodou, l’amour, l’évasion, Jacmel, la culture haïtienne et « l’inconnu », ce qu’il nomme parfois the Unknown. Le Vodou y occupe une place centrale. « Pour moi, le Vodou c’est un cri, il représente l’amour, la liberté, la force », affirme-t-il. Figaro regrette les « narratifs négatifs » qui persistent autour de cette spiritualité, tant à l’étranger qu’en Haïti. « Beaucoup de nos compatriotes adhèrent à un narratif négatif. D’où l’importance, pour moi, de véhiculer dans mes écrits la beauté et la multi dimensionnalité du Vodou. »
Son travail est également nourri par la mémoire. « Je m’inspire de la mémoire — personnelle et héritée. » La mémoire personnelle est « riche d’émotions, d’introspection et de leçons », tandis que la mémoire héritée est « riche de conscientisation, de combats, de perte, de deuil, d’acceptation et de résilience ». Au fil du temps, l’écriture est devenue pour lui « une manière de mieux écouter », développant une écoute basée « sur l’ouverture, la tolérance, l’impartialité et le respect ».
Sa double appartenance haïtienne et américaine façonne sa sensibilité. « Mon identité haïtienne façonne mon écriture à travers le rythme, l’imagerie et un profond sens de la mémoire. » Il décrit la tradition orale haïtienne comme un espace où coexistent histoire, mythe, spiritualité et survie. De l’Amérique, il a retenu la concision, l’expérimentation et la liberté de forme. Il cite parmi ses influences Frankétienne, René Depestre, Edwidge Danticat, Baudelaire, Rumi, Erol Josué, ainsi que des poètes contemporains tels Rupi Kaur ou Pavana.
Poetry and Other Poisons et Nan Domi: The Garden No One Sees représentent, selon lui, sa vision actuelle de la poésie. Son dernier recueil lui a demandé plus de travail : « Il est difficile de sortir du confort de son propre style. » Il raconte avoir retravaillé ses textes à plusieurs reprises afin d’éviter la répétition : « Ce fut un processus long et ardu, mais je me félicite d’avoir choisi cette voie. »
Dans une époque dominée par la vitesse et la fragmentation de l’attention, il voit dans la poésie un lieu de résistance. « Dans un monde rapide et bruyant, la poésie nous invite au calme », dit-il. Selon lui, elle permet une « authenticité émotionnelle » que le numérique tend à diluer. Il évoque également les défis posés par l’essor de l’intelligence artificielle : « L’AI peut reproduire la forme, mais pas l’expérience humaine vécue. L’essentiel pour nous, c’est de rester humains. »
Léopold Figaro travaille actuellement sur un nouveau projet « qui cherche encore sa voie ». Sur ce qu’il souhaite transmettre, il répond : « Je souhaite que le public se souvienne que mon œuvre puise ses racines dans l’imagerie, la mémoire et dans la pureté de la vérité émotionnelle.» Et il conclut : « J’écris pour créer des espaces où le lecteur peut se voir, se sentir, être et se reconnaître. »
ENCADRÉ BIO
Nom : Léopold Figaro
Origine : Jacmel, Haïti
Résidence : Boston, Massachusetts (USA)
Profession : Auteur, poète, amateur d’art
Langues de création : Français et anglais
Publications :
* The Colored Seasons (2015)
* Unchained Chaos (2019)
* The Lines Between Us (roman, 2019)
* Poetry and Other Poisons (2021)
* Nan Domi: The Garden No One Sees (2025)
Thèmes : Vodou, image, mémoire, culture haïtienne, amour, évasion, inconnu
Influences : Frankétienne, René Depestre, Edwidge Danticat, Baudelaire, Rumi, Erol Josué, Rupi Kaur, Pavana
Emerson Vilbrun
Journaliste - poète
13 décembre 2026
Massachusetts
