J’ai dévoré avec un plaisir rare Les Enfants du maquis de mon ancien collègue, Carl-Henri Guiteau. Plutôt que d’en faire une critique classique, j’en retiens le fil majeur — le regard des enfants sous la dictature — que je mets en écho avec mes propres souvenirs de cette période noire.
Même si, chez Guiteau, l’enfance sous la dictature constitue le thème dominant, les autres personnages n’en demeurent pas moins tout aussi intéressants. Le personnage qui m’a le plus fasciné est Roland, l’oncle de l’un des enfants obligés de vivre « en exil intérieur », en province, loin de la dangereuse capitale.
Si je suis particulièrement attaché à lui, c’est parce qu’il est bon, généreux et courageux. J’ai choisi de commencer par ce personnage, car il me rappelle mes propres expériences d’un régime de fer dans les années 60, même si, je dois l’avouer, je n’en étais ni militant ni combattant.
Les couvre-feux des années Duvalier
Nous sommes en 1966-1967, une période pendant laquelle les tensions montaient entre les opposants, taxés de kamoken par Duvalier, et le régime. Des couvre-feux sont souvent décrétés par le gouvernement pour avoir le contrôle des rues de la capitale, même si, disait-il, il ne s’inquiétait pas quand Bel-Air était calme.
J’habitais alors rue Dr. Aubry, à proximité de la rue Pavée et de Monseigneur Guilloux, non loin du Palais national. J’ai subi une pression psychologique de la part de ma mère. Elle m’interdisait d’aller dehors à une certaine heure, tellement elle avait peur des tracasseries politiques de l’époque. Elle ne manquait pas de me faire la morale, de me rappeler d’être à la maison au premier signal. Je ne devais jamais me retrouver hors de chez moi après le deuxième signal, voire le troisième. Elle me disait que le jour où cela arriverait, ce serait fini pour moi : je serais mort sur le coup, comme les kamoken. Et elle ne pourrait rien faire pour moi.
Comme le personnage Léon dans Les Enfants du maquis, j’ai demandé à ma mère ce qu’était un kamoken. J’ai obtenu la même réponse que Léon : ce mot était associé à la mort.
J’aurais dû rester chez moi, dans une sorte de prison morale, mais, enfant turbulent, je me retrouvais toujours non loin de la maison pendant les annonces des deux coups de feu, puisqu’il y avait un grand intervalle avant le dernier, au moment duquel je me dépêchais de rentrer rapidement. Curieux, je voulais savoir d’où venait le son des trois coups de feu, afin de comprendre la raison pour laquelle ils poussaient tout le monde à rentrer chez soi. Je m’arrangeais pour être dans les environs de notre domicile, dans l’espoir de voir d’où venaient les coups de feu. C’était mon défi à relever, d’autant plus que ma mère me surveillait toujours de près, surtout quelques heures avant les coups de feu.
Un après-midi — je ne me rappelle plus la saison — j’avais complètement oublié cette histoire de couvre-feu. J’étais sorti jouer avec mes petits amis, qui se trouvaient près de chez eux, ce qui m’éloignait de ma maison. Brusquement, j’ai entendu un signal me rappelant cette limitation de liberté. Le pire, d’un coup, il n’y avait plus personne dans la zone. En longeant la rue, j’ai rencontré un milicien, armé jusqu’aux dents, qui me lança : « Petit kamoken, c’est le troisième signal du couvre-feu, rentre chez toi ! »
Pris de peur, je me suis mis à crier à haute voix, avec rage : « Je suis mort, mort ! Je suis mort ! Je suis mort ! », tout au long de la route. Arrivé chez moi, ma mère, qui était déjà en larmes, m’administra une raclée de rigwaz. Le pire : personne du voisinage ne pouvait sortir de sa maison, comme on le faisait habituellement, pour solliciter une grâce en ma faveur.
L’histoire du « kamoken » Franck
Une autre histoire me revient, celle de Franck, un ami de mon défunt père. Il tenait vers 1967-1969 un salon de coiffure à Bel-Air, entre les rues Monseigneur Guilloux et Saint-Martin. À cette époque, se faire coiffer était une habitude, et son salon ne désemplissait pas. On s’y retrouvait pour parler, souvent de banalités, car sous Duvalier la méfiance régnait : tout propos pouvait être interprété, surtout dans ces lieux où les gens lisaient aussi les journaux et commentaient l’actualité. Le danger était réel : un mot de trop pouvait attirer des accusations graves.
Moi, enfant, j’y allais justement chaque lundi. Franck avait pris l’habitude de me donner cinquante centimes — une somme importante pour moi.
Un lundi matin, comme d’habitude, je remontais la rue Monseigneur Guilloux, tout près du salon, quand je vis une foule rassemblée devant la porte. Je m’approchai, surpris. Personne ne parlait vraiment : des chuchotements, des regards baissés, une tristesse lourde. Les adultes avaient l’air figés, la main à la mâchoire pour certains, comme s’ils retenaient leurs mots et leur peur.
Mais moi, je n’étais préoccupé que par une chose : voir Franck arriver, comme toujours, et récupérer mes cinquante centimes. Habituellement, entre huit et neuf heures, tout se réglait vite. Or ce jour-là, l’attente s’étirait. Vers dix heures, je commençai à m’inquiéter, sans comprendre.
En me glissant un peu plus près, j’entendis enfin une phrase claire : on venait donc d’arrêter Franck pour cause de « kamoken ». Pris de peur, je courus jusqu’à la maison, en pleurant. Dehors, à haute voix, sans mesurer le danger, je répétai ce que j’avais entendu : « Manman, manman! Makout yo arrêté Franck pou Kamoken! » Autour de moi, les voisins et les voisines étaient stupéfaits, silencieux, comme ma mère. Et moi, je continuais à répéter, convaincu de dire seulement une nouvelle.
Paniquée, ma mère poussa un cri. Pour elle, ce mot n’était pas un simple son : c’était un danger. Dans ce contexte, prononcer certains termes attirait la suspicion — et celle-ci pouvait détruire une famille.
N’ayant toujours en tête que mes cinquante centimes, comme tout était près, je retournai vers le salon, avec l’espoir absurde de voir Franck. La foule avait diminué. Les quelques personnes présentes racontaient l’arrestation : la nuit, l’irruption, l’emportement brutal. J’essayais de retenir chaque détail, comme si je devais rapporter un récit exact.
Sans que je le sache, ma mère était revenue pour vérifier. Elle m’aperçut, et je compris aussitôt qu’il n’y avait plus d’issue : impossible de fuir. Alors, pour regagner sa faveur, je me précipitai vers elle et je répétai, avec une naïveté obstinée, que c’était bien vrai, que Franck avait été arrêté à cause des kamoken. Une passante intervint alors, sur un ton d’avertissement, en disant à ma mère que son enfant allait nous faire finir en prison. À ces mots, la peur se propagea d’un seul coup ; la foule se défit et chacun s’éloigna, comme si rester pouvait déjà devenir une faute.
Ma mère, elle, explosa. Elle me frappa en pleine rue, jusqu’à la maison. Les voisins approuvaient : à cause de moi, disaient-ils, elle risquait la prison et les témoins aussi. Le plus terrible, c’est que l’arrestation de Franck passait au second plan : le vrai péril, aux yeux de tous, était ce mot — Kamoken. La peur avait écrasé la pitié.
Plus tard, après cette violence, je demandai : « C’est quoi, Kamoken ? » Ma mère répondit seulement que cela touchait directement à la mort. Dès lors, j’eus une peur bleue de le prononcer.
Le lendemain, mardi, je retournai voir si Franck avait été libéré, encore guidé par mon obsession enfantine des cinquante centimes. Un voisin m’apprit qu’il était à Fort-Dimanche. Je crus qu’il allait mourir. Puis, pendant des semaines et des mois, je passai devant le salon fermé, comme en pèlerinage, face à ce que j’imaginais être son tombeau.
Un matin, le salon rouvrit : un autre homme y était. Franck, libéré, était parti en exil. Depuis, je garde une haine tenace contre les macoutes, parce que je n’ai jamais digéré l’arrestation de mon bienfaiteur. Et pourtant, je reste reconnaissant envers certains duvaliéristes qui m’ont aidé dans ma jeunesse : la reconnaissance vient du cœur, non de la lâcheté, mais d’une certaine grandeur d’âme.
Emmanuel Charles
Juriste, politologue
