Partie 2
L'univers musical de Fedor Huneke
Après avoir découvert le parcours de Fedor Huneke, nous nous sommes intéressés à l'essence même de sa passion : la musique haïtienne. Qu'est-ce qui, dans nos mélodies, a pu captiver à ce point un homme venu d'un autre horizon culturel ? Ses réponses révèlent une compréhension intime et une analyse d'une finesse rare.
Une passion née d'une quête personnelle
Derrière l'archiviste se cache une histoire plus intime. Comment son origine allemande a-t-elle nourri cette passion ? Sa réponse est d'une honnêteté désarmante.
« Lorsque j'ai découvert la musique du monde, c'était une façon de vivre des émotions. Mais je ne m'y suis vraiment consacré qu'après la publication du site web. Une porte s'est ouverte. J'ai rencontré beaucoup de gens et je m'entendais très bien avec eux. Aujourd'hui, je suis principalement en contact avec des Haïtiens. Peut-être parce que je suis en conflit avec mes racines familiales. » La musique haïtienne est devenue une nouvelle famille, un espace de reconstruction personnelle.
Cette porte ouverte sur la musique haïtienne est donc devenue pour lui un espace de reconstruction personnelle, une nouvelle famille choisie. Sa récompense la plus chère ? « Quand les Haïtiens me remercient pour la musique que je passe. Quand ils disent lors d'un événement "comme à la maison" ou "chez Fedor, il y a toujours de la bonne musique". C'est une situation très agréable, je me sens alors bien dans ma peau. »
Ce qui rend le Konpa unique au monde
Interrogé sur ce qu'il aime si particulièrement dans la musique haïtienne, Fedor ne parle pas seulement de rythme, mais d'une véritable architecture émotionnelle.
« J'aime la complexité de la structure des morceaux. Les autres musiques caribéennes commencent dès la première seconde avec un rythme dansant. Le Konpa, lui, fonctionne sur la base d'une chronologie. Il se construit peu à peu. Au bout de trois minutes, je remarque soudain que ça marche, que ça groove, que ça m'invite à oublier le temps. La musique est relaxante, mais néanmoins égayée par des montées et des descentes constantes, et de petits moments de tension. Je ne connais aucune autre musique qui soit aussi organique. »
Commentaire : Cette analyse est brillante. Fedor décrit le Konpa non pas comme une simple musique de danse, mais comme une expérience progressive, une "montée" qui demande de la patience à l'auditeur. Il met le doigt sur l'essence même du "groove" Konpa, cette transe subtile qui s'installe et qui est, comme il le dit si bien, "le reflet de l'identité haïtienne" : une culture qui s'est développée de manière autonome et qui ne se livre pas au premier venu. Cela peut rendre la musique, selon le cas, moins facile à comprendre.
Il est difficile pour lui de choisir des artistes ou albums préférés, tant la richesse est grande. Spontanément, il cite la puissance live de Disip, les bals mythiques de System Band dans les années 90 véritables coups de génie, ou encore des pépites comme l'album « I Promise » de Karess (1993) et « Courage » des Gypsies. Ou encore le groupe « Phénomène » 1983. Une palette qui montre l'étendue de sa culture musicale, des classiques aux formations plus récentes. Quand on le presse de nommer ses chanteurs favoris, une liste spontanée fuse, tel un panthéon personnel : « Armstrong Jeune. Jude Jean. Emmanuel Obas. Serge Guerrier. Wooly Saint Louis Jean.
L'épreuve de la scène : le groove avant tout
Fedor a assisté à de nombreux concerts, notamment lors du grand festival caribéen en Belgique. Son expérience lui a forgé une opinion bien tranchée sur la performance live. Il regrette que, parfois, la démonstration prenne le pas sur l'essentiel.
« Lors du festival, certains groupes ont tendance à faire des exercices. J'imagine que c'est grisant d'avoir des milliers d'étrangers dans la paume de sa main. Mais le groove Konpa se perd quand on quitte le flow. »
Commentaire : Cette critique est subtile et cruciale. Fedor nous rappelle que l'âme du Konpa ne réside pas dans la performance spectaculaire, mais dans la constance hypnotique de son "flow". C'est un avertissement précieux pour les musiciens : ne sacrifiez pas le groove sur l'autel du show.
Les piliers du son et les défis de demain
Pour lui, tout part du fondateur : « Nemours en a posé les bases. Ces caractéristiques se sont intensifiées et affinées au fil des ans. » Il se voit d'ailleurs comme un observateur, pas un juge : « Je n'ai pas d'opinion personnelle à ce sujet. Je le décrirais tel qu'il était. »
Quand on lui demande de nommer ses instruments favoris, il pointe d'abord les deux éléments qui rendent le son haïtien unique au monde : « La combinaison de la cowbell (cloche) et du floor tom (tom basse) comme instrument rythmique est unique. De même, le fait que la cymbale ride soit jouée en continu à deux mains n'existe qu'en Haïti. »
Mais son cœur vibre aussi pour d'autres sonorités : « J'aime le tanbour, qui n'est pas toujours clairement audible, j'aime aussi la guitare, et également la batterie. »
Commentaire : En soulignant ces spécificités, Fedor offre une véritable leçon de musicologie. Son regard extérieur nous force à prendre conscience de la singularité de notre patrimoine. Sa remarque sur le texte de l'UNESCO, qu'il juge insuffisant sur ce point, est celle d'un puriste qui veut que la reconnaissance soit aussi technique que culturelle.
La surprenante confession : jamais mis les pieds en Haïti
Alors que la conversation touche à sa fin, une question semble évidente : a-t-il déjà visité Haïti ? La réponse est la plus grande surprise de notre entretien.
« Ha, eh bien, voici quelque chose qui va vous surprendre. Je ne parle pas encore le créole et je ne suis jamais allé en Haïti. Le long voyage m'effrayait. Maintenant que je suis allé à Miami, j'ai constaté que je le supportais bien. La réponse est la plus grande surprise de notre entretien.
S'il venait un jour, que chercherait-il ? Pas les plages, mais les montagnes et les gens. « Ce qui m'intéresse, ce sont les rencontres. La résonance. Vivre des situations, discuter. » Il est fasciné par la permanence de la culture, comme la Contredanse, qu'il observe via Internet. Son voyage, s'il a lieu, sera celui d'un pèlerin de 58 ans venant enfin toucher la terre sainte de la musique qui a redéfini sa vie.»
Commentaire : Cette confession est bouleversante. Elle rend son travail encore plus admirable. Fedor a bâti son œuvre monumentale non pas à partir de souvenirs de voyage, mais par une pure passion intellectuelle et émotionnelle, à travers les disques, Internet et les rencontres au sein de la diaspora. Il a voyagé en Haïti mille fois à travers sa musique, avant même de jamais y poser le pied.
Que chercherait-il s'il venait un jour ? Pas les destinations touristiques. « Ce qui m'intéresse, ce sont les rencontres avec les gens. La résonance. Vivre des situations, découvrir de nouvelles choses, discuter. » Et peut-être, enfin, voir ces montagnes haïtiennes qu'il n'a pour l'instant vues qu'en photo.
Son voyage, s'il a lieu un jour, sera celui d'un pèlerin venant enfin toucher la terre sainte de la musique qui a redéfini sa vie. En attendant, son propre "territoire" haïtien reste numérique, ouvert à tous. Nous ne pouvons qu'inviter chaque lecteur, chaque amateur de musique, à faire son propre pèlerinage en visitant le fruit de vingt ans de labeur : www.konpa.info. C'est là que l'on prend toute la mesure du cadeau inestimable que Fedor Huneke a fait à notre culture.
Aly Acacia
