Cette semaine, nous avons rompu avec notre tradition de vous faire découvrir des diplomates de père en fils pour plonger nos lecteurs dans la vie tumultueuse d’un homme qui fut de tous les combats : Windsor Kléber Laferrière, un homme aux mille visages et aux mille batailles, à la fois avocat, professeur, maire, militant et diplomate.
Ce nom ne vous dira peut-être rien au premier abord — comme une médaille enfouie dans un tiroir oublié. Et pourtant, derrière ce nom se cache un homme qui a gravé son empreinte dans le marbre de l’histoire haïtienne, aussi bien sur la scène nationale que dans les couloirs feutrés de la diplomatie internationale.
Il est peut-être une porte d’entrée qui vous ouvrira immédiatement les bras vers lui : Windsor Kléber Laferrière est le père de Dany Laferrière — notre académicien, notre écrivain national, le papa de notre pays, comme nous l’appelons avec fierté et tendresse. Le fils est mondialement célèbre. Le père mérite, lui aussi, qu’on lui rende sa lumière. Dany porte le nom paternel comme on porte un héritage à la fois lourd et lumineux, et a lui-même évoqué à demi-mots cette figure à la fois proche et lointaine, présente dans les gènes, absente dans la vie quotidienne.
Les faits parlent d’eux-mêmes avec la force d’un fleuve qui déborde. Diplomate à deux reprises, Windsor Kléber Laferrière porta le drapeau haïtien à l’étranger avec la rigueur d’un juriste et le verbe d’un tribun.
Ministre et maire de Port-au-Prince, il fut architecte de la cité autant qu’homme de pouvoir. Avocat et professeur, il façonna les esprits comme un sculpteur façonne l’argile. Et activiste politique de grande envergure — une stature qui lui coûta cher : deux séjours dans les ténèbres carcérales du régime.
Au Lycée Pétion, dans sa salle de classe d’histoire, il était comme un feu de camp autour duquel les élèves se rassemblaient malgré eux, attirés par la chaleur de son verbe, piqués par les étincelles de son sarcasme. Le défunt Gérard Aubord, qui fut l’un de ses élèves, en témoignait avec le sourire de ceux qui ont eu la chance d’être formés par un maître exceptionnel : l’homme ne laissait personne indifférent. Son ironie était un scalpel, son sarcasme une arme pédagogique redoutable — celle d’un homme qui savait que pour réveiller les consciences, il faut parfois les bousculer.
Une figure tragique et complexe
Voilà le paradoxe fascinant qui fait de lui une figure à la fois tragique et complexe : Windsor Kléber Laferrière fut duvalieriste avant même que François Duvalier ne saisisse les rênes du pouvoir en 1957 — comme celui qui allume un feu sans imaginer que les flammes le consumeraient lui aussi. Sa militance était pure, dure, sans compromis. Il s’était donné corps et âme à une cause comme on croit en une religion, sans mesurer que la flamme qu’il alimentait de ses propres souffles finirait par lui brûler les ailes.
L’encre et la structure, la pensée et l’action : ce fut Le Souverain d’abord, ce journal dont il était l’animateur le plus ardent — une tribune, un étendard, une arme de conviction massive dans un pays où les mots pouvaient encore déplacer des montagnes. Et comme si la plume seule ne suffisait pas, le journal donna naissance au premier parti politique qu’il fonda et anima — lui, l’homme de terrain autant que l’homme d’idées. La machine était en route, intellectuellement, politiquement, humainement, et rien ne semblait pouvoir l’arrêter.
Vint le diable habillé en docteur
Mais François Duvalier, lui, savait comment arrêter les machines. À peine installé sur le trône en 1957, le diable habillé en docteur, commençait déjà à dévorer ses propres enfants. Avec la froide méthodologie d’une araignée tissant sa toile dans l’obscurité, il se débarrassait de son premier cercle — ses frères de lutte, ceux qui l’avaient soutenu, porté, caché pendant les années difficiles du régime Magloire. Ces hommes qui avaient cru investir dans un avenir meilleur découvraient, stupéfaits et trahis, qu’ils n’avaient fait que nourrir un monstre : des jardiniers soigneux qui auraient arrosé chaque jour, sans le savoir, une plante carnivore.
Duvalier avait trouvé l’arme parfaite — élégante en apparence, mortelle dans les faits : le poste diplomatique transformé en exil doré. On ne fusillait pas ces hommes-là, on ne les emprisonnait pas toujours. Non. On les éloignait. On leur offrait un titre, un passeport, une valise, et une frontière qu’ils ne devaient plus franchir. La cage dorée offerte comme une récompense.
Windsor Kléber Laferrière en fut l’une des victimes les plus emblématiques. Nommé consul à Gênes — cette ville de marbre et de mer, de Christophe Colomb et de vieilles pierres — puis transféré en Argentine, aux antipodes de sa terre natale, il errait de poste en poste comme un navire sans port d’attache, comme un arbre arraché à son sol et replanté dans une terre étrangère. Toute l’équipe du Souverain subit le même sort, décapitée méthodiquement, chirurgicalement : l’un nommé consul quelque part en Europe, l’autre expédié en Amérique du Sud, un autre encore poussé vers des horizons lointains sous couvert de missions officielles.
La même méthode, appliquée à chacun avec la régularité froide d’une machine sans pitié. Duvalier avait compris, avec l’instinct du tyran accompli, qu’on ne tue pas seulement un homme en l’emprisonnant ou en le fusillant — on le tue aussi en l’arrachant à sa terre, à ses amis, à son combat. L’exil est une mort lente, sans bruit, sans témoin, sans tombe.
Lorsque Windsor Kléber Laferrière voulut enfin rentrer — lorsque la nostalgie d’Haïti devint plus forte que toute prudence, lorsque le mal du pays se transforma en décision irrévocable — il apprit, au moment même de monter dans l’avion, qu’il était interdit de retour dans son propre pays.
Cet homme qui avait consacré sa vie entière à Haïti — ses combats, son journal, son parti, sa salle de classe, ses mandats, ses sacrifices — se voyait signifier par le régime qu’il avait contribué à bâtir que sa terre natale ne voulait plus de lui. Comme Ulysse condamné à voguer sans jamais revoir Ithaque. Comme un fils banni par la maison même qu’il avait construite de ses mains.
Effacé par Duvalier
Ainsi s’éteignit la vie du diplomate, de l’avocat, du professeur Windsor Kléber Laferrière. Non pas dans le fracas des grands adieux, non pas entouré des siens sur la terre qu’il aimait, mais dans la silencieuse et cruelle indifférence de l’exil — loin des beaux ciels d’Haïti qu’il avait un jour rêvé de porter plus haut encore.
L’histoire de Windsor Kléber Laferrière est bien plus qu’une biographie. C’est le miroir brisé d’une époque, le testament douloureux d’une génération entière qui crut en un homme et fut trahie par un monstre. Il faudrait qu’un jour, un étudiant curieux, sérieux, assoiffé de vérité, prenne le scalpel de l’historien pour écrire — non pas une thèse sur la politique étrangère de François Duvalier, travail déjà magistralement accompli par l’historien Wein Webert Arthus — mais sur l’exil systématique que Duvalier infligea à ses anciens camarades, devenus à ses yeux trop encombrants, trop grands, trop vivants pour un homme qui ne supportait aucune ombre à côté de la sienne. Ce serait une dette que l’histoire doit à tous ces hommes sacrifiés sur l’autel de la paranoïa d’un seul.
Car le duvalierisme, né dans les colonnes d’un journal et les réunions d’un parti fondés par Windsor Kléber Laferrière, se retourna contre ses propres pères fondateurs comme un serpent mord la main qui l’a nourri. L’enfant dévora ses parents. Le régime effaça ses origines. Celui qui avait porté le duvalierisme sur les fonts baptismaux — qui lui avait donné un nom, une voix, une tribune, un parti — en fut la première victime. L’accoucheur banni par sa propre créature. Le forgeron brûlé par le feu qu’il avait lui-même allumé. Le semeur chassé de son propre champ par la récolte qu’il avait fait lever de ses mains.
Et dans cette nuit de l’exil et de la trahison, Windsor Kléber Laferrière n’était pas seul à pleurer une patrie perdue. C’est toute une génération qui fut sacrifiée. Tout un cercle. Toute une âme collective. L’ironie de l’histoire est parfois si cruelle qu’elle en devient presque obscène.
Maguet Delva
Paris, France
