Samedi 23 mai 2026, Evens Nicolas, de l’Association Évolution d’Haïti — EVOH — et moi-même avons été conviés à prendre la parole en l’église Saint-Michel de Mont-Mesly, à Créteil, à l’invitation de la Pastorale diocésaine, de la Commission Antilles-Guyane et de la Pastorale des migrants et des réfugiés.
Le diacre haïtien Louckenson Troisssou fut l’une des chevilles ouvrières de cette belle manifestation. C’est lui qui avait sollicité la participation d’EVOH à cette rencontre consacrée à Haïti, dans le cadre d’une année placée sous le signe de ce pays par le diocèse du Val-de-Marne.
La conférence portait un titre qui, à lui seul, constituait tout un programme : « Haïti, Gloire et Décadence ». Il s’agissait de rendre hommage à celles et ceux que l’histoire a broyés dans l’engrenage impitoyable de l’esclavage, mais aussi d’honorer la mémoire des ancêtres qui ont payé de leur sang le prix de la liberté.
Pendant plus d’une heure, Evens Nicolas et moi avons dressé, sans fard ni complaisance, un panorama de ce que furent la grandeur historique d’Haïti et les blessures profondes qui marquent encore son présent.
La gloire : une révolution, non une abolition
La gloire d’Haïti n’est pas un simple ornement de façade ni une médaille que l’on accroche au mur. Elle est une rupture radicale, une fracture dans l’histoire du monde.
La Révolution haïtienne fut bien plus qu’un soulèvement : elle fut l’anéantissement philosophique et militaire du système esclavagiste, ce capitalisme bestial avant la lettre, cette mécanique froide qui réduisait l’être humain à une marchandise, à un outil de labour et de profit.
Haïti fut la première nation à dire non. Non par une déclaration de principe signée dans un salon feutré, mais par le feu, le sang et la volonté d’hommes et de femmes qui avaient tout à perdre et qui ont tout donné.
Devant un auditoire composé de frères et sœurs martiniquais, guadeloupéens, guyanais et haïtiens, j’ai tenu d’emblée à poser une nuance capitale, une ligne de démarcation historique que je défends depuis des années, et que j’avais déjà eu l’occasion d’affirmer devant des auditoires officiels lorsque j’assumais des responsabilités de communication et de relations publiques au sein des missions diplomatiques de la République d’Haïti en France : Haïti n’a pas connu l’abolition de l’esclavage. Haïti a fait une révolution. Celle de 1803. Puis elle a proclamé son indépendance le 1er janvier 1804, à l’aube d’une nouvelle année, comme pour signifier que l’histoire, elle aussi, repartait de zéro.
Il fallait dissiper toute ambiguïté entre la grâce octroyée et la liberté arrachée. On n’abolit pas ce que l’on a déjà vaincu les armes à la main.
La décadence : une souveraineté confisquée
L’auditoire a participé avec ferveur et intelligence, posant des questions vives, notamment sur la décadence, ce versant douloureux que l’on ne peut esquiver si l’on veut être honnête.
Car Haïti, aujourd’hui, ressemble à un navire magnifique dont on aurait peu à peu volé la boussole, coupé les voiles et lesté la coque. Au fil des décennies, elle est devenue un pays vassalisé, perdant sa souveraineté comme un arbre perd ses feuilles à l’automne : silencieusement, inexorablement.
Le pays de Jean-Jacques Dessalines, cet homme qui avait cousu les couleurs d’un peuple libre, semble aujourd’hui s’éloigner du chemin glorieux que nos valeureux ancêtres avaient tracé au prix de leur sang et de leur vie.
Haïti n’est plus tout à fait maîtresse d’elle-même. Elle qui avait refusé d’être la propriété de quiconque est devenue, peu à peu, le terrain de jeux d’intérêts étrangers, le laboratoire de politiques imposées de l’extérieur, l’objet de tutelles successives qui ont chacune prélevé leur part sur ce qui lui restait de souveraineté.
Evens Nicolas n’a pas manqué d’évoquer les années de douleur et de désarroi, en particulier le séisme dévastateur de janvier 2010, cette blessure tellurique qui a mis à nu, sous les décombres, la fragilité extrême d’un État laissé sans filet, sans armature, sans justice sociale digne de ce nom.
Rendre hommage aux ancêtres, ce n’est donc pas seulement les célébrer. C’est aussi avoir le courage de regarder en face ce que nous avons fait de leur legs.
Dessalines mérite mieux que le silence. Il mérite qu’on lui dise la vérité : que la République qu’il a fondée dans la douleur et la gloire est aujourd’hui un État fragile, dépossédé, vassalisé ; et que si rien ne change, si aucune volonté collective ne vient ranimer la flamme, Haïti risque de n’être plus qu’un nom sur une carte, une mémoire héroïque sans présent ni avenir.
Une messe solennelle et un drapeau debout
Dans l’après-midi, une messe solennelle fut célébrée en grande pompe, portée par la ferveur de la communauté haïtienne.
La Chorale Sainte-Thérèse du diocèse de Pontoise en assurait le chant, et elle fit bien plus que chanter : elle fit sensation. Les voix s’élevaient, riches et profondes comme la terre d’Hispaniola, portant à la fois le poids du deuil et l’éclat de la dignité retrouvée.
Chaque note semblait traverser les siècles, tissant un pont invisible entre Port-au-Prince et Créteil, entre les ancêtres et les vivants, entre la souffrance d’hier et l’espérance d’aujourd’hui. C’était une musique qui ne se contentait pas de remplir l’espace : elle le transformait.
La cérémonie se tenait en présence de Monsieur Jocelyn Fleuriscat, représentant de Son Excellence Monsieur Louino Volcy, ambassadeur de la République d’Haïti en France, ce qui conférait à l’événement une dimension à la fois officielle et profondément humaine.
Et puis il y avait le drapeau. Le drapeau bicolore de la République d’Haïti flottait fièrement en banlieue parisienne, à Créteil, comme un souffle venu des Caraïbes, inattendu et bouleversant, au cœur du béton francilien.
Bleu et rouge. Les couleurs d’une nation qui a osé. Qui a saigné. Qui résiste encore.
Le voir là, dans cette église de la périphérie de Paris, c’était mesurer tout à la fois le chemin parcouru et le chemin qui reste à faire. C’était se souvenir que la gloire d’Haïti n’est pas un passé révolu, mais une flamme que chaque génération a le devoir de ne pas laisser s’éteindre.
Ce 23 mai 2026 restera, pour ceux qui y étaient, une journée rare : de celles où l’histoire cesse d’être un récit pour redevenir une présence vivante, palpable, presque charnelle.
Haïti était là, entière, dans cette église de Créteil. Et elle méritait d’y être. On peut alors se poser une question vertigineuse : Haïti est-elle en train de sortir de l’histoire ? Non pas de la petite histoire, celle des faits divers et des chroniques oubliées, mais de la grande, celle que l’on enseigne aux peuples qui ont osé changer le cours du monde.
Peut-être est-ce précisément dans cette lucidité, dans ce refus de l’amnésie, que réside encore l’espoir. Un peuple qui sait d’où il vient ne peut pas tout à fait mourir. Et tant qu’il y aura des voix pour dire qu’Haïti mérite mieux, la révolution ne sera pas tout à fait finie.
Maguet Delva
Paris, France
