Versage Paris,
Historien de l’art et anthropologue, CERAVS, UEH (IERAH/ISERSS)
Dans le cadre d’une rencontre privée de Jazz Jam & Cocktails, trois artistes peintres haïtiens aux parcours et sensibilités distincts se sont réunis dans un espace intime de création, de dialogue et d’échange. Cette rencontre exceptionnelle a permis de rapprocher différentes générations d’artistes autour d’une même passion : l’art comme expression de l’identité, de la mémoire et de l’expérience haïtienne.
À travers leurs œuvres respectives, Rose Margarette Milcé Bien-Aimé, Killy (Patrick Ganthier) et Vanessa ST VAL témoignent de la richesse et de la diversité de la scène artistique haïtienne contemporaine. Malgré des styles, des influences et des parcours différents, les trois artistes partagent une même volonté : interroger la société, préserver la mémoire collective et exprimer les émotions individuelles et collectives qui façonnent notre époque.
Rose Margarette Milcé Bien-Aimé, ancienne de l’Institut d’études et de recherche africaines d’Haïti (IERAH), a forgé sa sensibilité artistique au fil d’un parcours marqué par l’immersion et la transmission. Durant ses études universitaires, entre 1998 et 2002, elle fréquente assidûment les centres et cercles culturels de Port-au-Prince - ateliers, musées, galeries - où ses rencontres avec les créateurs de la « nouvelle scène » artistique haïtienne nourrissent durablement sa peinture. Son parcours se poursuit au Canada, où elle se forme à l’aquarelle au Centre communautaire de loisirs Sherbrooke (2008-2009), puis approfondit la pratique du dessin au Carrefour Accès Loisirs de Sherbrooke. De retour en Haïti, elle perfectionne son art au Centre d’Art de Port-au-Prince entre 2015 et 2016, d’abord auprès d’Emilcar Similien (Simil), figure de l’École de la Beauté, dans son cours La vie privée des couleurs, puis auprès de Patrick Ganthier dit Killy, dans son atelier de gravure et de monotype - un compagnonnage qui annonçait, sans le savoir, la rencontre de ce jour.
Killy (Patrick Ganthier), né en 1966 à Girardeau près de Pétion-Ville, représente une génération d’artistes formée au sein des grands ateliers haïtiens : il a fait l’apprentissage du dessin au Centre d’Art de Port-au-Prince sous la direction du peintre Franck Louissaint et a fréquenté l’atelier Kay Tiga de Jean-Claude Garoute, où il s’initie à la « rotation artistique », la pratique simultanée de plusieurs disciplines. C’est ensuite à l’Atelier Circulaire de Montréal, en 2005, qu’il apprend la gravure et le monotype, avant de représenter Haïti à la Biennale de Venise. Considéré comme l’artiste de la récupération, il transforme objets abandonnés et matériaux trouvés en œuvres sculpturales et picturales, témoignages sensibles des tensions de notre époque.
Vanessa ST VAL, quant à elle, appartient à une nouvelle génération d’artistes qui explore les réponses psychologiques, émotionnelles et spirituelles aux crises contemporaines. À travers son projet Chaos, elle transforme les expériences de violence, d’incertitude et de résilience en un langage visuel où coexistent fragmentation, mémoire et espoir.
Au-delà de la diversité des approches, cette rencontre a mis en lumière la capacité de l’art haïtien à créer des ponts entre les générations, les expériences et les visions du monde. Dans une atmosphère conviviale où peinture, musique et échanges se sont entremêlés, les artistes ont démontré que la création demeure un puissant espace de dialogue, de réflexion et de rassemblement.
Cette rencontre illustre, en somme, la vitalité de la scène artistique haïtienne, où différentes générations et sensibilités continuent de dialoguer, de se renouveler et de faire rayonner la culture haïtienne bien au-delà de ses frontières.
