Il existe des artistes qui racontent leur époque, et d’autres qui tentent de la tamiser. Avec « Vannen triye », le poète, comédien, auteur et metteur en scène Jean Wikens Jean Pierre, plus connu sous le nom de Zoupenzoup, semble s’inscrire dans cette seconde catégorie.
En créole haïtien, vannen triye évoque le geste ancestral consistant à séparer le grain de l’ivraie, l’essentiel de l’accessoire, ce qui nourrit de ce qui encombre. Bien avant d’être une simple technique agricole, ce geste est une philosophie. Il invite à ralentir, à observer et à exercer le discernement. Dans une société traversée par les crises, où les vérités se confondent parfois avec le vacarme, cette expression prend une résonance particulière.
Depuis plusieurs années, Zoupenzoup construit une œuvre où le théâtre devient un espace de dialogue entre mémoire et présent. Son parcours témoigne d’une fidélité à la culture haïtienne, non comme un objet figé, mais comme une matière vivante qui interroge sans cesse notre manière d’habiter le monde.
Avec la fondation de la Troupe Théâtrale Surprise à Carrefour, il a également fait le choix de transmettre. Former des jeunes, ouvrir une scène aux danseurs, musiciens et comédiens, c’est reconnaître que la culture ne survit que lorsqu’elle circule. Une tradition qui ne se partage pas finit par se fossiliser ; une tradition qui se réinvente demeure vivante.
Le titre « Vannen triye » suggère alors une question qui dépasse le spectacle lui-même : que devons-nous conserver de notre héritage, et que devons-nous abandonner pour continuer à avancer ? Une civilisation ne grandit pas en rejetant son passé, mais en apprenant à distinguer ce qui mérite d’être porté vers l’avenir.
Dans cette perspective, l’art cesse d’être un simple divertissement. Il devient un tamis symbolique. Il oblige le spectateur à confronter ses certitudes, à revisiter sa mémoire et à choisir les valeurs qu’il souhaite transmettre aux générations futures.
L’œuvre de Zoupenzoup semble rappeler que chaque époque exige son propre vannen triye. Les peuples, comme les individus, sont constamment appelés à faire ce travail intérieur : discerner le vrai du faux, l’authentique de l’artificiel, l’espérance du renoncement.
Si cette nouvelle création reste fidèle à la démarche artistique de son auteur, « Vannen triye » pourrait bien dépasser le cadre d’une représentation théâtrale. Elle s’annoncerait comme une invitation à penser Haïti autrement, non dans le seul récit de ses blessures, mais dans sa capacité permanente à trier, reconstruire et réinventer son avenir.
Après tout, la culture n’est peut-être rien d’autre que cela : le patient travail de choisir ce qui mérite de traverser le temps.
Godson Moulite
