Le Ballet Folklorique Grand Soleil célébrera ses 35 ans le samedi 29 août 2026 à Congo Plage, à Jacmel, avec Hadriana dans tous mes rêves. À travers cette création inspirée du roman de René Depestre, la compagnie entend rendre hommage à l’écrivain jacmélien qui fêtera ses 102 ans le même jour, à la clôture de l’« Année René Depestre ».
Le 29 août prochain, Jacmel sera au centre d’une rencontre entre littérature, danse, théâtre et mémoire. Grand Soleil célébrera 35 années d’existence tandis que René Depestre, né le 29 août 1924, atteindra ses 102 ans.
Pour relier ces deux trajectoires, le ballet a choisi Hadriana dans tous mes rêves, roman de Depestre paru en 1988 et profondément associé à Jacmel.
Le choix résonne avec l’histoire même de Grand Soleil. Avant de devenir un ballet folklorique, la structure évoluait dans un environnement marqué par la poésie et le théâtre.
Pour Agella Edgard, président-directeur du Ballet Folklorique Grand Soleil, atteindre 35 ans constitue déjà une victoire.
« Quand on a de la passion pour quelque chose, on tient. Quand on a de la discipline, on tient », affirme-t-il.
De la poésie au ballet folklorique
Grand Soleil prend forme au début des années 1990, dans une période où plusieurs groupes de jeunes animent les quartiers autour du théâtre, de la poésie et de la danse.
À ses débuts, le groupe travaille principalement autour de la poésie et du théâtre. Ses membres apprennent beaucoup par la pratique et l’expérience.
« Nous avions cette folie de faire du théâtre, cette folie de faire de la poésie », se souvient Agella Edgard.
La danse traditionnelle prend progressivement davantage de place. Le groupe évolue ensuite vers une structure consacrée au folklore et devient un ballet folklorique.
Son ambition s’élargit : représenter Jacmel, mais surtout contribuer à la valorisation du patrimoine culturel haïtien.
Le yanvalou, le kongo, le maska, l’ibo, le rabòday et le banda figurent, selon Edgard, parmi les expressions traditionnelles importantes de son répertoire.
Grand Soleil fait également de la formation une priorité. Des jeunes passés par la compagnie deviennent à leur tour danseurs professionnels, professeurs ou formateurs.
Pour Agella Edgard, cette capacité à former une relève constitue l’une des principales réalisations du groupe.
La discipline occupe aussi une place centrale dans son discours. Grand Soleil conserve ses documents, ses comptes rendus de réunions et les traces de ses activités. Sa structure administrative s’est professionnalisée avec les années.
« Tout ce que nous faisons est écrit », insiste Agella Edgard.
Cette organisation, estime-t-il, a contribué à la longévité du ballet.
Faire reconnaître la danse comme un métier
Après 35 ans, le défi n’est cependant plus seulement de transmettre. Il faut aussi faire reconnaître la danse comme un métier.
Pendant longtemps, raconte Agella Edgard, certains parents hésitaient à laisser leurs enfants pratiquer cette discipline. Ils n’y voyaient pas une possibilité de carrière ou une source de revenus.
Le regard commence à changer lorsque des jeunes formés deviennent professeurs, obtiennent des contrats et réussissent à gagner leur vie grâce à leurs compétences.
Pour le responsable de Grand Soleil, ces expériences démontrent que la danse peut constituer une profession.
Encore faut-il que le marché traite les danseurs comme des professionnels.
Agella Edgard regrette notamment que certaines prestations artistiques soient encore négociées oralement. À ses yeux, un danseur ou un groupe professionnel doit disposer d’un contrat qui précise le travail demandé, les conditions de la prestation et la rémunération.
Derrière la question du contrat se pose celle de la valeur accordée au travail artistique.
Le responsable de Grand Soleil constate que les artistes peuvent parfois obtenir de meilleures conditions lorsqu’ils se produisent ailleurs que dans leur propre environnement.
Pour lui, professionnaliser la danse signifie aussi apprendre à négocier, contractualiser les prestations et rémunérer les artistes en fonction de leur travail.
Les préjugés éloignent les garçons
Un autre obstacle inquiète Agella Edgard : la diminution de la présence masculine dans la danse.
Selon lui, certains garçons hésitent à pratiquer cette discipline à cause des jugements concernant leur masculinité ou leur orientation sexuelle.
Ces stéréotypes peuvent décourager des jeunes qui souhaitent pourtant apprendre à danser.
La danse, rappelle son témoignage, exige technique, entraînement, discipline et rigueur. Pourtant, les préjugés associés aux danseurs masculins continuent, selon lui, de peser sur le recrutement des jeunes hommes.
Cette situation illustre l’un des défis auxquels le ballet reste confronté après 35 ans : préserver et transmettre une tradition dans un environnement où la danse doit encore conquérir sa pleine reconnaissance sociale et professionnelle.
Hadriana au cœur de l’« Année René Depestre »
C’est dans ce contexte que Grand Soleil a choisi Hadriana dans tous mes rêves pour son anniversaire.
Le spectacle s’inscrit dans l’« Année René Depestre », lancée le 29 août 2025 par la Direction nationale du livre et dont la clôture est prévue le 29 août 2026.
Cette période de célébration met à l’honneur la vie et l’œuvre du poète, romancier et essayiste jacmélien.
Avec Hadriana dans tous mes rêves, Grand Soleil revient à une œuvre intimement liée à Jacmel. La ville y dépasse le simple statut de décor. Son imaginaire, ses croyances, sa mémoire et son rapport au merveilleux traversent le roman.
Pour Grand Soleil, porter cet univers sur scène, à travers la danse et le théâtre, revient à établir un dialogue entre plusieurs formes de création artistique.
Depestre raconte par les mots. Grand Soleil prolonge cet imaginaire par le corps, le mouvement, le jeu théâtral, la musique et la scène.
Le choix constitue aussi un retour aux sources. Avant de se consacrer principalement à la danse folklorique, Grand Soleil avait commencé avec la poésie et le théâtre.
Le 29 août réunit ainsi trois moments : les 35 ans du ballet, les 102 ans de René Depestre et la clôture de l’année qui lui est consacrée.
Au centre se trouve Jacmel, territoire commun à l’écrivain, à son Hadriana et à Grand Soleil.
35 ans pour tenir
Pour Agella Edgard, les 35 années de Grand Soleil témoignent avant tout d’une capacité à durer.
« C’est un modèle de courage, un modèle de constance, un modèle de pérennisation, un modèle de sacrifice », soutient-il.
Problèmes de locaux, contraintes économiques, manque de reconnaissance professionnelle et préjugés ont accompagné le parcours du ballet. Grand Soleil a néanmoins continué à former, créer et se produire.
Le 35e anniversaire permet ainsi au groupe de mesurer le chemin parcouru tout en réaffirmant une ambition qui traverse son histoire : faire vivre la culture haïtienne et créer les conditions de sa transmission.
« Nous voulons montrer qu’en Haïti, avec de la discipline, du courage et une vision, on peut tenir », affirme Agella Edgard.
Le 29 août, à Congo Plage, Grand Soleil entend en apporter la preuve une nouvelle fois, en faisant dialoguer ses 35 ans d’histoire avec les 102 ans de René Depestre, sous le regard d’Hadriana et de Jacmel.
