Dans son premier recueil publié chez Plimay Éditions, Oldyne Richard explore l’identité haïtienne, la jeunesse, les réalités sociales, la mémoire, l’amour et la condition du poète. À travers une écriture qu’elle revendique libre et engagée, la jeune auteure fait de la poésie un lieu de questionnement où l’expérience individuelle rejoint les préoccupations collectives.
« Je ne dois pas trahir ma pensée. » Chez Oldyne Richard, cette conviction traverse l’écriture et éclaire son premier recueil, « Ma langue salue ton sel ». La poésie y devient un espace de liberté, mais aussi une manière d’interroger la société, la mémoire et les préoccupations de la jeunesse.
Technicienne en informatique, praticienne en droit et étudiante finissante en sciences juridiques, Oldyne Richard découvre très tôt la littérature. Elle s’intéresse d’abord à la fable et au théâtre. En secondaire 1, la lecture du poème « Les Vautours » de David Diop provoque un déclic.
« C’est ce texte qui m’a inspirée à écrire mon premier poème, intitulé “Désillusion” », raconte-t-elle.
Ce texte figure aujourd’hui dans « Ma langue salue ton sel ».
Le projet du livre commence avec seulement cinq poèmes. Oldyne Richard pense alors disposer de suffisamment de matière pour publier. Des poètes rencontrés en chemin l’encouragent toutefois à poursuivre son travail. Elle suit leur conseil et porte progressivement le manuscrit à une quarantaine de textes.
Cette étape change aussi sa conception de l’écriture.
« Je me suis rendu compte qu’écrire ne demande pas avant tout la publication, mais d’avoir une œuvre intéressante qui puisse saigner », explique-t-elle.
Le titre du recueil est tiré d’un vers du poème « Saveur du poème ». Pour l’auteure, « Ma langue salue ton sel » associe « poésie, goût et éternité ».
Le livre traverse plusieurs thèmes : patriotisme, identité nationale, réalités sociales, amour, voyage, nature, condition du poète, mort et regret.
Le vécu personnel nourrit certains textes, sans enfermer l’écriture dans l’autobiographie. Oldyne Richard part de son expérience pour atteindre une réalité plus large.
« En utilisant mon “je”, je ne parle pas que de moi. Je parle de toi, de lui, de nous, de vous. Chaque Haïtien peut se voir à travers mon “je” », affirme-t-elle.
Cette manière de passer de l’intime au collectif donne au recueil une partie de sa dimension sociale. L’amour et le désir y trouvent leur place, sans constituer le centre du livre. Ils apportent une autre tonalité à des textes souvent traversés par des préoccupations plus graves.
La liberté, en revanche, occupe une place essentielle dans sa conception de la poésie.
« La poésie est de prime abord un espace de liberté qui permet à nos idées de voyager au-delà des frontières », soutient-elle.
Une liberté qu’elle refuse de limiter lorsque la pensée devient dérangeante.
« L’écriture me permet de me choquer moi-même et de choquer les autres. »
Oldyne Richard revendique une écriture personnelle, nourrie de ses lectures mais éloignée de l’imitation.
« J’ai des modèles, mais je ne les parodie pas. Je crée mon propre style », dit-elle.
Elle accorde une attention particulière aux jeux de mots, au rythme et à la musicalité. Elle choisit également de réduire fortement la ponctuation afin de laisser davantage de liberté à l’interprétation orale.
« Je veux laisser la liberté à un chanteur, un diseur ou un slameur d’interpréter mes textes à sa manière », explique-t-elle.
Sa poésie cherche ainsi à dépasser la page pour circuler par la voix.
Parmi les textes de l’ouvrage, « Nuit des temps » est celui qu’Oldyne Richard considère comme le plus représentatif de son projet. Elle présente « Ma langue salue ton sel » comme « une sorte de plaidoirie pour la jeunesse ». Dans « Nuit des temps », elle évoque la disparition de certaines valeurs et porte un regard sombre sur une société qu’elle estime fragilisée.
Cette inquiétude rejoint d’autres textes où l’auteure convoque l’histoire et la mémoire coloniale pour interroger la condition noire contemporaine.
Dans « Serments Nègres », elle met en relation les blessures du passé et des formes de domination qu’elle considère encore présentes.
« Je souhaite une conscientisation sur la situation des jeunes, mais aussi sur l’exploitation voilée des Noirs à travers mon retour au passé colonial », explique-t-elle.
Cette dimension donne au recueil l’une de ses orientations les plus engagées.
L’écriture de « Ma langue salue ton sel » ne s’est pas faite sans hésitations. Oldyne Richard raconte avoir longtemps été insatisfaite de ses premiers textes. Elle cherchait les mots justes, travaillait ses jeux de langage et regrettait surtout le manque d’accompagnement.
« Les autres auteurs refusaient de porter un coup d’œil sur mon projet », se souvient-elle.
Elle se tourne alors vers la lecture, étudie les textes de poètes reconnus et confronte leur travail au sien. La rencontre avec un auteur contemporain qui croit en son talent lui apporte ensuite l’encouragement qu’elle recherchait. Cette période renforce son désir de construire une voix qui lui soit propre.
Oldyne Richard décrit positivement sa collaboration avec Plimay Éditions. Elle estime que le travail s’est déroulé dans le respect du contrat et des décisions prises en commun.
La publication de ce premier recueil représente surtout, pour elle, une entrée dans l’espace public.
« C’est une opportunité d’offrir à la société et au monde mes idées et mes réflexions sur certains aspects de la vie en tant qu’écrivaine émergente », affirme-t-elle.
Après « Ma langue salue ton sel », elle envisage déjà d’autres projets en poésie, au théâtre et dans la nouvelle.
Avec ce premier recueil, Oldyne Richard pose les premiers repères de son univers : la jeunesse, Haïti, la mémoire, la liberté et une écriture qui accepte la confrontation. Au centre de cette démarche demeure une exigence qu’elle revendique depuis le départ : écrire sans trahir sa pensée.
Emerson Vilbrun
