L’herbe est toujours plus verte dans le jardin du voisin, dit le dicton. Le chroniqueur britannique John Kampfner (57 ans) vient de publier un livre « Why the Germans Do it Better » (pourquoi les Allemands font mieux ?) dans lequel il conseille à ses compatriotes de copier l'Allemagne, ce pays faisant, à son avis, mieux les choses. Dans une interview accordée à l’hebdomadaire « Der Spiegel » (1), il explique pourquoi le pays d’Angela Merkel gère mieux les choses que celui de Boris Johnson, même s’il reconnaît quelques petites failles.
« Vous ne pouvez pas dire ça ! ». « C'est une blague ? ». Voici le genre de réponses que le journaliste John Kampfner a récoltées lorsqu’il parlait aux Allemands du sujet de son livre. Pourquoi ? « Nous n’avons pas l’habitude d’être admirés », lui explique Jörg Schindler, journaliste de l’hebdomadaire allemand « Der Spiegel » qui l’interviewait récemment, à la sortie de son ouvrage.
Quiconque connaît bien les Allemands l’a en effet déjà remarqué. On suppute qu’à cause du passé nazi, la plupart des Allemands sont mal à l’aise avec les éloges. Toutefois, Kampfner pense que « beaucoup d'Allemands s’avouent secrètement à eux-mêmes qu'ils ont développé non seulement une société plus compétente à de nombreux niveaux - tout le monde le sait de toute façon - mais aussi une société plus compatissante et socialement plus responsable que les autres ». Mais ce qui en découle n'est pas encore clair, selon lui. Il pense que pour les Allemands, la question est maintenant de savoir comment ils peuvent replacer leur succès dans un contexte plus large. Sans être soupçonnés de revenir aux vieux démons ?
Dans ses interviews, on constate que c’est un homme très amer qui parle aujourd’hui. Après le Brexit dont il ne voulait pas, plus de 50 000 Britanniques sont morts de Covid-19 alors qu’en Allemagne il y a moins de 10 000. L'économie britannique a glissé dans la pire récession depuis plus de 300 ans alors que l'économie allemande, elle, peut espérer une reprise rapide.
À la question de l’intervieweur sur les causes de la crise de la Grande-Bretagne, Kampfner n’a pas mis de gants. « L'un de nos plus gros problèmes est qu'en principe, nous avons sous-estimé depuis la Seconde Guerre mondiale le savoir-faire traditionnel et la compétence. Nous nous cachons derrière les succès passés, la présomption et l'exceptionnalisme anglais ». Selon lui, le Brexit aurait appris aux Britanniques que courir après les gloires passées est « non seulement absurde mais aussi extrêmement inefficace ».
Sa déception face au Brexit a été le déclencheur de son livre. « Le Brexit, confirme-t-il, a été un trou dans mon cœur ». Kampfner estime qu’il « porte préjudice à tous les Britanniques modernes et ouverts d'esprit ». Il confie qu’il y a eu des moments où il était vraiment fier de son pays. Par exemple, dans les premières années sous Tony Blair. Son pays voulait être différent. « C'est alors que nous avons découvert des vertus telles que l'esprit d'entreprise, l'innovation et la flexibilité et que nous les avons partagées avec l'Europe et le monde ». Un rêve que Blair aurait nourri au cours de ses quatre ou six premières années de son mandat. Il trouve triste que Blair n'ait pas poussé la société britannique encore plus loin dans cette direction.
Les Allemands sont prudents
Abordant les clichés allemands, il cite « des voisins trop curieux, la bureaucratie, le service pas toujours terrible, l'aversion pour le risque, le paternalisme constant, l'impolitesse (surtout à Berlin) ». Les Allemands ne sont pas vraiment « cool » mais « prudents » à son avis.
Par prudence, Kampfner pense à la capacité de l'Allemagne de « manœuvrer consciencieusement à travers le monde et d’apprendre de ses propres erreurs et de celles des autres ». Le commentateur politique estime que ce pays dispose d'un potentiel extraordinaire pour assumer un rôle de premier plan dans le monde. Mais il constate aussi que dès qu’on le leur dit, « les Allemands flippent ». Ils considèrent une telle idée comme étant du nationalisme et craignent que les anciens fantômes ne reviennent. « Pourtant, affirme Kampfner, je ne connais aucune autre société dans laquelle les principes centraux de la démocratie libérale et des valeurs telles que la cohésion sociale et la confiance sont aussi minutieusement examinés et protégés qu'en Allemagne. La démocratie allemande n'est ni arrogante ni négligente, et on l’a constaté toujours plus clairement dans les périodes de bouleversements. »
Ici, l’auteur fait allusion à deux grands moments. La réunification des deux Allemagnes en 1989 et l’accueil des réfugiés en 2015. « Prenez la réunification. Aucun autre pays n'aurait pu accueillir sans de grands bouleversements 16 millions de personnes [habitants de l’ancienne Allemagne communiste] qui n'ont connu que des dictatures, dont l'économie était en ruine, dont l'environnement était détruit et dont les infrastructures étaient désintégrées ». Pour lui, c'est tout « simplement incroyable ».
L’autre moment que l’auteur choisit est la crise des réfugiés en 2015. Presque tous les pays d'Europe ont dit non à cette « caravane de misère », l’Allemagne a accueilli plus d’un million de gens en fuite. Il trouve « extraordinaire » ce geste d'Angela Merkel.
Même s’il reconnaît, comme le lui fera remarquer le journaliste de « Der Spiegel », la culture de l’accueil n'a pas duré longtemps. Elle a été malheureusement remplacée par un populisme de droite qui s'est rapidement répandu. Critiquée aussi bien au niveau de l’Union européenne qu’au sein de son propre parti, Angela Merkel a dû faire machine arrière et pour la « Realpolitik » au point de demander à l'UE de verser au gouvernement turc trois milliards d'euros pour arrêter les réfugiés.
Les réfugiés accueillis sont « au moins » restés sur place. Mais le gouvernement britannique, lui, pourrait bientôt envoyer la marine pour arrêter quelques canots pneumatiques dans le canal, une action que Kampfner juge « dégoûtante ». Il déplore le fait que la Grande-Bretagne n'a presque rien fait pour les réfugiés et que les politiciens britanniques utilisent de manière arrogante une rhétorique qu’il qualifie d’« hostile ».
Pour Kampfner, l'Allemagne est un « pays adulte » alors que la Grande-Bretagne est qualifiée, elle, d’ « infantile ». « Notre culture parlementaire est une affaire de rhétorique et de spectacle, et non de minutie et d'analyse profonde, reproche-t-il. Il ne s'agit pas non plus de faire des compromis, mais de gagner. »
Boris comparé à un « clown »
En ce qui concerne le Premier ministre britannique Boris Johnson, Kampfner le compare à un « clown ». « Boris Johnson, tacle Kampfner, a fait carrière en ne se prenant pas au sérieux et en ne prenant pas les autres au sérieux, en trichant et en trompant, il a transformé le Royaume-Uni en un État clownesque. Et le plus choquant, c'est que beaucoup de gens le considèrent comme un atout. Dans presque tous les autres pays, une personne qui va de calamité en calamité serait considérée comme inapte à diriger. ».
Un jour, Boris avait comparé le « super-État » de l'Union Européenne à la tentative d'assujettissement de l'Europe par Hitler. Pour Kampfner, l'UE est en effet devenue une cible pour l'hostilité allemande et française.
Parlant du Brexit, Kampfner présume que dans un pays adulte, on aurait étudié méticuleusement les conséquences possibles d'un référendum et préparé le peuple à cette éventualité. On aurait pris les mesures nécessaires immédiatement après. Et peut-être qu'une commission non partisane aurait été créée pour examiner les différentes variantes du Brexit et faire régulièrement un rapport à ce sujet. Car pour lui, il y a au monde deux types de politiciens dans le monde : il y a les méticuleux comme Merkel – les ternes ou les raisonnables – et les populistes nationalistes comme Johnson, Trump et Bolsonaro, « dont le dénominateur commun est leur incompétence ».
Parmi les valeurs britanniques dont Kampfner est fier, ce sont dit-il, la prééminence des droits de l’individu, l’insolence et les nombreuses façons - bien qu’elles ne soient pas exactement bien ordonnées – dont ses compatriotes ont d'atteindre un objectif etc. Et ce qui le dérange chez les Allemands, ce sont les règles. Tout est réglementé. « On n’a pas le droit par exemple de faire fonctionner sa machine à laver le dimanche. Une fois, j'ai grillé un feu rouge à Bonn au milieu de la nuit à un carrefour désert, juste au moment où une voiture de police est arrivée. J’ai expliqué au policier que je trouve les règles démentes, ça ne m’a pas aidé. Ce serait bien si les Allemands arrêtaient de dire aux autres ce qu’ils doivent faire... »
L’auteur convient qu’on ne peut pas avoir le beurre et l'argent du beurre. Alors il serait utile de combiner les avantages de la société allemande de participation collective avec l'approche britannique qui consiste à façonner sa vie de manière flexible et individuelle. « Ce serait formidable, n'est-ce pas ? », dit-il à son vis-à-vis. On a envie de dire que ce serait bien si seulement l’humain est au centre.
Huguette Hérard
N.d.l.r.
(1) Une interview de Jörg Schindler, « Der Spiegel », 9 septembre 2020.
(2) John Kampfner est l'un des commentateurs politiques les plus influents du Royaume-Uni. Il a travaillé pour la télévision BBC, le « Financial Times » et le « Daily Telegraph », entre autres. Il était correspondant à Berlin pour le « Daily Telegraph » au moment de la chute du Mur.
