Le Conseil électoral provisoire (CEP) poursuit les préparatifs en vue de l'organisation des prochaines élections. Entre le lancement du processus de préenregistrement des électeurs dans plusieurs départements du pays et la prolongation de la période d'enregistrement des groupements politiques, la machine électorale semble progressivement se mettre en marche. Toutefois, plusieurs partis et acteurs politiques continuent de s'interroger sur la capacité du CEP et du gouvernement à organiser des élections démocratiques, crédibles et inclusives dans un contexte marqué par une insécurité persistante et une profonde crise institutionnelle.
Interrogé par Le National, le responsable du mouvement Point Final, Jean Ulysse Chenet, estime que le processus de pré-enregistrement des électeurs ne prend pas suffisamment en compte les deux plus grands départements du pays, soit l'Ouest et l'Artibonite. Selon lui, près de 42 % de l'électorat est concentré dans le département de l'Ouest, tandis que l'Artibonite représente environ 22 % des électeurs. Dans ces conditions, il juge prématuré de parler d'un véritable démarrage du processus électoral.
S'il reconnaît que l'organisation d'élections est indispensable pour permettre au pays de retrouver une stabilité institutionnelle, Jean Ulysse Chenet estime que la priorité doit demeurer le rétablissement de la sécurité. À son avis, les autorités doivent d'abord créer les conditions nécessaires permettant aux citoyens de participer librement au scrutin.
Le dirigeant du mouvement Point Final s'est également prononcé sur le processus d'enregistrement des groupements politiques. Selon lui, la création d'un regroupement politique exige bien plus qu'une simple démarche administrative. Les partis appelés à s'associer devraient, dit-il, partager une même vision, des idéologies compatibles et un véritable projet de société. Il estime également qu'un cadre juridique solide est nécessaire afin d'éviter que ces regroupements ne deviennent, à l'avenir, des sources de conflits politiques.
Jean Ulysse Chenet considère par ailleurs que les difficultés du processus ne relèvent pas vraiment des membres du CEP, mais plutôt de son plan opérationnel. Il regrette notamment l'absence, jusqu'à présent, d'un calendrier électoral officiel. Il rappelle également les divergences qui ont opposé le Conseil électoral provisoire au Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé autour d'une première proposition de calendrier électoral, une situation qui, selon lui, nourrit les inquiétudes des acteurs politiques.
Le secrétaire général de Fòs Chanjman Nasyonal (FCN), Jean Junior Rémy, partage plusieurs de ces préoccupations, tout en mettant davantage l'accent sur les conditions pratiques devant garantir la participation de l'ensemble de la population au processus électoral.
Selon lui, le lancement des opérations de préenregistrement des électeurs constitue un signal encourageant après plusieurs années sans élections. Il rappelle toutefois que l'ouverture de centres d'inscription dans plusieurs chefs-lieux de département ne signifie pas que tous les citoyens sont réellement en mesure d'exercer leur droit de vote.
Jean Junior Rémy souligne que de nombreux obstacles persistent. Il évoque notamment l'insécurité, les axes routiers contrôlés par des groupes armés, les milliers de personnes déplacées ainsi que les citoyens ayant perdu leurs documents d'identité. À son avis, ces réalités risquent de limiter considérablement la participation de la population si des mesures adaptées ne sont pas rapidement mises en place.
Le dirigeant de la FCN estime que le CEP devrait rapprocher les services d'inscription des citoyens en multipliant les centres d'enregistrement et en déployant des unités mobiles dans les communes, les sections communales, les zones rurales ainsi que dans les sites accueillant des personnes déplacées. Il plaide également pour la mise en place de mécanismes permettant aux personnes ayant perdu leurs pièces d'identité de pouvoir s'inscrire et participer au processus électoral
Concernant l'enregistrement des groupements politiques, Jean Junior Rémy considère que la décision du CEP de prolonger le délai constitue une mesure nécessaire, mais insuffisante. À son avis, les difficultés auxquelles sont confrontés les partis politiques ne se limitent pas au temps qui leur est accordé. Il souligne que plusieurs responsables politiques éprouvent encore des difficultés à se déplacer, à réunir les documents exigés ou à accomplir certaines démarches administratives en raison du contexte sécuritaire et du dysfonctionnement de plusieurs institutions publiques.
Le secrétaire général de la FCN estime que le Conseil électoral devrait accompagner cette prolongation par des mesures concrètes, notamment une meilleure assistance technique aux partis, une clarification des exigences administratives, la possibilité de corriger certaines irrégularités mineures et un traitement équitable de tous les dossiers. Selon lui, la procédure d'enregistrement ne doit pas devenir un mécanisme excluant des partis ayant une réelle implantation sur le terrain.
Jean Junior Rémy estime également que plusieurs conditions devront être réunies pour garantir des élections crédibles. Il place la sécurité au premier rang des priorités, estimant qu'il est impossible d'organiser des élections libres dans un pays où des groupes armés contrôlent encore plusieurs territoires et empêchent la libre circulation des citoyens.
Il juge également indispensable que toutes les communes et sections communales puissent participer au processus, sans exclusion. Pour lui, les autorités devront aussi disposer d'un registre électoral fiable, régulièrement mis à jour et tenant compte de la situation des personnes déplacées par la violence. Il insiste également sur l'indépendance du Conseil électoral provisoire, qui, selon lui, ne doit subir aucune pression politique dans l'exercice de sa mission.
Interrogé sur le fonctionnement de la machine électorale, le dirigeant de la FCN reconnaît que plusieurs étapes importantes ont déjà été franchies, notamment la publication du décret électoral, le lancement du préenregistrement des électeurs et l'ouverture des procédures d'enregistrement des groupements politiques. Toutefois, il estime que la machine électorale ne pourra être considérée comme pleinement opérationnelle que lorsque les électeurs pourront s'inscrire sur l'ensemble du territoire, que les partis pourront mener leurs activités librement et que les autorités seront en mesure de sécuriser les opérations électorales.
Quant au niveau de confiance qu'il accorde au CEP, Jean Junior Rémy affirme qu'il s'agit d'une « confiance prudente, conditionnelle et vigilante ». S'il reconnaît les premiers efforts entrepris par l'institution, il estime que cette confiance devra être renforcée par des décisions transparentes, une application impartiale des règles et une meilleure communication avec les partis politiques, les médias et la société civile.
Le responsable politique invite également le gouvernement à présenter un véritable plan national de sécurisation des élections. Selon lui, ce plan devrait prévoir la sécurisation des principaux axes routiers, la protection des centres d'inscription et des bureaux de vote, ainsi que des candidats, des journalistes et des observateurs électoraux.
Il recommande par ailleurs que le CEP publie régulièrement des informations détaillées sur l'évolution du processus, notamment le nombre de centres ouverts, le nombre d'électeurs inscrits par commune et par département, les difficultés rencontrées ainsi que les prochaines étapes du calendrier électoral. Une telle démarche contribuerait, selon lui, à renforcer la confiance de la population envers le processus.
En dépit de leurs approches différentes, Jean Ulysse Chenet et Jean Junior Rémy convergent sur plusieurs points. Tous deux estiment que les prochaines élections devront être organisées dans un climat de sécurité, de transparence et d'équité afin de permettre à l'ensemble des citoyens d'exercer pleinement leur droit de vote. Ils considèrent également que le retour à l'ordre constitutionnel ne pourra être durable que si le processus électoral bénéficie de la confiance des acteurs politiques et de la population.
Sorah Schamma Joseph
