J’ai connu la Faculté des Sciences Humaines trop tard. Je ne l’ai pas découverte à travers ses murs, ses salles de cours ou ses amphithéâtres. Je l’ai connue à travers l’un de ses fils. À travers une plume. À travers une voix. À travers une pensée en mouvement. J’ai connu la FASCH à travers un homme, un étudiant, un chercheur, un chroniqueur sénior et observateur attentif des soubresauts de la société haïtienne.
Bien avant de connaître les couloirs de cette institution, j’ai rencontré ses idées dans les pages folles des journaux qu’elle avait contribué à former. J’ai découvert une faculté à travers les écrits de l’un de ses représentants. Au fil des années, son nom est apparu dans des chroniques, des analyses, des articles et des prises de position publiés dans AlterPresse, Le National, Le Nouvelliste et d’autres espaces de réflexion comme L’Édito-Soir. Chaque brin de texte semblait porter la marque d’une folle école qui apprend à questionner plutôt qu’à répéter les bobaurigmes du temps, à comprendre plutôt qu’à condamner les phénomènes, à analyser plutôt qu’à suivre les passions du moment.
À travers ses réflexions sur l’éducation, la langue créole, les sciences humaines, la jeunesse, les politiques publiques, les déplacements forcés de population, la culture et les crises nationales, se dessine le profil d’un intellectuel qui refuse le miaulement des raccourcis. Sa démarche plurielle est celle d’un chercheur qui interroge les faits, qui confronte les discours et qui cherche dans la complexité des phénomènes sociaux les clés de compréhension du réel. Cette rigueur n’est pas un hasard. Elle porte l’empreinte de la FASCH.
Car la véritable grandeur d’une université ne se mesure pas uniquement à ses bâtiments mais à la qualité des femmes et des hommes qu’elle forme pour donner la voie face aux crises et aux moments troubles. Il m’a appris avec passion, souplesse et tant de modestie qu’une institution scolaire n’est grande que lorsque ses étudiant.e.s deviennent des passeurs de savoir, des producteurs d’idées et des témoins critiques de leur époque. Sous cet angle, mon homme constitue l’un de ces visages qui rappellent ce que la Faculté des Sciences Humaines a apporté à Haïti depuis plus d’un demi-siècle.
Dans une société souvent dominée par l’immédiateté, il appartient à cette génération qui choisit encore, comme ses devanciers Jacques Stephen Alexis, Louis Joseph Janvier, Jean Price-Mars, Joseph Anténor Firmin, etc. le temps long de la réflexion. Alors qu’ici les armes font plus de bruit que les livres, il continue d’écrire. Alors que les passions politiques envahissent l’espace public, il continue de chercher. Alors que le découragement gagne une partie de la jeunesse, il continue de croire à la puissance de la connaissance. Cette persévérance constitue peut-être la plus belle leçon héritée des sciences humaines en son flexibilité.
À travers son parcours, la Faculté des Sciences Humaines (FASCH) apparaît comme bien plus qu’une simple faculté pour lui. Elle devient un laboratoire où il fait prévaloir le sens critique des idées, une canalicule où il alimente atelier de pensée critique et une école de citoyenneté engagée. Dans les textes d’Elmano Endara Joseph, on retrouve cette conviction profonde que les sociétés ne changent durablement ni par la force ni par la peur, mais par la compréhension des réalités humaines et la capacité à poser les problèmes. Une telle conviction manifestemwnt sienne est l’essence même des sciences humaines.
Il existe des diplômés qui quittent leur université. Et il existe des diplômés qui continuent de la porter en eux. Chaque article publié, chaque chronique diffusée, chaque analyse proposée au débat public devient alors une prolongation de la Faculté des Sciences Humaines et des disciplines de son parcours heuristique à la Faculté de droit et des Sciences Économiques (FDSE). À travers son engagement intellectuel, Elmano appartient à cette catégorie de jeunes engagés qui ne laissent pas les autres parler à sa place. Il est de ceux et celles qui transforment l’apprentissage en mission de donner sens à la science et la connaissance en responsabilité citoyenne.
Voilà pourquoi l’agression contre la FASCH dépasse la destruction d’un espace physique. Lorsqu’une faculté comme celle-ci est attaquée, ce sont aussi les trajectoires qu’elle rend possibles qui sont menacées. Ce sont les futurs chercheurs, les futurs enseignants, les futurs penseurs et les futurs bâtisseurs du pays qui voient leur horizon se rétrécir. Derrière chaque bureau pillé, chaque livre arraché sous ses vues, il y a une vocation fragilisée. Derrière chaque salle de cours abandonnée, chaque espace de discussion argumenté, chaque dynamique de lecture et de discussion, il y a une intelligence qui risque de ne jamais éclore.
Alors que, l’histoire de la FASCH enseigne une autre vérité : les idées survivent souvent aux ruines à travers ses enfants. Les bâtiments peuvent tomber; les archives, dispersées; les portes, fermées. Mais les femmes et les hommes comme Elmano Endara, Kenny Thélusma et tant d’autres qu’une institution comme la FASCH a formés continuent de porter sa mémoire et son héritage haut le pavé. À travers des chercheurs comme le jeune Elmano Endara qui nous rappelle la jeunesse des potorik auteurs comme Delorme, Janvier, Firmin entre autres, et tant d’autres diplômés anonymes ou célèbres, la Faculté des Sciences Humaines continue de vivre au-delà de ses murs.
Ainsi, lorsque l’on célèbre les cinquante-deux ans de la FASCH dans un contexte de déplacement, d’incertitude et d’insécurité, il convient aussi de célébrer ceux qui témoignent de sa fécondité intellectuelle, de ses valeurs et de piliers d’idées. Les institutions parlent à travers leurs réalisations, mais elles parlent surtout à travers leurs enfants, leurs conscients. Et certains de ces enfants deviennent à leur tour des archives vivantes de leur université.
J’ai donc connu la FASCH trop tard. Mais je l’ai connue à travers l’une de ses plus belles expressions : Sol lucet omnibus, une pensée libre, une plume engagée et une fidélité obstinée au savoir. J’ai connu la FASCH à travers Elmano Endara Joseph. Et à travers lui, j’ai compris qu’une université n’est pas seulement un lieu où l’on apprend à exercer un métier. C’est un lieu où l’on apprend à regarder son pays, à comprendre son peuple et à assumer sa part de responsabilité dans l’écriture de l’avenir, sans aucune forme de glottophobie ni de savoirs occidentalo-centrés.
J’ai connu la FASCH à travers son regard subtile. À travers son attention et son amour. Je l’ai connue dans cette manière singulière qu’il a de regarder le monde sans jamais détourner les yeux de l’humain. Chez lui, chaque visage semble être un livre à lire avec respect, observation, chaque existence une histoire digne d’être entendue, chaque souffrance une parole qui mérite d’être accueillie.
Son regard ne s’arrête pas aux apparences des tetas. Il traverse les silences nuageux, déchiffre les blessures invisibles du temps et recueille les fragilités que d’autres ignorent aux danses des rats de la colonialité occidentalo-centrée. Dans ses mots comme dans ses gestes, il y a cette rare disposition à reconnaître la dignité face aux maux de chacun. Il écoute avec le cœur raffermi autant qu’avec l’esprit disposé. Il comprend avant de juger. Il tend la main avant de condamner. Cette attention délicate aux autres ressemble à une lumière douce qui éclaire sans éblouir.
À son contact, j’ai compris que les sciences humaines ne sont pas seulement une discipline académique consacrée dans des livres comme ceux de Jean-François; elles sont une manière d’aimer le monde malgré les blessures de l’inégalité qui laisse les traces de la colonialité. Il m’apprend à voir l’être humain comme une richesse infinie, à accueillir la différence, la tolérance comme une promesse et à considérer la compassion comme une forme supérieure d’intelligence face aux apparences du monde de la production.
Son amour des autres est semblable à une rivière tranquille qui irrigue les terres les plus arides. Il porte en lui une tendresse discrète, une générosité sans ostentation, une fidélité profonde à la condition humaine. À travers cette bienveillance presque poétique, j’ai découvert une autre facette réaliste de la FASCH en cet homme: non pas seulement une école du savoir, mais une école du regard, de l’écoute et de l’amour qui existe en lui.
Et lorsque je pense à cette faculté aujourd’hui, ce ne sont pas d’abord ses murs que j’aperçois, mais cette humanité qu’elle a su faire éclore en mon homme. Une humanité lumineuse, capable de transformer la connaissance en compréhension, la réflexion en empathie, et l’intelligence en amour.
Mitchel Kewing ETIENNE
