Par Eddy Cavé,
Ottawa, le 16 juin 2026
DEUXIÈME PARTIE
La découverte d’un tout nouvel univers
Le soir du match Haïti-Pologne, donc le 19 juin 1974, je retrouvais l’ineffable motard Dika à l’entrée du stade, le visage allongé par la tristesse, sa grosse valise dans les mains. Il fut le premier compatriote à me faire part des rumeurs entourant l’expulsion d’Ernst Jean-Joseph du championnat.
C’est en lisant, le lendemain, le magazine L’équipe que j’apprendrai qu’à la fin de chaque match, la FIFA procédait, après tirage au sort, à une analyse de l’urine des joueurs choisis. Dans le cas de Jean-Joseph, on avait trouvé une substance chimique interdite par l’organisation mondiale. Le joueur contesta la décision, affirmant qu’il était asthmatique et qu’il prenait seulement un médicament prescrit par son médecin en Haïti. Rien n’y fit. L’Organisation maintint sa décision, d’autant plus que le médecin de la sélection affirma à l’enquête ne rien savoir de ce dossier.
Pour Dika et plusieurs autres compatriotes rencontrés ce soir-là, il s'agissait là d'une manœuvre destinée à écarter des compétitions cet embarrassant milieu de terrain. Je n’avais alors aucune idée du mode de choix des joueurs à tester ni des substances analysées pour établir le diagnostic de sorte que je me contentai d’écouter. Aussi farfelue que pût paraître cette explication, elle révélait l'état d'esprit qui régnait chez un grand nombre de nos supporters. Ce soir-là, le moral était au plus bas, à la fois dans les gradins et sur le terrain.
Comme de raison, j’avais à peine franchi le tourniquet de ma section du stade que j’entendis un brouhaha saluant sans aucun doute un premier un but. On était à la 17e minute de jeu, et c’était le célèbre Lato qui venait d’ouvrir le score. Exactement une minute après, à la 18e minute, je n’étais pas encore assis qu’un vacarme étourdissant saluait un deuxième but marqué par l’attaquant Deyna.
Après ce départ en trombe, nous eûmes droit à douze minutes de répit et la canonnade reprit de plus belle avec quatre buts en moins de cinq minutes, soit entre les 30e et 34e minutes. À lui seul, Szarmach marqua deux autres buts en quatre minutes et un troisième à la 50e minute. Quant à Lato, qui avait ouvert le score, il devait remonter à l’assaut et le refermer avec un 7e but, trois minutes avant le coup de sifflet final de l’arbitre. Inutile de mentionner qu’un bon nombre de compatriotes avait déjà commencé à se rapprocher des sorties au moment de ce dernier but.
Si ce match se termina comme une veillée mortuaire pour nous autres qui étions dans le stade de Munich, les téléspectateurs restés au pays allaient trouver dans l’autodérision un baume à leur blessure. La tête de Turc devint le défenseur Plantain qui, pris de court, par un attaquant polonais allait porter l’odieux du désastre. La formule à la fois laconique, pittoresque et inexacte — ce qu’on saura longtemps après —, utilisée par le reporter pour décrire le but à la radio fit sensation et entra, elle aussi, dans la légende : « Flay de Plantin… Tête de Lato… Goal ! » Un demi-siècle plus tard, cette demi-vérité continue d’alimenter les sarcasmes d’un public aussi porté à applaudir qu’à chahuter.
En revoyant récemment les images du match, je constatai que Plantain n'avait pas commis la maladresse que la mémoire populaire lui attribuait. Battu par un adversaire plus rapide que lui, il devint, à la suite d'un commentaire très prisé de l’auditoire des stations de radio, le « flayeur » le plus réputé du football haïtien. La légende, une fois de plus, avait fini par l'emporter sur les faits.
Le prochain rendez-vous, c’était avec l’Argentine. Ce dimanche 23 juin, les hostilités ne commencèrent pas mieux pour Haiti. En effet, à la 18e minute de jeu, l’Argentine avait déjà marqué deux buts, à trois minutes d’intervalle : l’une à la 15e minute de jeu, l’autre à la 18e. Soit que le moral s’était un peu amélioré, soit que l’adversaire était moins agressif que le précédent, mais la domination était nettement moins écrasante. Et Manno Sanon parviendra même à se faufiler entre les mailles de la défense argentine pour marquer un but inespéré à la 63e minute de jeu. C’était son deuxième pour l’ensemble du premier tour et il n’y en eut pas d’autre.
Après l’élimination d’Haïti, la Coupe du monde prit pour moi une tout autre dimension. Jusqu’alors, j’avais suivi la compétition avec le regard du supporter partagé entre son patriotisme et son amour du beau football. Une fois la sélection nationale écartée de la course, je pus observer avec davantage de recul ce qui se déroulait sous mes yeux. Avec les années, j’en suis même venu à croire que cette Coupe du monde fut pour moi à la fois un événement sportif, un événement politique et un moment charnière dans l’évolution du football moderne.
L’un des épisodes à m’avoir le plus marqué à partir de ce moment fut sans contredit le match opposant l’Allemagne de l’Est et l’Allemagne de l’Ouest à Hambourg. Comme des millions de téléspectateurs à travers le monde, je suivis la rencontre dans un bar plein à craquer. L’Allemagne de l’Est allait créer la surprise en l’emportant 1 à 0 grâce au but historique de Jürgen Sparwasser. Pourtant, ce n’est pas ce dont je me souviens le plus aujourd’hui. (Carte postale-souvenir du Mondial)
Ce qui m’avait profondément ému à l’époque, c’étaient les scènes observées avant et après le match. Trente ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, des familles séparées par la division de l’Allemagne sur une base idéologique avaient enfin une occasion de se regrouper. Des frères, des sœurs, des cousins et des amis franchissaient la ligne de démarcation tracée par les vainqueurs de 1945. Pendant quelques heures, le football servait ainsi de passerelle entre deux mondes que tout opposait. Durant le match, les caméras semblèrent s’intéresser autant aux joueurs qu’aux célébrités et aux personnalités venues assister à cet événement exceptionnel. Il y avait notamment à la tribune Henry Kissinger, Willy Brandt, le prince Rainier de Monaco, le couple mythique Richard Burton-Elizabeth Taylor. Tous étaient conscients de participer à un spectacle universel dépassant largement le cadre du sport et ajustaient leurs réactions en conséquence.
Quatre ans après, sous la présidence de Jimmy Carter, j’atterrissais, par pure coïncidence, un dimanche soir à l’aéroport José-Martí de La Havane où j’allais vivre une situation et des émotions similaires. Il y avait alors un léger dégel dans les relations cubano-américaines, et les autorités américaines venaient d’autoriser les exilés cubains vivant aux États-Unis à aller visiter leurs familles. Je n’oublierai jamais les explosions de joie ni les scènes de larmes dont j’ai été ce soir-là un témoin involontaire. Là encore, les idéologies, les frontières et les querelles politiques cédaient momentanément la place à de poignantes retrouvailles. Les mêmes larmes, les mêmes embrassades et les mêmes silences chargés d’émotion me rappelèrent aussitôt les images des retrouvailles de Hambourg…
Sur le plan sportif, la Coupe du monde de 1974 marqua également pour moi la fin d’une époque. Mes années d’études au Chili avaient été tellement marquées par le spectaculaire football sud-américain que j’en étais venu à penser, en toute candeur, que l’histoire du foot allait s’arrêter là. En outre, le Brésil était, pour bien des gens de ma génération, beaucoup plus qu’une équipe nationale. Il incarnait, outre une solidarité continentale, une certaine conception tactique et esthétique du football : le drible, l’improvisation, l’audace et le plaisir du jeu. Avec les exploits de Pelé, de Garrincha, de Didi, etc., le football brésilien apparaissait comme la référence ultime, le dernier mot de la question.
Durant le Mondial de 1974, j’eus le sentiment d’assister au début d’un changement de cycle dans l’histoire du football. Les Pays-Bas de Johan Cruyff et de l’entraîneur Rinus Michels imposaient au monde entier une nouvelle conception et une nouvelle pratique du jeu. Le fameux « football total », qui reposait sur la mobilité constante des joueurs, le pressing collectif et une occupation méthodique de l’espace, donnait partout des résultats convaincants. Chacun attaquait. Chacun défendait. Les positions traditionnelles perdaient peu à peu leur caractère immuable.
Le match de classement entre la Pologne et le Brésil symbolisa pour moi cette transition. Assis tranquillement dans le stade de Munich avec mes amis Jean Verly et Serge Pierre, je puis voir avec tristesse le onze polonais détrôner le Brésil et confirmer l’impression que l’histoire du football mondial ne s’écrirait plus à Maracana. Ce jour-là, j’eus la nette impression d’entendre sonner le glas du football-spectacle qui avait enchanté mes années chiliennes.
Bien sûr, le Brésil allait revenir au premier plan quelques années plus tard. Mais, en cet été 1974, le centre de gravité du football mondial semblait s’être déplacé vers l’Europe. Alors seulement, je compris la justesse d’un titre que j’avais lu, deux semaines plus tôt, à la une d’un magazine exposé dans un stand à journaux et qui m’avait paru pour le moins hautain : « Le Brésil n’a pas l’allure d’un champion ». J’allais en avoir la preuve le lendemain durant l’affrontement final entre les Pays-Bas et Allemagne de l’Ouest. Dans ce duel de titans, les joueurs du Brésil étaient davantage à leur place dans la tribune officielle que sur la pelouse.
La finale du dimanche 7 juillet sera un véritable duel de titans. Après avoir battu l’Argentine par 4 à 0,le Brésil et l’Allemagne de l’Est par 2 à 0, les Pays-Bas se présentaient comme les favoris, même si, en jouant à domicile, l’Allemagne avait l’avantage du terrain. Les Hollandais ouvrirent même le score après 65 secondes de jeu, sans avoir laissé aux Allemands l’occasion de toucher le ballon une seule fois. Cela semblait annoncer une hécatombe, mais les hommes de Beckenbauer égalisent à la 26e minute. Après la pause, ils marquent un deuxième et repoussent tous les assauts jusqu’au coup de sifflet final de l’arbitre.
J’étais en pleine réflexion durant ce match d’une rare intensité émotionnelle et technique pour moi quand je me surpris à rire aux éclats. Je savais que mon copain Jean Verly était frileux et qu’il ne prenait aucun risque avec les changements brusques de température coutumiers dans ces pays tempérés. Et voilà qu’en plein mois de juillet, au beau milieu de la finale Pays-Bas-Allemagne, un petit vent légèrement frisquet se met à souffler sur le stade. Je me retourne vers Jean pour lui poser une question et je ne le reconnais plus. Il avait sorti de son sac de photographe une vraie tuque d’hiver et filmait le match avec tout son naturel. Personne ne m’aurait cru si je ne l’avais pas croqué sur le vif (photo ci-contre). Quel grand bonhomme !
La dernière leçon de cette Coupe du monde me fut malheureusement donnée par les dirigeants haïtiens eux-mêmes. Une fois éliminée, la sélection nationale cessait d’être prise en charge par la FIFA. Deux options s’offraient alors aux responsables du football haïtien. La première consistait à rapatrier immédiatement les joueurs afin de réduire les dépenses. La seconde, plus coûteuse mais infiniment plus rentable à long terme, aurait été de maintenir l’équipe sur place jusqu’à la fin de la compétition.
En choisissant la première solution, nos dirigeants commirent à mes yeux une grave erreur. La véritable richesse d’une Coupe du monde ne réside pas seulement dans les matchs que l’on dispute, mais aussi dans ceux que l’on analyse sur place. Les rencontres du second tour, les demi-finales et la finale constituent une extraordinaire école du football. Un peu ce que Leslie Manigat appelait, en parlant d’élections en Haïti, « la pédagogie du second tour ». En restant sur place et en groupe, nos joueurs haïtiens auraient continué à apprendre, observé dans l’action les meilleures équipes du monde, échangé avec d’autres délégations et beaucoup plus encore. À leur retour, ils auraient ainsi ramené au pays une expérience qu’ils n’auront jamais.
Cette décision procédait malheureusement d’un réflexe qui a trop souvent caractérisé l’étroitesse de vues de nos dirigeants. Sans parler de l’incapacité de distinguer une dépense de consommation d’un investissement à long terme. En rapatriant précipitamment la sélection, le gouvernement économisait certes quelques milliers de dollars. Mais il privait en même temps toute une génération de joueurs d’un apprentissage dont le football haïtien aurait pu récolter les fruits jusqu’à ce jour.
Plus de cinquante ans plus tard, ce ne sont pourtant ni les défaites ni les statistiques qui occupent la première place dans mes souvenirs. Je revois plutôt le petit Miro devenu sans le savoir la mascotte officieuse de la Sélection nationale; les drapeaux cousus dans les salons d’un cinq étoiles munichois; Dika tèt long changeant d’hôtel presque chaque jour; l; Manno Sanon mettant irrémédiablement fin à la réputation d’invincibilité que le cerbère Dino Zoff était en train de se tailler. Je revois aussi les familles allemandes que cette Coupe a permis de réunir, ne serait-ce que pour quelques heures, et la sélection des Pays-Bas qui a en quelque sorte réinventé le football sans parvenir à ravir la coupe en or massif au pays hôte.
Je revois aussi l’image d’une Munich en liesse durant la nuit du 8 au 9 juillet; d’une Marienplatz en ébullition avec ses milliers de visiteurs stupéfaits et incapables de se laisser aller pour participer pleinement à la fête. Je revis encore l’explosion de joie d’une population jusque-là bâillonnée par la crainte d’un désastre similaire à celui des Jeux Olympiques de 1972 et j’entends encore le vacarme des klaxons que rien ne semblait pouvoir arrêter. En fait, le souvenir des files de décapotables faisant flotter les couleurs de l’Allemagne dans un concert assourdissant de klaxons est un de ceux qui me reviennent le plus souvent à l’esprit quand je pense à cet extraordinaire Mondial.
Puis vint le retour à Ottawa. À mon arrivée, ma petite Johanne avait appris à marcher pendant mon absence. Elle courut seule vers moi pour se jeter dans mes bras. C’était aussi le jour des premières élections fédérales qui confirmaient Pierre-Elliott Tudeau au poste de premier-ministre du Canada. Absorbés par l’actualité politique, les douaniers se croisèrent le bras et laissèrent passer les voyageurs presque sans contrôle. Après les foules de Munich, les drapeaux, les hymnes nationaux et les émotions de la Coupe du monde, je me retrouvais soudain dans une tout autre réalité : l’excitation d’une soirée d’élections et la simplicité du quotidien. C’est peut-être pour toutes ces raisons que Munich 1974 demeure dans ma mémoire beaucoup plus qu’un simple événement sportif. C’est comme un morceau de jeunesse, un voyage dans le temps et l’un des plus beaux chapitres de l’histoire du sport haïtien que j’ai eu le bonheur de vivre de près.
FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE
