Une nation qui oublie celles et ceux qui ont construit son histoire finit par perdre une partie de son identité. Les monuments, les statues, les mémoriaux, les musées et les lieux de mémoire ne sont pas de simples œuvres de pierre ou de bronze. Ils constituent des outils d'éducation, de transmission, de fierté nationale et de cohésion sociale.
La grandeur d'une nation ne repose pas uniquement sur sa puissance économique, militaire ou technologique. Elle dépend également de la manière dont elle entretient sa mémoire collective et honore les femmes et les hommes qui ont façonné son destin. Les États-Unis en sont un excellent exemple. En visitant Washington, D.C., véritable ville de monuments et de mémoriaux, on comprend rapidement que leur puissance s'appuie aussi sur une véritable culture de la mémoire. Chaque monument raconte une histoire, célèbre un personnage ou rappelle un sacrifice qui a contribué à bâtir la nation. Ces lieux sont des espaces d'éducation, de réflexion, de transmission et de patriotisme. Ils permettent à chaque génération de connaître son histoire et d'en être fière. Cette culture de la mémoire participe pleinement à la grandeur du pays.
Haïti, dont l'histoire est pourtant l'une des plus extraordinaires au monde, n'a malheureusement pas accordé la même importance à la préservation et à la valorisation de son patrimoine humain. Nous parlons souvent de notre révolution, de notre indépendance et de nos héros, mais il est frappant de constater que très peu d'entre eux bénéficient d'un hommage public à la hauteur de leur contribution. C'est une contradiction que nous devons corriger.
Notre pays devrait ériger des monuments, des mémoriaux, des places publiques, des musées ou des centres d’interprétation consacrés aux personnalités qui ont façonné notre histoire dans les domaines militaire, scientifique, politique, artistique, diplomatique et intellectuel. Parmi ces grandes figures figurent notamment les initiateurs et pères fondateurs de la Révolution haïtienne et de l’indépendance : Dutty Boukman et Cécile Fatiman, qui ont marqué le début du soulèvement en 1791, ainsi que les grandes figures militaires et politiques telles que Toussaint Louverture, Jean-Jacques Dessalines, Henri Christophe et Alexandre Pétion, qui ont conduit le pays vers l’indépendance en 1804.
Dans cette même perspective de valorisation du patrimoine national, il convient également de reconnaître d’autres figures majeures ayant contribué au développement et au rayonnement d’Haïti à travers les siècles :
- Anténor Firmin, connu pour être la première personne d'ascendance africaine, le premier Noir, à avoir rédigé et publié un ouvrage systématique d'anthropologie.
- Ginette Destouches première femme à représenter Haïti aux Jeux olympiques en 1972.
- Lucien Hibbert, premier docteur en Sciences Mathématiques d'Haïti.
- Jean Baptiste Pointe du Sable, fondateur de de la ville de Chicago aux États-Unis d’Amérique.
- Nemours Jean-Baptiste fut un saxophoniste et guitariste haïtien, inventeur du compas direct.
- Théodore Beaubrun, connu sous le nom d’artiste Languichatte Debordus, fut un humoriste haïtien célèbre en Haïti et dans les Caraïbes.
- Faustin Soulouque fut un homme politique et militaire haïtien, ancien président, puis empereur d’Haïti sous le nom de Faustin Ier, et le dernier chef d’État haïtien lié à la Révolution haïtienne.
- Emmanuel Sanon fut le premier buteur d’Haïti en Coupe du monde, meilleur buteur de l’histoire de la sélection nationale, et auteur de deux buts lors du Mondial 1974.
- Georges Anglade qui fut un géographe, professeur, écrivain et homme politique haïtiano-canadien.
- Sylvio Paul Cator, fut un athlète haïtien spécialiste du saut en longueur, médaillé d’argent aux Jeux olympiques d’été de 1928 à Amsterdam.
- Philomé Obin, fut un peintre haïtien, considéré comme l'un des plus grands artistes haïtiens du XXᵉ siècle.
- Charles Obas, fut un peintre haïtien du début du XXᵉ siècle et le père du musicien Beethova Obas.
- Albert Mangonès, fut un architecte et sculpteur haïtien.
- Ossey Dubic fut un artiste peintre haïtien né à Trois-Palmistes, village de Saint-Étienne, dans la commune de Léogâne.
- Marie-Claire Heureuse Félicitée Bonheur, née à Léogâne et morte aux Gonaïves le 9 août 1858, fut impératrice d’Haïti en tant qu’épouse de l’empereur Jean-Jacques Dessalines.
- François Capois, dit Capois-La-Mort, fut un officier de l’armée indigène d’Haïti durant la Révolution haïtienne et le vainqueur de la bataille de Vertières.
- Sanité Bélair, de son vrai nom Suzanne Bélair, fut une ancienne esclave affranchie devenue révolutionnaire et officière de l’armée de Toussaint Louverture durant la Révolution haïtienne.
- Charles Bélair fut un général de brigade haïtien qui prit les armes à l’été 1802 contre le général Leclerc. Il était l’époux de Suzanne Bélair et le neveu de Toussaint Louverture.
- Jacques Maurepas, assassiné le 19 septembre 1802 au Cap-Français, fut un général de l’armée rebelle durant la Révolution haïtienne.
- Marie Sainte Dédée Bazile, surnommée « Défilée », fut une personnalité de la Révolution haïtienne connue pour avoir pleuré le corps supplicié de l’empereur Jean-Jacques Dessalines et accompagné sa dépouille jusqu’au cimetière.
Cette liste est loin d'être exhaustive. Elle représente seulement une partie des femmes et des hommes qui mériteraient d'être honorés de manière permanente dans l'espace public.
Les monuments remplissent plusieurs fonctions essentielles. Ils permettent aux jeunes générations de découvrir leur histoire. Ils renforcent le sentiment d'appartenance nationale. Ils deviennent des lieux de recueillement, d'apprentissage et de tourisme culturel. Ils rappellent aux citoyens qu'ils sont les héritiers d'une histoire riche et exceptionnelle.
Il est aberrant qu'un pays comme Haïti, première République noire indépendante et première nation issue d'une révolte d'esclaves victorieuse, ne dispose pas davantage de statues, de monuments, de mémoriaux ou de musées rappelant la vie, les réalisations et les sacrifices de ses grandes figures nationales. Nous avons bâti une nation libre, mais nous n'avons pas suffisamment bâti les lieux qui racontent cette histoire.
Construire des monuments n'est pas un luxe. C'est investir dans la mémoire collective, dans l'éducation civique, dans la culture et dans l'avenir. Une nation qui honore ses héros enseigne à sa jeunesse que l'excellence, le courage, le savoir, la créativité et le patriotisme méritent d'être reconnus.
Haïti doit certes reconstruire ses infrastructures, mais elle doit également reconstruire sa mémoire. Car un peuple qui connaît son histoire est un peuple qui croit davantage en son avenir, et une nation qui honore ses bâtisseurs construit elle-même les fondations de sa propre grandeur.
Bony Eugène Georges
Global Sport Manager
Commentateur et Analyste Sportif
Professeur de Math & de Science
