L'histoire démontre qu'aucune nation n'a atteint un développement durable sans avoir fait de l'enseignement supérieur un pilier de son projet national. L'université n'est pas seulement un lieu où l'on transmet des connaissances; elle est l'institution où se forment les administrateurs, les ingénieurs, les médecins, les chercheurs, les enseignants, les entrepreneurs et les décideurs qui façonneront l'avenir d'un pays.
La puissance des États-Unis ne repose pas uniquement sur leur économie ou leur capacité militaire. Elle s'appuie également sur un réseau d'universités de renommée mondiale qui alimente en permanence l'innovation, la recherche scientifique et la formation de leaders. La France suit la même logique en investissant continuellement dans ses universités, ses grandes écoles et ses centres de recherche. Même Cuba, malgré des ressources économiques limitées et plus de six décennies d'embargo, a compris que le savoir constitue une richesse stratégique. Grâce à son système universitaire, le pays a formé des milliers de médecins, d'ingénieurs et de scientifiques qui représentent aujourd'hui l'une de ses principales ressources nationales.
Dans tous ces pays, l'enseignement supérieur n'est jamais considéré comme une charge budgétaire. Il est perçu comme un investissement indispensable au développement économique, à la souveraineté nationale et à la compétitivité.
Cette réalité soulève une question incontournable : quel a été, au cours des trente dernières années, le véritable projet universitaire des dirigeants haïtiens ? Alors que plusieurs pays de la région ont renforcé leurs universités, Haïti a laissé son système d'enseignement supérieur évoluer sans vision nationale. Les données disponibles illustrent l'ampleur du retard. Alors que Cuba accueille près de 1,5 million d'apprenants dans l'enseignement supérieur, technique et professionnel et que la République dominicaine comptait environ 400 000 étudiants dans ses universités, Haïti ne recensait qu'entre 40 000 et 50 000 étudiants dans l'enseignement supérieur en 2016, dont environ la moitié dans les établissements publics.
Même si ces chiffres datent de quelques années, ils traduisent le faible niveau d'investissement consacré à la formation universitaire. Aucun pays ne peut espérer relever durablement les défis de la gouvernance, de la santé, de l'éducation, de la sécurité, de l'innovation ou de la croissance économique sans investir massivement dans son capital humain.
Une université historique confrontée à de profondes difficultés
Les fondements de l'enseignement supérieur haïtien remontent au début du XIXᵉ siècle avec la création, sous Henri Christophe, d'une Académie royale comprenant des écoles de médecine, d'agriculture et des arts et métiers. Le premier établissement public d'enseignement supérieur est toutefois l'École de droit, inaugurée en 1860, suivie de l'École de médecine en 1861. Au cours du XXᵉ siècle, plusieurs institutions majeures voient le jour, notamment la Faculté des sciences, la Faculté d'agronomie et de médecine vétérinaire, l'École normale supérieure, la Faculté d'ethnologie, l'INAGHEI, la Faculté de linguistique appliquée et l'IERAH. L'ensemble de ces établissements donnera naissance à l'Université d'État d'Haïti (UEH), aujourd'hui principale université publique du pays.
Malgré cet héritage, l'UEH fonctionne dans des conditions extrêmement précaires. Le sous-financement chronique, la détérioration des infrastructures, le manque de laboratoires, la faiblesse de la recherche scientifique, la fuite des cerveaux et l'insécurité compromettent sa capacité à remplir pleinement sa mission. Plus de deux siècles après son indépendance, Haïti ne dispose toujours pas d'un véritable réseau national de campus universitaires modernes capable de soutenir son développement économique, scientifique et technologique.
Un pays sans politique universitaire
Pendant que de nombreuses nations investissent massivement dans leurs universités et leurs centres de recherche, les débats politiques haïtiens restent trop souvent dominés par les crises institutionnelles, les rivalités de pouvoir et les calculs électoraux. L'avenir de l'enseignement supérieur est rarement placé au cœur des priorités nationales.
Pourtant, le développement ne repose pas d'abord sur les ressources naturelles, mais sur les femmes et les hommes capables de les transformer. Sans ingénieurs, sans géologues, sans médecins, sans chercheurs, sans économistes, sans administrateurs compétents et sans techniciens qualifiés, aucune stratégie de développement ne peut produire des résultats durables. Les ressources minières, agricoles ou maritimes ne deviennent des richesses que lorsqu'elles sont valorisées par des compétences nationales.
Construire un campus universitaire moderne dans chaque département
La reconstruction d'Haïti passe nécessairement par une réforme ambitieuse de son système universitaire. Chaque département devrait être doté d'un véritable campus moderne regroupant des facultés spécialisées, des laboratoires de recherche, des bibliothèques numériques, des résidences universitaires, des centres de formation technologique et des incubateurs d'entreprises et de coopératives universitaires.
Chaque région pourrait développer des filières adaptées à son potentiel économique : agriculture dans les zones rurales, sciences de la mer sur le littoral, tourisme, énergies renouvelables, santé publique, génie civil ou technologies numériques. Une telle approche favoriserait la décentralisation, réduirait les disparités régionales et créerait de véritables pôles de développement économique.
Faire de l'université une priorité nationale
Haïti a besoin d'un véritable plan national de redressement universitaire s'étendant sur une vingtaine d'années. Un État visionnaire pourrait consacrer entre 4 % et 6 % de son budget national à l'enseignement supérieur et à la recherche scientifique. Cet investissement permettrait de moderniser l'Université d'État d'Haïti, de construire des campus départementaux, de financer la recherche, d'accorder davantage de bourses d'études, de recruter des enseignants hautement qualifiés et de développer des partenariats avec les meilleures universités du monde.
Un tel programme représenterait un investissement financier considérable. Pourtant, l'histoire démontre qu'aucune dépense publique n'est plus rentable que celle consacrée à l'éducation supérieure, à la recherche scientifique et à la formation de la jeunesse. Les routes, les ponts, les ports et les infrastructures sont indispensables, mais ce sont les universités qui forment les ingénieurs, les médecins, les enseignants, les chercheurs, les entrepreneurs et les administrateurs capables de les concevoir, de les construire et de les faire fonctionner.
Le XXIᵉ siècle n'est plus celui des nations les plus riches en ressources naturelles, mais celui des nations les plus riches en intelligence, en innovation et en capital humain. La véritable richesse d'un pays ne se mesure pas uniquement à son sous-sol, mais à la qualité de ses universités, de ses laboratoires, de ses chercheurs et de ses diplômés.
Si Haïti aspire réellement à sortir du cycle de la pauvreté, de l'instabilité et de la dépendance, elle devra enfin faire de l'enseignement supérieur une priorité nationale. L'avenir du pays ne se construira ni dans les crises politiques permanentes ni dans les promesses électorales, mais dans les salles de classe, les laboratoires, les bibliothèques et les centres de recherche. C'est là que se prépare la reconstruction d'Haïti, et c'est là que naîtra la véritable puissance de la nation.
Bony Eugène Georges
Global Sport Manager
Commentateur & Analyste Sportif
Professeur de Mathématiques et de Sciences
