Dans les quartiers contrôlés par les gangs armés, des centaines d’enfants et d’adolescents, ainsi que de jeunes femmes privés d’école et de centres de loisirs, se retrouvent aspirés dans un monde violent qui devient leur seule alternative. Des garçons deviennent porteurs d’armes, des filles assurent les services quotidiens ou sexuels de groupes criminels. A souligner que Écoles fermées, fusils ouverts, les forces semblent se laver les mains, et l’absence d’avenir pousse de plus en plus les jeunes dans les bras des gangs armés. Ont-ils délibérément choisi cette vie ? Quid de leur quartier, de leur peur, de leur vide, de leur manque d'encadrement, de leurs écoles qui sont fermées ?
Dans cet article, nous gardons volontairement l’anonymat des jeunes rencontrés, ainsi que les quartiers concernés, pour leur sécurité. Mais ce qu’ils vivent est bien réel. Ils racontent comment ils ont été chassés, comment certains sont revenus… mais pas de la même façon, puis intégrer doucement ou graduellement les groupes armés de leurs quartiers, parce que leur mère ou leur père ont été assassinés, violés, dépouillés de leurs biens ou mitigés.
Depuis que les écoles, les centres de formation et les terrains de sport ont fermé à cause de la violence armée des gangs, beaucoup de jeunes se retrouvent coincés dans une routine dangereuse qui traverse leur quotidien fragile et désespéré, surtout ceux qui constituaient la brigade de vigilance pour défendre leur zone avant que les gangs aient les envahir.
« J'allais à l'école tous les jours dans mon lycée, puis trois fois par semaine entre 22h et 4h je faisais partie de la cellule de veille de la brigade de vigilance pour sécuriser notre zone », avance un interrogé.
Des garçons comme des filles. L’école, c’était leur sortie. Aujourd’hui, leur seul repère, c’est le groupe armé du coin. Des élèves d'hier deviennent cuisiniers, guetteurs, porteurs, messagers, espions ou toutè.. pour survivre, pour aider, ou juste pour exister dans la zone.
Aspiré par le quartier
A 17 ans, il vivait une vie tranquille d’élève en NS2 dans un lycée d'une commune du département de l’Ouest. Mais tout a basculé quand la guerre des gangs a éclaté, dans sa zone, autour de son école. Les profs ont fui, les salles se sont vidées, puis ont été fermées, jusque-là. Quatre mois après, sans cours, sans espoir, il traînait dans le quartier. Son oncle, déjà contraint d'être membre d’un groupe armé, passait souvent chez lui.
«â€¯Tout le monde avait une arme sauf moi. Puisque je vis dans le quartier, je n’avais pas d’autres choix. Mes parents ne pouvaient pas partir non plus, ils avaient trop peur, parce que leurs seuls sources de revenus étaient leur boutique, mais pillée lors d'une attaque de gangs », soutient cet élève de 17 ans. Petit à petit, il a rejoint le groupe. «Pas parce que je voulais. Mais parce que n’avais rien d'autre à faire, et tous mes amis y sont», raconte-t-il.
« Après quatre mois à tourner en rond, coincé dans le quartier, je n’avais plus d’option. D'ailleurs mes amis déjà intégrés ne cessent pas d'influencer. Je vivais là, j’avais rien à faire, mes parents ne pouvaient même pas m’envoyer ailleurs, la faim me tenaillait l'estomac, et ce sont mes amis armés du quartier qui me donnent à manger parfois», dit-il. Tout en rassurant que « cela a commencé par des surveillances, à l'entrée de la zone, puis, j'ai appris à tenir une arme», soutient-il.
« Dans cette réalité, il ne s’agit plus de choix, mais de survie », soutient un notable de la zone, 76 ans, un boutiquier qui retourne dans son quartier après l'avoir laissé à plusieurs reprises.
Des élèves sans repères, livrée à la rue
Cet article est celui de milliers de jeunes haïtien.ne.s dispersés dans la nature des gangs, dans leurs zones. L’école, les centres de loisirs et les espaces socioculturels qui devraient être un refuge, ont disparu. Les centres sportifs sont fermés ou deviennent des camps de déplacés. Les centres de formation sont occupés par des déplacés ou abandonnés. Dans cet abandon, les jeunes sont exposés à une seule chose : la violence armée. Sans cadre, sans encadrement, l’influence de ceux qui contrôlent les rues devient écrasante. C’est la loi du plus fort qui domine ces territoires déclarés perdus par un État, lequel devait être le garant de la population. Les enfants ne rêvent plus d’avenir, ils cherchent juste à s’adapter. Mais qu'est-ce que l'État leur offre comme perspectives d'avenir ?
Au service des gangs
A 19 ans, elle voulait devenir infirmière. Elle était en terminale dans un collège privé de cette ville perdue des yeux de l'État. Mais quand les affrontements ont explosé dans sa zone, son école a fermé. Chez elle, la peur a remplacé les cahiers. Elle a oublié où est passé son sac d'école. Violée plusieurs fois. Chaque week-end, les gangs du quartier organisent des programmes DJ, des fêtes, des distributions. Lentement, elle a été happée par cette ambiance pour se donner un semblant de paix extérieur. Un jour, un chef lui a demandé d’acheter de la nourriture pour les groupes, lui donnant une somme d'argent. Puis de préparer à manger. «â€¯Je me suis sentie utile, malgré les enjeux de morts de pertes de droits d'intimité. J’étais fatiguée de ne rien faire », affirme-t-elle. Maintenant, elle cuisine pour eux presque chaque jour en gagnant de l'argent pour aider ses proches.
Alors que la Directrice du PAM en Hayti, Wanja Kaaria, n'a cessé de témoigner de son engagement à soutenir les enfants : « Nous avons fourni des quantités record d'aide alimentaire aux Haïtiens à Port-au-Prince et dans tout le pays ces derniers mois et nous ferons encore plus dans les semaines à venir », soutient-elle.
La violence remplace l’éducation
Là où les écoles ferment, la violence s’installe. Les jeunes cherchent une occupation, un but, un sentiment d’appartenance, pourtant une seule voie s'ouvre devant eux : la pratique cruelle de gangs. Les gangs leur offrent cela : une place, des responsabilités, une forme de reconnaissance. Alors que l'État stagne. Les programmes de sport, de musique, les centres culturels… tout est à l’arrêt, les églises, les centres socioculturels sous les yeux de forces de l'ordre. Les jeunes sont laissés seuls dans des quartiers sous tension. Les plus vulnérables finissent dans les bras des groupes armés ou dans les camps de déplacés internes.
Dans la mêlée, le Coordinateur des secours d'urgence des Nations Unies, Tom Fletcher, a déploré l'impact dévastateur de la violence armée sur les enfants : « Les enfants d'Haïti sont déplacés. Ils souffrent de malnutrition. Ils vivent dans la peur, leurs quartiers étant contrôlés par des groupes armés », a-t-il affirmé.
L’enfant-porteur
Il n’a jamais voulu toucher une arme. Mais quand son meilleur ami a rejoint un gang, il n’a pas pu dire non. «â€¯Il m’a demandé de garder son 9 mm pendant qu’il allait manger. Je n’ai pas osé refuser », nous a-t-il expliqué. Depuis, c’est devenu une habitude. Il est le «gardien» de l’arme, parfois même le «livreur». Il sait que c’est dangereux. Mais il dit qu’il ne peut pas s’en sortir. «â€¯Il n’y a pas d’école, pas de job, même pas de terrain pour jouer, nos mères sont décapitalisées, alors que le poids du quotidien nous tabasse à longueur de journée. On est enfermés dans cela », soutient-il.
Par ailleurs, la Représentante spéciale du Secrétaire général d’Hayti, Maria Isabel Salvador, faisant office également de patronne du Bureau intégré des Nations Unies en Hayti (BINUH), a exhorté la communauté internationale à s'attaquer aux causes profondes de la crise sécuritaire : « Les défis auxquels Haïti est confronté sont immenses, mais une vérité est indéniable : aucun progrès ne peut être réalisé sans s'attaquer à l'insécurité omniprésente causée par les gangs armés ».
Traumatisme et enfermement social
La fermeture des écoles à cause de la violence armée n’est pas qu’un problème d’éducation. C’est une bombe psychologique, une mangeaison mentale. Les jeunes perdent leurs repères, leur routine, leur confiance, leur espoir. Tout se ferme devant eux, à l'exception de la voie de port d’armes. Ils sont exposés au stress, à la peur constante, à la violence physique, sexuelle, armée. Les gangs deviennent des substituts de familles, des modèles de réussite violente dans les quartiers, dits territoires perdus. Le système les a lâchés. Ils s’adaptent comme ils peuvent. Mais à quel prix ?
Dans un rapport de l'ONU en date du 25 novembre 2024 – le nombre d’enfants recrutés par des groupes armés a augmenté de 70 % en un an, d’après les dernières estimations de l’UNICEF.
La survie à tout prix
Elle a 20 ans et n’avait jamais imaginé sa vie comme cela. Mais un jour, une amie l’a invitée à une fête de quartier organisée par un chef de gang. L’ambiance, la boisson, la musique… puis les demandes. «â€¯Ils m’ont dit que je devais "rendre service". J’avais faim, je n’avais rien chez moi, et mon père a été assassiné par des individus non identifiés, ma mère meurt de faim et mon petit frère bien entouré par des amis ayant des connivences avec des gangs armés. Je suis restée », soutient-elle. Depuis, elle est régulièrement appelée par les hommes du gang. Elle parle peu. Mais son regard dit tout : résignation, tristesse, douleur. Qui écoutent finalement ces cris humanicides.
« Plus de 1,2 million d’enfants vivent sous le spectre de la violence armée. Selon les estimations, 25 % des 703 000 personnes déplacées à l’intérieur du pays (parmi lesquelles on recense 365 000 enfants) se trouvent actuellement dans la capitale où elles font face à des conditions extrêmement difficiles et à diverses menaces», selon l'UNICEF.
Les filles sacrifiées en silence
De nombreuses jeunes filles se retrouvent piégées dans des relations avec des membres de gangs. Certaines sont forcées, puis s'adaptent et d’autres s’y résignent pour survivre. Elles font la cuisine, font des courses, servent de "compagnie". A maintes reprises, quand je sors pour aller acheter quelque chose au marché pour maman, des hommes de groupes armés m'appellent et me disent sans cesse “gade yon fanm mesye, fòk ou mandanm mwen kanmenm”. Je refuse de répondre; delà, je reste sans cesse dans ma chambre, parce que j'avais vite peur de sortir pour éviter qu'on puisse me harceler comme bon leur semble », avance-t-elle.
« Un jour, en allant au marché, des hommes armés m'ont pris et m'ont amené chez le chef principal qui m'a témoigné de ses envies pour moi, et m'a interdit de sortir. J'avais peur. Il m'a dit “ou se madanm mwen a pati de jodi…”. Et d'un simple regard, ces hommes m'ont amené dehors et m'ont interdit de quitter le quartier et ont pris mon téléphone portable tout en m'invitant à venir le prendre quand j'en ai envie», a affirmé la jeune fille en persistant de ne pas citer son nom.
Ce sont des victimes silencieuses d’un Etat qui les a abandonnées. Elles ne vont plus à l’école. Elles n’ont plus de rêves. Elles ont juste peur. Et elles s’habituent.
Briser le cercle, rouvrir les portes
Il est urgent d’agir. Qui alors? Les organisations humanitaires ? L’État failli ? Ou la population ? En tout cas. De rouvrir les écoles, de créer des espaces sûrs pour les jeunes. Faut-il des tentes scolaires dans les zones sûres, des bus pour transporter les élèves, un programme spécial pour les jeunes en situation de vulnérabilité? Mais parle-t-on de sécurité, quand même. D'un État en mode opératoire non abouti. Faut-il d’un plan de sécurité ? Des soins psychologiques ? Peut-on concevoir des appuis sans assurer la sécurité ou la reprise de ces zones contrôlées par les gangs ? Voilà la place de la nécessité d’une politique forte pour désarmer les quartiers et redonner confiance aux familles qui deviennent de plus en plus vulnérables.
En cela – alors que les groupes armés compteraient, selon des estimations de l'ONU du 28 mai 2024, dans leurs rangs, 30 % à 50 % d’enfants, lesquels sont victimes de coercition, d’abus et d’exploitation dans des conditions matérielles précaires et de fragilité socio-économique. Selon une source de l'ONU, 90 % de la population vit dans la vulnérabilité, les enfants se trouvent dans des conditions inhumaines. Plus de trois millions d’entre eux se livrent à la faim. Alors que soutient l'UNICEF, dans le même temps, «les perturbations politiques qui sévissent depuis des années, conjuguées aux conditions économiques catastrophiques, ont conduit à la prolifération de groupes armés, dont un nombre croissant d’enfants du pays se voient contraints de grossir les rangs faute d’autres moyens de survie ou de protection, ce qui constitue une violation manifeste de leurs droits».
Par ailleurs, Catherine Russell, Directrice générale de l’UNICEF affirme « Les enfants en Haïti sont pris dans un cercle vicieux de souffrance : ils sont poussés à rejoindre les groupes armés par pur désespoir, notamment en raison de la violence, de la pauvreté et de l’effondrement des systèmes qui devraient les protéger », tout en soutenant que les enfants recrutés par les groupes armés se voient assignés diverses tâches, comme la cuisine, le ménage, le guet etc.
Une jeunesse abandonnée, mais pas totalement perdue
Ces jeunes sont-ils des délinquants voulus délibérément ? Sont-ils des enfants abandonnés par l’État, et détournés par une société fracassée, fragmentée par un État en conflit latent avec Viv Ansanm? Ces jeunes, avaient-ils des rêves, des ambitions positives ? Ou veulent-ils juste vivre malgré eux dans les voies que leur offre l'État comme nouvelle orientation ou dynamique politique ? Si on leur donne les moyens de s’en sortir, ne peuvent-ils pas encore rebondir ? Alors que chaque jour qui passe les enfonce un peu plus dans l’enfer des gangs armés. Ce n’est plus une urgence. C’est une question de vie ou de mort, d’avenir de la jeunesse haytienne. Ces jeunes qu’on accuse souvent… choisissent-ils vraiment cette voie? Elle semble avoir été imposée par le laxisme d'un État failli. Ces jeunes semblent-ils fuient l’ennui, la misère, l’oubli, pour s'ouvrir littéralement aux activités de violences incontrôlées malgré les menaces de la vie brève. Ils entrent dans les gangs comme on entre dans un refuge. En ce sens, à quoi nous réserve-t-il à l'avenir de la jeunesse haytienne, dans cinq (5) ans, dans dix (10) ans, dans quinze (15) ans ? Parce que tout simplement l’État ne les protège pas. Parce que l’école ne les accueille pas non plus. Parce que la peur, chez eux, est devenue une habitude, un quotidien imposé par les activités de violences armées, sous les yeux, dirait-on, complices de l'État.
Mais tout cela peut changer, croit-on dur comme fer. S’il y a une vraie volonté. Si l’on met enfin ces jeunes au cœur de priorités du pays.
joseph.elmanoendara@student.ueh.edu.ht,
Formation : Sciences Juridiques/FDSE, Communication sociale/Faculté des Sciences Humaines (FASCH), Masterant en Fondements philosophiques et sociologiques de l’Éducation/ Cesun Universidad, California, Mexico
