Les victimes n'ont jamais aimé leurs bourreaux. Mais, ils doivent savoir comment les ménager pour subir moins les maux que ceux-ci peuvent leur infliger. Ce doit être le cas politique d'Haïti dans ses relations avec les États-Unis, depuis l'occupation américaine de 1915. Les libertés que jouissent les états dans les organismes internationaux qui structurent le multilatéralisme donnent le droit de protestation contre les ingérences, mais ne fournissent pas les moyens défensifs proportionnellement aux États victimes pour riposter, quand les violations des souverainetés nationales tournent à des invasions militaires et des bombardements. Ukraine, Palestine, Venezuela, et Iran sont des cas contemporains qui illustrent les différences dans les attitudes de ces organismes, et la valeur du droit international.
Dans le nouveau contexte de la géopolitique et de la géostratégie qui se dessine en Amérique et dans le monde, Haïti connait une crise structurelle, dont les facteurs explicatifs sont enracinés dans les effets de l'application de la doctrine de 1823 du président américain James Monroe. Une doctrine élaborée en réponse aux influences européennes. L'occupation de 1915 a contribué à la structuration des institutions étatiques pour une présence permanente des États-Unis dans les décisions liées doublement à la politique intérieure et extérieure d'Haïti. Et la mémoire de ce fait historique a nourri un anti-américanisme dans l'âme collective, mais qui n'a jamais eu des expressions stratégiques pour nouer des rapports a effets positifs pour le développement des ressources du pays et le fonctionnement de sa démocratie avec la puissance américaine hégémonique dans tout le continent. Mais, la gravité de cet anti-américanisme, qui serait légitime s'il visait l'impérialisme militaire des Etats-Unis, c'est qu'il n'est pas corollaire d'un nationalisme visionnaire et ouvert sur une diplomatie internationale avec l'égalité des souverainetés nationales comme principe. Car, le rôle de vassaux des dirigeants haïtiens face aux puissances étrangères ne donnent jamais l'exemple de la dignité politique de ceux et celles qui représentent la souveraineté nationale sur la scène diplomatique internationale.
La nation de la souveraineté européenne parallèlement à celle de la souveraineté nationale des états européens aurait dû porter les états américains à réfléchir sur la fonction de l'organisation des états américains (OEA) dans l'exercice de la gouvernance souveraine de ces états dans le continent. Mieux encore, à réfléchir sur les violations que ces états ont subi des États-Unis. Tandis que l'organisation des Nations Unies (ONU), nonobstant les pays ayant le droit de veto dans les décisions sur la résolution des conflits interétatiques, ne peut pas protéger les souverainetés des pays du sud membres dans les faits. Ce qu'illustrent encore les faits qui se passent en Ukraine, au Palestine, au Venezuela, ou en Iran.
À l'égard de cette réalité politique de la scène mondiale, sans être dans l'indignité et la lâcheté, on ne peut pas sortir de la crise haïtienne par l'anti-américanisme qui serait une arme d'une dialectique plus inefficace, et non pas moins ironique, face à la puissance américaine hégémonique et dominante dans l'Amérique et dans le monde. Alors que faire, pour paraphraser Lénine?
Il faut que les futurs dirigeants adoptent une diplomatie stratégique, et qui pose l'alliance avec les États-Unis, pour traiter les questions de la gouvernance du pays, comme l'a suggéré l'historien Michel Soukar, sur la base d'un plan de développement à long terme, comme une stratégie priorisée dans la vision nationale de la géopolitique haïtienne. Cela doit nous amener au fait que les idéologies ne sont plus déterminantes dans les alliances et les coopérations internationales, comme ce fut le cas avant l'effondrement de l'union soviétique à la suite de la guerre froide. C'est-à-dire, les prises de position marxisante ne pèse plus dans les plateaux de la balance politique et diplomatique. Cela n'a pas le sens de la mise en berne des drapeaux de justice sociale et de bien-être économique pour les peuples. Car, il n'y a pas de monde et de culture sans la manipulation des idéologies. Et comme le souligne le journaliste et penseur Régis Debray dans son livre «Raison politique ou l'inconscient religieux» la mise dans les tiroirs d'une idéologie se fait toujours avec l'apparition d'autres idéologies plus contextuelles. Mais, cela nous réfère plutôt au rôle des marchés mondialisés, des échanges de technologie, et des influences culturelles que facilitent les migrations des gens.
Les décennies passées nous ont donné la preuve que les partis au pouvoir de la maison blanche ne change pas la politique américaine vis-à-vis d'Haïti. Le changement de parti à Washington ne fait que modifier l'attitude du département d'État américain à l'égard des dirigeants haïtiens qui doivent faire preuve d'intelligence politique et diplomatique, et montrer qu'ils peuvent être des hommes et des femmes d'État responsables jusqu'au point de savoir négocier les intérêts nationaux, régionaux, et continentaux d'Haïti. Donc, nous devons apprendre à diriger Haïti non pas en vassaux des dirigeants des États-Unis, sans nous ridiculiser dans cet anti-américanisme qui ne pourra jamais affaiblir la puissance de domination militaire, économique, technologique, culturelle, et politique des États-Unis sur le continent. Mais, diriger pour inspirer aux dirigeants de ce pays dont les territoires se sont étendus par l'achat de la Louisiane grâce aux conflits entre Toussaint Louverture et Napoléon Bonaparte, la confiance et le respect vis-a-vis d'un état qui est au cœur de l'histoire et des intérêts de l'Amérique. Une Amérique qui ne peut être aux américains des États-Unis s'il n'est plus aux américains de toutes les nations de l'hémisphère.
Cheriscler Evens
Professeur et journaliste
Pour redéfinir nos rapports avec les Etats-unis!
