La tentative de révocation d'Alix Didier Fils-Aimé à la Primature, à peine quinze jours avant une échéance pivot de l'Accord du 3 avril 2024, marque une rupture sémantique majeure qui se décline en le passage de la « politique des secteurs » à la « politique des réseaux d’un secteur ». En revanche, le PM Fils-Aimé n'est pas le produit des officines partisanes traditionnelles citées à l'article 5 de l’accord politique pour une transition pacifique et ordonnée mais un pur produit de l'élite économique, ancien président de la Chambre de commerce et d'industrie d'Haïti (CCIH). Son ancrage est celui de la section IV, article 7 dudit accord, qui exige un profil « non partisan » et « compétent ».
En cela, son primat dès lors repose sur une ambiguïté sémantique, non moins politique qu'intelligente. Alors que l'accord prône la collégialité, Fils-Aimé incarne un pragmatisme entrepreneurial qui entre en collision directe avec la lourdeur bureaucratique et de la politique pure du CPT. Son ancrage socio-politique dans le secteur privé et ses liens avec les instances internationales lui confèrent une légitimité de « technicien du sauvetage », le positionnant non pas comme un subordonné du Conseil, mais comme un gestionnaire de crise qui a taillé un allié phare : le coordonnateur du CPT, Laurent Saint-Cyr. Cette dynamique crée un court-circuit avec la section VI de l’accord par le fait que là où le CPT cherche à « piloter » politiquement (article 4), Fils-Aimé cherche à « conduire » opérationnellement (article 19). Ce glissement sémantique du pouvoir vers la Primature explique la division fondale-natale au point que le CPT a vu en lui un exécutant, il s'est imposé comme le pivot du redressement apparent économique et sécuritaire d’alors, en mobilisant les forces de sécurité en privilégiant une politique sectariste, d’aide humanitaire et d'assainissement des rues.
L'échec institutionnel
L'échec de l'Accord du 3 avril 2024 au détriment du CPT réside dans la polysémie de ses termes et l'inexécution de ses clauses de contrôle et s’explique par la :
1. La pathologie de la collégialité (sections II et III). L’article 2 instaure une gouvernance à trois têtes, mais la sémantique de l’« instance » a été dévoyée. Le CPT, au lieu d’être une présidence symbolique de transition, serait transmuté, à quinze jours de fin de mandat en un directoire omnipotent. L’article 4 prévoit que le Conseil assure « l'orientation et le pilotage ». Or, dans l'herméneutique du pouvoir ayitien, « piloter » a été interprété comme « régenter ». La division entre les membres votants (article 5) a transformé la collégialité en une arène de veto croisés, empêchant toute décision rapide sur la sécurité nationale promise à l'article 17.
2. Le silence coupable de l’OCAG (sections V et VIII) par le CPT. Le verrou de sécurité de l’Accord était l’Organe de contrôle de l’action gouvernementale (OCAG). Mais jamais installé dans les faits. L’article 9 prévoit sa constitution sur la base de « larges consultations ». Sémantiquement, le terme « consultations » a servi d'alibi à la procrastination. L’absence de cet organe, qui devait veiller à l’éthique (article 22) et au respect des lois, a laissé le champ libre à une dérive budgétivore. Sans l’OCAG, l’article 50 sur la « réduction du train de vie de l’État » est devenu une amère ironie. L'échec du CPT est ici sémantique parce que l'organe était « prévu », mais jamais « impératif » dans son calendrier d'installation, contrairement au gouvernement.
3. La rupture de la " Bonne foi ". L’Article 46 (section XV) est le pilier moral dudit accord car il exige une coopération de « bonne foi ». La rupture entre le CPT et Alix Didier Fils-Aimé, survenue à l'approche de l'échéance du mandat, démontre que la sémantique de la « convivialité citoyenne » a cédé devant la réalité des ambitions personnelles. La division s'est cristallisée sur l'article 8 par le fait que le CPT voulait imposer des ministres-clans, tandis que Fils-Aimé, fort de son prétendu ancrage socio-politique, exigeait des ministres-cadres.
4.L'impasse électorale et constitutionnelle. L'échec est aussi chronologique. L’article 31 (sections X et XI) prévoyait neuf mois pour la Conférence nationale, et l'article 14 fixait 60 jours pour le CEP. En jouant sur la sémantique de l'insécurité pour justifier chaque retard, le CPT a rendu l'article 12.1 (fin du mandat le 7 février 2026) techniquement impossible à respecter. La transition est ainsi passée d'un processus « ordonné » à une stagnation « calculée ».
L'Accord du 3 avril 2024 a péri de sa propre complexité sémantique. Parce que les acteurs décisionnels ont créé trop de centres de pouvoir (article 2) sans mécanisme de médiation efficace. Le primat d'Alix Didier Fils-Aimé est la réponse naturelle à l'échec de la collégialité du CPT, qui, a priori du décret instituant la formation et le fonctionnement du Conseil de présidence chak moun fè yon ti kout. Dès lors face à un Conseil de neuf membres divisés, le pouvoir tend à se concentrer vers celui qui détient les clés de l'administration et la reconnaissance des bailleurs internationaux. La division à 15 jours de l'échéance n'est que la manifestation finale d'un texte qui a confondu « consensus politique » et « efficacité administrative », mais des stratégies d’intérêt beaucoup plus grandes que cela.
Les erreurs des membres du CPT, entre turpitudes éthiques et naufrage diplomatique
L’échec de l’Accord du 3 avril 2024 n’est pas seulement structurel mais profondément humain et comportemental. Les membres du CPT, investis par l'article 16 de la mission de « remettre Ayiti sur la voie de la dignité », ont succombé à des dynamiques qui ont fini par vider l'accord de sa substance éthique, qui s’explique d’une part par les passés troubles et l'onde de choc de l'affaire BNC. Au point que l’une des erreurs les plus rédhibitoires fut la compromission de l'intégrité morale, pierre angulaire de la section XII. L'affaire de la Banque nationale de crédit (BNC), impliquant trois membres du Conseil — Smith Augustin, Louis Gérald Gilles et Emmanuel Vertilaire —, a agi comme un poison lent. Accusés d'avoir sollicité des pots-de-vin d'un haut fonctionnaire, (rapport de l’ULCC sur les trois membres du CPT) ces conseillers ont violé l'esprit de l'article 38 de l’accord du 3 avril 2024 qui engageait en contrepartie la gouvernance à renforcer la lutte contre la corruption.
D’autre part, sémantiquement, cette affaire a créé une dissonance insupportable entre le serment de l'article 15 (« Je jure... de respecter les droits du peuple ») et la réalité des pratiques clientélistes du CPT. Au lieu de se retirer pour préserver l'institution, l'obstination de ces membres à siéger pour ensuite vomir des décrets sur leurs immunités présidentielles, a paralysé le Conseil, transformant une instance de pilotage en une forteresse d'impunité. Cette erreur a non seulement discrédité le CPT aux yeux de la population, mais a aussi rendu caduque la mission de « redressement institutionnel » prévue à la section XIII.
Le détournement de la collégialité
La section III instaure une présidence collégiale pour éviter l'autoritarisme. En revanche, l'erreur sémantique et politique des membres a été de transformer le « pilotage » (article 4) en un partage de gâteau étatique. Au lieu de se comporter en gardiens de la transition, les conseillers ont agi comme des chefs de factions. L'ambition de « tout gagner » — contrôle des douanes, des directions autonomes, et des ministères régaliens — a pris le pas sur la feuille de route de la section XIV.
Cette boulimie de pouvoir a engendré un conflit permanent avec le Premier ministre. En tentant de s'immiscer dans la gestion quotidienne (nomination de directeurs, gestion de budgets), le CPT a violé l'article 18 qui délègue l'autorité administrative au Gouvernement. Cette confusion des genres a créé une politique hypertrophie de l'exécutif où neuf « présidents » se disputaient le sceptre, rendant toute décision sécuritaire ou électorale impossible.
La perte de confiance de l’internationale
La faute politique majeure du CPT réside dans son incapacité à maintenir le soutien des partenaires internationaux, alors qu’indispensable selon les articles 26 et 27 pour la Mission multinationale de soutien à la sécurité (MMSS). L'accord prévoyait une « coopération avec les partenaires internationaux ». Or, les scandales de corruption et l'instabilité chronique provoquée par les luttes intestines ont laissé le Core Group, mené par les États-Unis.
La Maison Blanche, initialement marraine du CPT par l’intermédiaire de la Caricom et de l'OEA, a fini par percevoir le Conseil comme un obstacle à la stabilité plutôt que comme son moteur. Le revirement diplomatique s'est opéré lorsque les USA ont constaté que l'échéance du 7 février 2026 (article 12.1) ne pourrait jamais être respectée sous cette direction erratique. La perte de confiance fut totale quand le CPT a tenté de révoquer le Premier ministre de manière unilatérale, une manœuvre jugée par Washington comme un coup d'État institutionnel déguisé, contredisant l'article 46 sur la coopération de bonne foi. En perdant le « parapluie » diplomatique, les cinq membres du CPT ont signé son arrêt de mort politique, laissant le primat à un Alix Didier Fils-Aimé perçu comme plus fiable et « managérial ».
L'échec du Conseil présidentiel de transition (CPT) face aux quatre piliers de l'Accord du 3 avril 2024 — la transition, la sécurité, la relance économique et les élections — révèle l'incapacité de la classe politique traditionnelle à s'élever au-dessus d’intérêts de chapelle pour embrasser l'intérêt général. La section IX de l'Accord prévoit la mise en place d'un Conseil national de sécurité (article 25) pour répondre à la violence des gangs. Le CPT aurait traité la sécurité comme une variable d'ajustement politique plutôt que comme une urgence vitale. L'échec est ici patent car les membres du Conseil ont passé plus de temps à se disputer la présidence tournante qu'à coordonner avec le Gouvernement et la Mission multinationale de soutien à la sécurité (MMSS) les modalités de la section XIV. Cette inertie a permis aux groupes armés de consolider leur emprise, rendant la "transition pacifique" sémantiquement absurde face à une réalité de plus en plus belliqueuse.
L'agonie de la relance économique
Sur le front économique, l'échec du CPT est une violation directe de la Section XIII. Compte tenu de l'article 41 exigeait une priorité à la relance et à la réhabilitation des infrastructures. Or, la classe politique représentée au sein du CPT a privilégié une économie de rente. Au lieu de lutter contre la contrebande (article 42), le Conseil s'est embourbé dans des luttes d'influence pour le contrôle des directions génératrices de revenus. Cette " boulimie budgétaire " a empêché toute mobilisation de ressources pour les services de base (article 43), laissant la population dans une précarité aggravée, loin de la « dignité » promise par l'Article 16.
Le mirage des Élections
Le pilier électoral (Section XI) est sans doute le revers le plus cinglant. Le retard dans la nomination du Conseil électoral provisoire (CEP) — qui devait être effectif dans les 60 jours suivant l'installation du gouvernement (article 14) — a tué dans l'œuf tout espoir de respecter l'échéance du 7 février 2026 (article 12.1). D’un point de vue sémantique, la classe politique a utilisé le CEP comme une monnaie d'échange, chaque secteur de l'article 33.1 cherchant à placer ses pions pour garantir sa survie future. En cela, le CPT a échoué car il a transformé l'accord de transition en un instrument de conservation du pouvoir. Face à cette faillite, la classe politique apparaît comme le principal obstacle au renouveau d'Ayiti. L'ascension d'Alix Didier Fils-Aimé, dans ce contexte, ne représente pas seulement un changement de tête, mais une tentative désespérée de substituer l'efficacité managériale à une politique partisane devenue toxique et incapable de livrer les résultats promis à la section XIV.
L'épisode final de cette tragédie institutionnelle s'est joué dans les coulisses de réunions extraordinaires, orchestrées par une faction de quatre membres du Conseil présidentiel de transition (CPT). Ce " bloc des quatre ", cherchant à reprendre un contrôle total sur l'appareil d'État, a entrepris une manœuvre de destitution à l'encontre d'Alix Didier Fils-Aimé, au mépris flagrant des procédures de l'Accord du 3 avril 2024.
Manigance des "réunions extraordinaires"
Sémantiquement, le terme « réunion extraordinaire » a été détourné de sa fonction de gestion d'urgence pour devenir un outil de coup d'État basculé. En se réunissant en vase clos, ces membres ont violé l'article 4, qui impose une orientation « collégiale », et l'article 46, qui exige la « bonne foi ». La manigance visait à révoquer le Chef du Gouvernement par simple résolution, court-circuitant l'esprit de l'article 18 qui garantit l'indépendance de l'exécutif ministériel. Cette tentative de révocation n'était pas motivée par une carence de résultat, mais par la résistance de Fils-Aimé face aux pressions clientélistes concernant le remaniement du cabinet prévu à l'article 8. Il s'agissait d'une lutte frontale pour le contrôle du trésor public et des nominations diplomatiques avant la fin du mandat.
C'est ici que le " Droit de crise " mentionné à l'article 48 a rencontré la Realpolitik internationale. Face à cette instabilité provoquée, l'Ambassade des États-Unis à Port-au-Prince, appuyée par le Core Group, est sortie de sa réserve diplomatique. Dans une démarche sémantique claire, Washington a réaffirmé son soutien au « primat de l'efficacité » incarné par Fils-Aimé contre les « manigances partisanes » du CPT. L'intervention américaine a rappelé au Conseil que la légitimité internationale, et donc le financement de la transition et de la MMSS (article 27), était conditionnée au respect des processus démocratiques et non aux humeurs d'un collège divisé. En se rangeant du côté d'Alix Didier Fils-Aimé, les États-Unis ont neutralisé la tentative de révocation, transformant le CPT en une structure de plus en plus protocolaire. Ce dénouement souligne l'échec définitif de la classe politique à s'auto-réguler; sans le "tuteur" international, l'Accord du 3 avril 2024 aurait été définitivement enterré sous les décombres d'une énième crise de palais. La division, survenue à seulement 15 jours de l'échéance du mandat, a fini par sceller le sort d'un CPT perçu désormais comme le principal facteur d'instabilité du pays.
La nouvelle tendance de la rue et les perspectives au-delà du 7 février
Alors que l'échéance fatidique du 7 février 2026 — terme constitutionnel et politique gravé dans l'article 12.1 de l'Accord — approche à grands pas, une mutation sociopolitique s'opère sur le pavé port-au-princien. La " rue ", moteur de contestation contre tout pouvoir établi, semble opérer un virage sémantique et stratégique, délaissant les slogans de rupture totale pour un soutien pragmatique au Chef du Gouvernement, Alix Didier Fils-Aimé. Une forme de plébiscit de l'efficacité contre la rhétorique des secteurs politiques.
La tendance actuelle de l'opinion publique se cristallise sur un rejet viscéral de la collégialité inopérante du CPT. Pour le citoyen lambda, les "secteurs" énumérés à l'article 5 ne sont plus des vecteurs de représentativité, mais des syndicats d'intérêts privés. À l'inverse, Alix Didier Fils-Aimé bénéficie d'une « aura de technicien » qui tranche avec le passé trouble de certains conseillers. Le soutien de la rue s'articule autour de l'espoir d'une relance économique concrète (Section XIII) et d'un retour à la sécurité (section IX). Le Premier ministre est perçu comme le dernier rempart contre un effondrement total au-delà de toutes approches théoriques, celui qui "tient la barre" quand le Conseil se perd en querelles byzantines.
Le dilemme du 7 février est explosif. Car la question qui brûle toutes les lèvres est celle de la survie de l'Exécutif après le jour de l'échéance. L'article 13 est pourtant sans équivoque, puisque « le Conseil présidentiel ne peut bénéficier de la prolongation de son mandat ». Sémantiquement, au soir du 7 février, le CPT perd sa substance légale et contractuelle. En revanche, le vide institutionnel est un luxe qu'Ayiti ne peut plus se permettre. Plusieurs perspectives se dessinent alors. Le maintien d'un Exécutif à deux têtes "de fait" : Malgré la fin du mandat, le CPT pourrait tenter de se maintenir sous couvert du « Droit de crise » (article 48), créant une période d'extra-constitutionnalité où Alix Didier Fils-Aimé resterait le moteur opérationnel tandis que le Conseil s'effacerait vers une fonction purement notariale.
Le primat de la Primature est pourtant devant la porte. Fort du soutien du Core Group et d'une partie de la société civile, le Premier ministre pourrait se retrouver seul dépositaire de la signature de l'État pour assurer la transition vers les élections. Dans ce scénario, la section VII de l'Accord absorberait les prérogatives de la section III, transformant le régime en une sorte de "gouvernance de salut public" monocéphale. Dès lors un risque de collision frontale surgit. Parce que le danger réside dans l'interprétation de l'Article 12. Si le CPT s'accroche au pouvoir sans avoir livré le Conseil électoral provisoire (article 33) ni la sécurité promise, la rue, aujourd'hui en attente, pourrait se retourner contre l'ensemble de l'édifice. Le 7 février ne sera pas seulement une date calendaire, mais un test de sincérité pour Alix Didier Fils-Aimé : saura-t-il transformer ce "soutien de la rue" en un levier pour imposer le calendrier électoral de la section XI, ou sera-t-il emporté par l'onde de choc de la fin de mandat d'un Conseil devenu illégitime ? L'enjeu est de passer d'une transition subie à une transition aboutie, où le langage de la force cède enfin la place à celui des urnes. En tout cas, que se passera-t-il dans les jours à venir : le CPT cessera-t-il de frapper le tambour ou laisse la barre au profit de Laurent Saint-Cyr et Alix Didier Fils-Aimé du secteur privé des affaires ?
elmano.endara_joseph@student.ueh.edu.ht
Masterant en Fondements philosophiques et sociolinguistiques de l’Éducation/Cesun Universidad, California, Mexico, Juriste et Communicateur social
