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Cette tribune factuelle, illustrée et documentée est une réponse à la question et aux messages reçus des patriotes, politiques, étudiants et chercheurs sérieusement intéressés par les débats et réflexions sur la reconstruction d’Haïti. |
Par Rose Nesmy Saint-Louis
Un peu de patience et d’attention s’il vous plaît. Le sujet est immense, profond, complexe et controversé. Plus on en parle, plus ça se complique, plus ça s’obscurcit. Je tenterai de le clarifier en partant de très loin. Un avertissement : je ne suis ni un exégète ni un apologète de la sagesse et de l’histoire anciennes de l’Occident, le modèle de progrès que nous imitons mal.
Je reconnais simplement certaines vérités, entre autres : l’Occident judéo-chrétien n’est pas aussi occidental que nous le croyons ; enlevant le judaïsme, l’Occident — au sommet de son hubris et en dépit de son ingratitude souvent exprimée à l’égard des Juifs — perdrait son essence spirituelle ; selon le Talmud, l’interprétation de la Torah, le texte fondamental du judaïsme, on répond à toute question vertigineuse par une autre question simple et claire.
Je reformule donc ma question : d’où viendront les ressources humaines et financières pour la reconstruction d’Haïti ? Par-delà les promesses mirifiques de nos politiciens, la charité des missionnaires chrétiens, l’offrande des institutions internationales et la parcimonie des pays dits amis d’Haïti, la réponse requiert, je souligne, de la sagesse, de l’intelligence, de la volonté, de la créativité, de l’audace, du courage et du patriotisme ou de l’amour du pays, sans tomber dans le piège de l’idolâtrie de l’histoire. L’Haïti de 1804 fut un nouveau regard lumineux sur les sœurs siamoises de l’humanité, Liberté-Égalité-Fraternité. Malheureusement, nous n’avons pas su cultiver ces valeurs dans notre jardin national. « L’esclavage en est la cause, » dit-on. J’en doute.
Des nations, de cultures différentes, ont fait montre de ces vertus ci-dessus soulignées grâce à l’intuition politique, la bonne lecture de l’Histoire du monde, des nations et de leurs dirigeants. Citons : (1) la nation juive sortie d’Egypte esclavagiste et de la shoah ou du judéocide de la Seconde Guerre mondiale, (2) la nation vietnamienne libérée de la prison idéologique et du traumatisme causé par le pilonnage du Vietnam par deux puissances mondiales, (3) la nation sud-africaine sortie de l’apartheid, de l’avilissement, de l’humiliation, de la haine et du rejet de l’autre, (4) la nation rwandaise émergée solidairement des animosités génocidaires, etc.
Dans le tréfonds culturel de toute nation demeurent les fondamentaux de l’humanité. L’Humain peut faire des « miracles », pour le meilleur et le pire. La difficile conquête du monde par le premier Humain, le premier « humanisateur » et « colonisateur » de la planète, parti d’Afrique il y a environ 300 000 ans, démontre cette vérité. La Révolution haïtienne, la prouesse de nos plus proches ancêtres, illustre cette vérité. Tout dirigeant haïtien qui se croit inférieur ou supérieur à un autre être humain n’a rien à faire dans la reconstruction d’Haïti ; dangereux, il fait du mal au pays et se fait du mal. Ainsi, j’exposerai ma pensée à travers le prisme de l’histoire, de la société et de l’économie haïtiennes. Pouvons-nous remonter les pentes de nos malheurs ?
De prime abord, faisons une mise au point. J’entends par « fondamentaux de l’Humanité » : la pensée, la conscience de soi, le besoin de sécurité, le libre-arbitre, le langage, le rapport au temps (le passé le présent et l’avenir), la coopération sociale, la capacité d’adaptation et d’innovation (Max Planck Institute For Evolutionary Anthropology, Early Homo sapiens innovation and Adaptation, 09/04/2024), l’amélioration continue du travail, la gestion et l’exploitation des ressources limitées (pour la satisfaction des besoins et désirs illimités) et une forme de création, d’accumulation et de partage des richesses.
Bien étudiée, l’accumulation des richesses est facilitée par le développement des ressources humaines doublé de la création, la circulation et la manipulation de l’argent — des premières pièces frappées par Gygès, le roi de Lydie (l’actuelle Turquie) en 687 avant J.-C — en passant par le statère d’or du pharaon Téos (360 avant J.-C), la monnaie-papier inventée en Chine (utilisée depuis le VIIe siècle) — à la monnaie dématérialisée d’aujourd’hui (Bibliothèque Francophone Multimédia, BFM, L’Histoire de la monnaie, 20/04/2020).
Maintenant, revenons-en à notre question : d’où viendront les ressources humaines et financières pour la reconstruction d’Haïti ? Je réponds progressivement, en trois temps, à travers trois autres questions et réponses qui — en dépit des baratins racontés sur les réseaux sociaux — devraient être au cœur de tout débat sérieux autour de l’embrouillement de la crise conjoncturelle et la Crise structurelle de l’économie et de la société haïtiennes.
I
QUELLE HAÏTI AVONS-NOUS À DÉCONSTRUIRE POUR LA RECONSTRUCTION ?
Acceptons que le parcours de notre nation, bien partie du point de vue conceptuel, est décevant et tragique. Ce parcours est marqué par la violence politique, l’absence de croissance économique forte et durable, l’exclusion socio-économique de la majorité nationale et le rejet du progrès national par la minorité nationale. Les résultats se résument essentiellement dans un cycle de coups d’État, de dilapidations du trésor public, d’interventions étrangères et de transitions d’une mauvaise gouvernance à une autre dans le même désordre et la même faiblesse socioéconomiques. Nous avons échoué collectivement. Nos quelques grands succès individuels ne sont que des îlots qui brillent dans l’obscurité de notre océan national de malheurs.
Le trajet est long : de la magnifique conception de la construction de l’État-nation saisie dans l’idéal de la Révolution haïtienne (1791-1804) → à l’assassinat de Jean-Jacques Dessalines (17/10/1806), le principal père-fondateur de la nation → en longeant vers l’abandon de l’idéal de la Révolution, le lancement du long chantier de construction contrerévolutionnaire par le haut d’un mauvais État-nation (1806-1986) → traversant la mise en place et l’effondrement de la dictature duvaliériste (1957-1986), la plus longue et la seule dictature dynastique de notre histoire → le déclin du mauvais État-nation inachevable → jusqu’à la tentative de reconstruction d’un nouvel État-nation dans les décombres de l’État failli, sans une vision nationale, avec une nation éclatée, désorientée dans la pauvreté inhumaine, de1986 à nos jours.
Tout cela est survenu sur la même superficie de 27 750 Km² — repartie entre les terres mal administrées (27 560 km²), les eaux intérieures incontrôlées (190 km²) et un littoral de 1771 kilomètres — ajoutée à une zone économique exclusive (ZEE) de 123 525 km² poissonneuse, polluée, inexplorée et abandonnée (University of British of Columbia (UBC), Sea Around Us, Catches by Taxon in waters of Haiti, 2024), au milieu de la mer montante du réchauffement climatique, avec une population passant de moins 500 000 en 1804 à 12,08 millions en 2025, une nation déboussolée. Celle-ci est aussi l’opportunité, la sérendipité, le prolongement ou le continuum national, le fruit fortuit de la mésaventure nationale : la Diaspora. Nos dirigeants successifs ont fait d’Haïti un marécage politique miné (Tableau 1).
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Tableau 1 – LES PÉRIODES CHARNIÈRES DE PLUS DE DEUX SIÈCLES DE CRISE |
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PÉRIODES |
DÉMOGRAPHIE |
ÉCONOMIE |
SOCIÉTÉ |
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14/8/1791 : Cérémonie du Bois Caïman, début de la révolution 1/1/1804 : Déclaration de l’indépendance |
500 000 Noirs + 30 000 Blancs + 25 000 Métis et de libres = 555 000 habitants (source : Julius S. Scott, The Common Wind, 2018) |
- Sortie de la prospérité de l’économie coloniale de plantation esclavagiste et raciste - Tentative de sortie du chaos économique postrévolutionnaire |
- Tentative de destruction de la société coloniale, esclavagiste et raciste (Taux d’illettrisme : 95-97 %) - Déclaration d’une société libre, juste et fraternelle |
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1/1/1804-17/10/1806 - L’établissement d’un régime impérial pour un nation libre, sécurisée dans la poursuite du bien-être national - L’assassinat de l’Empereur Jean-Jacques Dessalines |
- Pas de chiffre - Pertes démographiques : beaucoup de morts, et exode massif des Blancs et Mulâtres - Population considérablement réduite, loin inférieure à celle d’avant la Révolution, très loin de 500 000 |
- Embargo mondial contre Haïti - Naissance du communisme de facto, avec l’État comme le plus grand propriétaire - Grande privatisation dans le plus grand désordre, naissance de la corruption systémique, de l’État-vache à lait et d’un secteur privé hors-la-loi |
- Première tentative de création d’une société, sécurisée, libre, éduquée, fraternelle et prospère (selon la constitution impériale de 1805) - Démarrage de la société à plusieurs vitesses où les Haïtiens ont un accès inégal à l’éducation, aux ressources, aux droits et aux opportunités (Taux d’illettrisme : ≥ 98 %) |
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17/4/1825-1950 La dette de l’indépendance – un montant de 150 millions de francs or ($21 milliards, 2025) réduit à 90 millions en 1838 |
1950 : une population de 3,2 millions et un taux d’illettrisme de 89% passant à 39% en 2024 (MacroTrends, 2025) |
- Une lourde dette, 16 fois du PIB d’Haïti en 1826 (Amnesty International, France, 17/04/2025) - Une dette indolore pour la minorité, douloureuse pour la majorité et remboursée par les paysans/exclus sociaux |
La violente poursuite de la construction d’une société fondée sur l’obscurantisme, les préjugés de toutes sortes, l’exclusion sociale et l’oppression politique, économique et spirituelle de la majorité nationale |
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Auteur : Rose Nesmy Saint-Louis |
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Alors, nous nous questionnons : Qu’avons-nous fait pour mériter ce fardeau national, cette laideur, cette frayeur, cette terreur ? Qu’avons-nous fait pour tomber aussi bas dans cette haine frénétique de nos dirigeants du pays, du peuple et d’eux-mêmes, cette corruption systémique, cette débauche voyoucratique, cette médiocrité politique ? Qu’avons-nous fait pour arriver à cette explosion nationale, cette monstruosité gouvernementale, cette présidence heptagonale, ce Conseil Présidentiel de Transition (un CPT burlesque de sept coprésidents-potentats inconstitutionnels et deux observateur distraits), ce premier ministre sous-capable, cette Haïti en transition interminable vers une démocratie introuvable ? Diable, qu’avons-nous fait ?
Un aide-mémoire : (1) Assassinat de Jean-Jacques Dessalines (17/10/1806) ; (2) Fin de la dictature militaire de Jean-Pierre Boyer (1818-1843, 25 ans) ; (3) Occupation américaine (28/7/1915-1/8/1934, 19 ans) ; (4) Paiement de la dette de l’indépendance, après 120 ans (1825-1950, voire 1952) ; (5) effondrement de la dictature duvaliériste, 29 ans, (7/2/1986), préparation du suicide des Forces Armées d’Haïti ; (6) Échec du Programme d’Ajustement Structurel, PAS, 25 ans (milieu des années 1980-2010) — la décision économique la plus irréfléchie contre la mauvaise gouvernance et l’échec des entreprises publiques en Haïti, et le renforcement du secteur privé et de la concurrence mafieuse ; (7) Pillage du Fonds Petrocaribe (plus de $4,2 milliards en produits pétroliers), le support financier du Vénézuéla à Haïti ; (8) Pillage du Fonds de la reconstruction après le séisme du 12/2/2010, $13,5 milliards, (source : US NPR, 1/12/2015) ; (9) Assassinat du président Jovenel Moïse (7/07/2021), la gangstérisation d’Haïti et la tragicomédie de l’assistance économico-militaire à Haïti — ($591 millions d’assistance économique et $240 millions d’aide militaire), pour la seule l’USAID en 2024 (USAFacts 2025) ; (10) Prestation de serment du CPT abracadabrant, 25/4/2024.
Le déroulement de notre tragédie nationale est tout sauf une malédiction, yon madichon. La catastrophe a des causes internes et externes. Et il a fallu l’entêtement de nos dirigeants dans la bestialité et une force, une impulsion, une rage, une patience, une volonté et une persévérance destructives pour y arriver. Pour défaire ce que ces bandits nationaux ont fait au pays pendant plus de deux siècles, il nous faudra un peu de temps, contrairement au coup de baguette magique de l’élection d’un autre Corrompu messianique. Pouvons-nous remonter les pentes de nos malheurs ?
À regarder le tableau, on dirait qu’Haïti ressemble plus à une organisation mafieuse qu’à un pays normal. Elle patine comme un vieux camion sans freins et sans phares, attaqué par des gangs-assassins-kidnappeurs-voleurs-violeurs — rempli de citoyens révoltés et de politiciens médiocres et arrogants, frustrés et bruyants — descendant une longue pente glissante, au milieu de deux falaises, en pleine obscurité, sans destination, avec un CPT-apprenti-chauffeur sans permis de conduire légal au volant. Il y a aussi cette tragique réalité qui nous attend :
- La croissance continue de la population dans la pauvreté politiquement déstabilisatrice — de 3,2 millions en 1950, 12,08 millions en 2025, 13,4 en 2030 au pic de 16,1 millions en 2050 (World Bank Group, 8/10/2025) — la population la plus jeune (37,49 %/ou 4,5 millions de moins de 15 ans) et la moins éduquée du continent, la densité de population élevée (432 habitants/km²), l’urbanisation la plus sauvage du continent (61,7% de la population ou 7,4 millions d’habitants dans des villes et bidonvilles insalubres) ;
- La situation intenable : (1) de 4,5 millions de jeunes de moins de 15 ans cherchant le pain de l’instruction dans les ruines et les poubelles de l’Éducation nationale, les kokorat de l’éducation ; (2) de la force de travail sous-qualifiée ou non qualifiée dans une société déchirée, une économie nationale laminée par la faiblesse de la productivité et une économie mondiale en pleine mutation technologique et révolution industrielle et civilisationnelle ; (3) des retraités pauvres, en mauvaise santé, sans assurance maladie et aucune protection sociale, dans la précarité face au cambriolage du fonds de l’Office National d’Assurance-Vieillesse (l’ONA), un crime socioéconomique ;
- Le va-et-vient macabre entre la très faible croissance et la décroissance économiques, -15,13% pour la décennie 2016-2025 (calculé à partir des chiffres de Macrotrends,2025), d’où la relative insignifiance de la croissance de 2% projetée en 2026 par la Banque mondiale ; la corruption accompagnée du manque d’investissement, du désinvestissement et de la fuite des capitaux corrompus ; l’augmentation du chômage, l’accélération de la paupérisation (60% de la population/ou 7,2 millions de compatriotes sous le seuil de pauvreté) et la normalisation du grand banditisme (U.N. News, 1/8/2025 : au moins 85% de la capitale Port-au-Prince sous le contrôle des gangs), avec 1,3 million de personnes déplacées dont 680 000 enfants déracinés de leurs foyers (UNICEF, Haïti : le nombre d’enfants déplacés a presque doublé en un an, 9/10/2025), etc.
Voilà l’Haïti à reconstruire, nous rappelant qu’il est grand temps de mettre un terme à notre tragédie nationale. Je parle d’une Haïti qui a besoin d’un « Jugement dernier », d’un Procès hors norme, accompagné de réparations financières, contre tous les crimes de haute trahison politique, économique et sociale perpétrés contre elle par ses propres fils et dirigeants — sans oublier la rançon de la France (la dette injuste de l’indépendance), une France aujourd’hui prête à faire son acte de contrition pour avoir trahi tous les dieux de l’humanité sur la terre de Saint-Domingue. Que l’amnistie voulue par les assassins et leurs amis ne serve pas de paravent contre la justice.
Cette déclaration d’Emmanuel Macron, Président de la République française, nous invite à réfléchir : « [...] Reconnaître la vérité de l’Histoire, c’est refuser l’oubli et l’effacement. C’est aussi, pour la France, assumer sa part de vérité dans la construction de la mémoire, douloureuse pour Haïti, qui s’est initiée en 1825, » se lamentait-il lors de la commémoration du bicentenaire de la dette de l’indépendance d’Haïti imposée par la France (Élysée, Déclaration du Président de la République sur la relation entre la France et Haïti, 17 avril 2025). De ce point de vue, poursuivre les criminels d’Haïti pour leurs crimes de haute trahison politique, économique et sociale est un devoir de mémoire national. L’amnistie est une menace à tout possible paiement à verser par la France pour la réparation de la dette de l’indépendance à une Haïti noyée dans la corruption.
Le soleil ne peut plus continuer de se lever et se coucher comme si de rien n’était dans le pays. Le Procès devra se faire dans le patriotisme le plus vertical, la sérénité la plus profonde et la justice la plus impartiale, dans le respect de la jurisprudence des droits humains et de la Charte des Nations Unies. La banalisation des crimes constitue le crime le plus crapuleux des crimes crapuleux. Nombreux sont ceux qui seront trainés au tribunal. D’autres seront jugés en contumace. Certains, conscients et sincères, feront amende honorable. Les fugitifs seront recherchés à vie par la diplomatie haïtienne.
Sans ce « Jugement dernier », Haïti, contrairement à ce que dit l’autre, ne pourra jamais se relever de l’injustice, de la corruption démesurée, de la mauvaise gouvernance, de l’irresponsabilité, de l’inaction, de l’indifférence des « politichiens », pour reprendre l’expression de Charles de Gaulle, et de plus de deux siècles de dialogue de sourds entre le peuple et le pouvoir bestialement jouisseur. Si les patriotes flanchent face à cette responsabilité nationale, c’est fini pour Haïti entant que pays où vivent des humains dignes de ce nom. Couvrir cette plaie béante, c’est se préparer pour la métastase d’un cancer dont la nation ne pourra jamais guérir.
La liste des condamnés sera longue. Leurs noms seront gravés dans la mémoire nationale, grâce à la construction d’un « Musée Nationale de la Paix », pour que la nouvelle nation haïtienne et les générations futures puissent enfin dire « Plus jamais ! ». Il ne s’agit pas d’une vengeance dans un rêve éveillé ou d’un Bwa kale juridico-légal. C’est la justice, consciente de la condition sine qua non de la vraie reconstruction nationale à laquelle le peuple supplicié d’Haïti croit, sans laquelle tout espoir de réconciliation nationale sera perdu, pour laquelle les patriotes devront se mobiliser, s’organiser et se sacrifier en répondant à cette deuxième question nationale.
II
AVEC QUELLES RESSOURCES HUMAINES ET FINANCIÈRES RECONSTRUIRE HAÏTI ?
Tout passe par l’humain et s’arrête à l’humain. Celui-ci est la fin et les moyens de la quête de sens et de bonheur de toute nation. Puis vient l’argent — le nerf de tout, de la guerre et de la paix, de l’échec et du succès d’une nation — la principale aune à laquelle on la mesure : sa capacité de production, son PIB, son revenu par habitant, son bien-être matériel, ses disparités économiques et sociales. Oui, les ressources humaines et l’argent sont au cœur de la reconstruction d’Haïti.
Sur les ressources humaines à mobiliser
Remarquons que rien n’a vraiment changé dans la lutte politique en Haïti : notre réaction émotionnelle face aux problèmes nationaux et notre inaptitude rationnelle à les résoudre, notre capacité à mobiliser nos ressources politico-populaires et notre incapacité organisationnelle, notre lutte pour le changement et notre adaptation au statu quo, notre nationalisme réactif et à fleur de peau et notre déficit patriotique. Ainsi va la vie politique, une succession d’échecs en matière de mobilisation des ressources politico-humaines.
Pour élucider mon point de vue, j’ai recours à la théorie de la masse critique, inventée dans le domaine de la physique, popularisée dans les sciences sociales par le sociologue américain Mark Granovetter. Celui-ci explique les « canaux de mobilité des informations » et le seuil populaire nécessaire au déclenchement d’un phénomène collectif. Le Prix Nobel d’économie (2005) Thomas Schelling a aussi contribué à la vulgarisation de cette théorie dans le domaine de l’économie à travers l’innovation, l’adoption des produits, le consumérisme, etc.
On dégaine souvent la théorie de la masse critique dans les débats et pratiques politiques en Haïti, particulièrement pour la mobilisation populaire. Je ne peux que saluer un tel attachement à la mobilisation du peuple. Cependant, cet appétit populiste, en dépit de ses vertus, a beaucoup de faiblesses. J’en prends trois :
- L’aspect quantitatif et l’aspect qualitatif de la masse critique et de la mobilisation : il est très difficile de réconcilier les deux en Haïti ; les mobilisateurs et les mobilisés, étant donné la lutte des classes et la structure du pouvoir socio-politique, ont des objectifs contradictoires ou conflictuels ; cela crée et envenime la crise de confiance, pollue les interactions humaines, fragilise les mouvements socio-politiques et limite leur longévité.
- Le succès de la mobilisation et l’échec du changement souhaité : la mobilisation est rapide, bruyante et émotionnelle tandis que le changement attendu par la même mobilisation demande du temps, de la sérénité, de la conviction, de l’intelligence, de l’intégrité, de la vision et de la communication instructive dans un solide cadre organisationnel ; tout cela est introuvable dans les luttes populaires traditionnelles menées en Haïti.
- La force motrice de la mobilisation et le nombre de mobilisés : il y a une contradiction inhérente entre la force motrice et le grossissement de la population mobilisée ; plus les membres organisationnels sont nombreux, plus le risque d’implosion de la mobilisation est grand ; cela s’explique par le rendement décroissant du cadre organisationnel, la difficulté à gérer les mobilisés et les orienter vers les objectifs fixés.
Examinons ces cinq mobilisations populaires : (1) la Révolution haïtienne, (2) le Mouvement noiriste du duvaliérisme, (3) le Mouvement Lavalas, (4) la mobilisation, empreinte de détermination de la jeunesse, contre les détournements du Fonds Petrocaribe, le Mouvement Kote lajan Petrocaribe a ? » (où est l’argent du Petrocaribe versé à Haïti ?) et (5) l’Affaire de l’eau de la construction du canal de la rivière Massacre partagée par Haïti et la République Dominicaine, le Mouvement Kanal la Pap Kanpe (Le canal ne s’arrêtera pas) Tableau 2.
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Tableau 2 – LES CINQ MOBILISATIONS POPULAIRES |
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MOUVEMENTS |
VERTUS |
FAIBLESSES |
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La Révolution haïtienne (Trois objectifs nationaux : Liberté, Égalité et Fraternité) |
- L’identification de l’Ennemi commun - Le sacrifice physique de l’Ennemi commun : les symboles du système colonial et esclavagiste -La découverte de la réalité du monde hostile autour de nous |
- La grande question sans réponse : Après l’identification, le feu et le sacrifice de l’Ennemi commun, la célébration du succès de la révolution, comment passer à la phase de construction et neutraliser ou freiner les forces contrerévolutionnaires ? |
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Le noirisme duvaliériste contre Le mulâtrisme traditionnel (Objectif : Justice socioéconomique) |
- Le réveil du peuple contre les injustices sociaux et ethniques - La lutte déclarée contre la construction nationale injuste - Le rejet officiel de l’exclusion socioéconomique de la majorité par la minorité |
- Le renversement de la pyramide politique et le maintien de la pyramide socioéconomique - La ‘’colorisation’’ et la simplification du problème socioéconomique de la nation - L’affaiblissement du sentiment d’appartenance à la même nation |
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Mouvement Lavalas (Objectif : Justice socioéconomique) |
- L’intensification du mouvement de résistance intrinsèque à l’histoire nationale - Un coup de colère populaire inévitable et bien mérité pour le chambardement du système |
- L’inexistence d’un cadre organisationnel à la hauteur d’une telle mobilisation populaire - La confusion entre la vengeance et la justice - Le déchoucage et l’exploitation politicienne de la lutte des classes |
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Mouvement Kote kòb PetroCaribe a (Objectif : Gagner une bataille symbolique) |
- Mobilisation populaire et premier coup de colère national contre la corruption systémique |
- L’inexistence d’un solide cadre organisationnel à la hauteur de l’énergie émotionnelle dégagée contre la corruption |
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Mouvement Kanal la Pap Kanpe (Objectif : Réveil de la fierté nationale) |
- Un vaste mouvement citoyen en Haïti et dans la Diaspora |
- L’inexistence d’un cadre organisationnel pour cet élan de fierté et souveraineté nationales |
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Auteur : Rose Nesmy Saint-Louis |
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Une leçon à apprendre : les politiciens haïtiens, de 1804 à nos jours, font du sacrifice des ennemis du pays un bouc-émissaire pour régler leurs petites affaires corrompues entre eux. Aussi sacrifient-ils le bien-être national sur l’autel de la mobilisation populaire indispensable à toute reconstruction d’Haïti pour et avec le peuple et au nom du peuple. Loin d’être un phénomène exclusivement haïtien, le « bouc-émissairisme » freine le développement de nombre de nations. Personne n’explique la création de bouc-émissaires mieux que René Girard — l’anthropologue, l’historien, le théologien et philosophe franco-américain (René Girard, Le Bouc-émissaire, 1982).
Sur les ressources financières à mobiliser : le pouvoir de l’argent
L’étude de la Banque mondiale et du Programme des Nations Unies pour le développement, (PNUD), selon la Banque Interaméricaine de Développement (BID), avait estimé le coût de la reconstruction d’Haïti entre $8,1 et $13,9 milliards (plus élevé aujourd’hui) après le tremblement de terre du 12 janvier 2010 (ReliefWeb – OCHA, News and Press Release, Rebuilding Haiti Cost $14 Billion, Study Shows, 18 février 2010). Les enseignements tirés du débâcle financier de la dernière tentative de reconstruction du pays, sous la férule des institutions internationales, nous montre que la reconstruction nationale est une affaire nationale qui ne peut être bien gérée que par des dirigeants-patriotes responsables de la nation. C’est là et seulement là où le « Jugement dernier » est indispensable à la reconstruction et à une révolution pacifique en Haïti.
Nous butons contre le mur de la réalité. Les dirigeants haïtiens, dans leur approche jouissive du pouvoir et leur corruption, ne gèrent pas l’argent ; ils s’en servent éperdument, sans avoir de compte à rendre à personne. L’argent est l’esclave qui mène son maître en Haïti. Je ne saurais m’empêcher de le dire et le redire : là où l’argent sale est une fin en soi, la culture de la corruption s’installe, la société se désintègre, l’économie trépasse et les politiciens ne peuvent pas s’élever au-dessus de leur propre bassesse ; là où l’argent propre est plus un serviteur qu’un maître, l’économie prospère dans le meilleur équilibre politico-social possible ; là où l’argent propre est plus un maître qu’un serviteur, la politique, l’économie et la société fonctionnent dans un mauvais équilibre ; là où l’argent, propre ou sale, est un mauvais maître et un mauvais serviteur, comme c’est le cas dans notre pays, la politique, l’économie et la société s’étiolent dans le chaos.
Ne demandons pas aux loups de reconstruire la bergerie. Il est évident que nous ne pourrons jamais avoir une nouvelle Haïti sans des dirigeants nouveaux, des réflexions nouvelles et des décisions nouvelles à prendre face à la complexité de la mobilisation de ressources humaines et financières. Nous avons besoin de l’Argent — le principal moteur de production et d’accélération d’échange de biens et de services — sans lequel nos réflexions sur la Reconstruction et la valeur à ajouter à la production pour la création des richesses ne valent rien.
Maintenant — considérant, en matière d’investissement, les besoins des pays industrialisés en pleine révolution industrielle et robotisation de la production, la complexité des canaux de circulation de l’argent à travers le monde et l’agressivité financière des pays en développement — nous avons la dernière, la plus importante, la plus difficile et la plus inévitable question à répondre.
III
COMMENT TROUVER LES RESSOURCES HUMAINES ET FINANCIÈRES ?
La mobilisation des ressources humaines revêt un enjeu à prendre en considération. L’histoire nous dit qu’il est contreproductif de vouloir mobiliser le peuple en dehors d’un solide cadre organisationnel et avec des slogans vides — du je-m’en-foutisme/lese grennen d’un Alexandre Pétion, en passant par « Vive Duvalier à vie ! », jusqu’aux « Miettes restantes pour le peuple », Ti rès la se pou pèp la, » de Michel Martelly, très condescendant. Nous devons sortir de ces simagrées politiques pour entrer dans la gestion efficace du pays, c’est-à-dire : mettre fin à l’exploitation politicienne de nos ressources politico-humaines, mobiliser la nation, prendre une direction claire avec elle, avoir une destination précise, avoir une idée claire des forces antiprogrès du pays et du monde dans lesquels elle est mobilisée et en connaître les risques (Tableau 3).
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Tableau 3- POUR L’ACQUISITION DES RESSOURCES HUMAINES ET FINANCIÈRES |
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CAPITAL HUMAIN |
COMMENT ? |
CAPITAL FINANCIER |
COMMENT ? |
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- Des citoyens capables de comprendre la révolution industrielle en cours et de s’y embarquer et d’embrasser l’Intelligence Artificielle (IA)
- Des citoyens dotés de solides formations professionnelles
- Des citoyens prêts à explorer et exercer les tâches humaines non-robotisables et inaccessibles à l’IA
- Des citoyens patriotes, intègres, amoureux du progrès, respectueux de l’environnement et des grandes valeurs civiques, morales et humaines |
- Révolutionner le système éducatif en : mettant fin au bourrage de crâne et au rabâchage, développant l’esprit critique, renforçant l’enseignement des maths et des sciences à tous les niveaux, et nous joignant aux cerveaux scientifiques et professionnels de la Diaspora - Moderniser et renforcer le système de formation professionnelle pour les spécialités numériques et les autres domaines porteurs - Fortifier et protéger la vie intellectuelle, morale et spirituelle de la nation dans la justice, la solidarité, la dignité et la fierté nationales |
- Investissements haïtiens, étrangers et de la Diaspora - Cadre économique et financier pour une meilleure exploitation et fructification des principales sources financières dans la Diaspora et à travers le monde - Lancement de bonds patriotiques pour la Reconstruction (BPR) - Abandon du MegaPlan/Gosplan traditionnel de développement et de financement au profit des projets de développement et de financement intelligemment ciblés - Recouvrement indispensable de l’argent litigieux (étranger et haïtien) dû à Haïti |
- Créer un climat d’investissement favorable et promotion du patriotisme - Bien coordonner la politique économique, la politique monétaire, les possibles Bons et Obligations Assimilables du Trésor (BOAT), la diplomatie économique et la coopération bilatérale et multilatérale - Mettre en place différentes stratégies d’investissements pour : les infrastructures, les formations professionnelles, l’agro-industrie, les énergies renouvelables le tourisme, etc. - Gagner la Bataille : les réparations pour la dette de l’indépendance et les crimes économiques de nos dirigeants. |
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Circuit de l’argent : Entreprises ↔ Ménages ↔ Banques ↔ État L’’’addition-miracle’’ : Justice + Sécurité + Stabilité + Guerre intelligente et gagnable contre la Faim et l’Ignorance = Progrès politique + Progrès socioéconomique + Progrès humain. |
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Source : Rose Nesmy Saint-Louis |
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L’argent existe et arrive de différentes sources dans l’économie : (1) la création de billets et de pièces par la Banque de la République d’Haïti (BRH), le régulateur fiable ou le moins douteux du pays, (2) les prêts à l’État haïtien, (3) les assistances financières des institutions internationales, (4) les transferts d’argent de la Diaspora, (5) la charité des Organisations Non Gouvernementales (ONG), (6) il faut le dire, les barons de la drogue, (7) la réserve d’or du pays (1,8 tonnes), 88e dans le monde (contre 0,6 tonne pour la République Dominicaine), notre valeur refuge et protection contre l’érosion monétaire et symbole de stabilité et de confiance (Visual Capitalist, Mapped: Which Countries Hold the Most Gold Reserves?, 18 novembre 2025).
Bien qu’insuffisant, l’argent est là, circulant mal et trop lentement dans le pays, se concentrant à Port-au-Prince — le centre de gravité de la politique et de l’économie de la corruption. Cette mauvaise circulation entrave la croissance. L’argent parade, grâce à la BRH, aux banques commerciales (pour les crédits, à libérer), aux entreprises (le moteur de l’investissement et de la masse salariale), aux ménages, le principal moteur de la consommation et de l’épargne (très faibles à cause du chômage et de la pauvreté) et à la débrouillardise dans la pauvreté — la tontine ou men, les petit prêts usuraires ou ponya et les prêteurs sur gage ou mèt plann yo, etc.
Toutefois, l’argent — une profonde et puissante croyance manipulable, manipulée et manipulatrice, inconsommable en soi — n’est utile que grâce à sa participation dans la production, l’augmentation et l’accélération des échanges de biens et de services dans l’économie.
Mais n’attendons surtout pas que les investissements se déversent sur le pays après les ravages du kidnapping, des incendies, des pillages, des vols, des viols, des démagogies politiques, des mauvaises publicités à travers le monde (l’image ternie du pays). Pensons à la guerre de communication à déclarer, mener et gagner. Pouvons-nous remonter les pentes de nos malheurs ?
Enfin, je ne réponds pas à la question pour faire plaisir aux optimistes ou aux pessimistes. Ils sont les revers d’une même médaille. Les optimistes de la ‘’religion positiviste’’ sont dans un rêve paradisiaque : leur croyance profonde dans un passé trompeur, imaginaire, angélique, glorieux, radieux pour l’amélioration d’une vie qui ne va pas en arrière. Les pessimistes, désarmés mentalement face à la vie et l’avenir, sombrent dans l’angoisse d’un cauchemar : leur peur de la laideur du présent et leur répugnance de la faillite, de la désillusion et de la honte nationales.
Je suis réaliste. Considérant les forces et les faiblesses du modèle économique de l’Occident en crise auquel nous aspirons — ses merveilles scientifiques et technologiques et leurs impacts sur l’humanité et l’environnement — je dis que nous, Haïtiens, avons suffisamment de réserve, de jèvrin humain pour remonter les pentes de nos malheurs. Mon réalisme puise dans l’essence de l’essentiel : la profondeur de notre spiritualité, par-delà les murs du christianisme, notre profonde croyance dans l’éducation, le travail, la famille, notre attachement au corps, à l’esprit et à l’âme d’Haïti, notre ouverture naturelle au monde, etc.
Nous remonterons les pentes si nous cessons de miser trop sur la générosité du monde et très peu sur notre propre bonté, notre propre capacité, notre propre volonté. Le monde nous aime quand nous sommes aimables avec nous-mêmes ; ils nous déteste quand nous nous montrons détestables. Nous sommes avilis parce que nous sommes avilissables. Mais sachons aussi que nous sommes déshonorés parce que nous étions honorables et asservis parce que nous étions libres. Nous nous sentons menacés par la mort parce que nous sommes encore vivants, bien vivants.
Nous devons et pouvons faire le sursaut — avec, je souligne encore, notre sagesse, notre intelligence, notre volonté , notre créativité, notre audace, notre courage, notre patriotisme, notre amour d’Haïti. Oui, nous pouvons remonter les pentes de nos malheurs !
Rose Nesmy Saint-Louis, ancien économiste au U.S. bureau of Labor Statistics, auteur de Le Vertige haïtien, essayiste, consultant international.
exclusivelyrose1@yahoo.com
