Quarante ans de cela, sur presque toutes les lèvres, on parlait de transition démocratique. Par démocratie, cela sous-entend, stabilité politique, alternance du pouvoir politique à travers des élections selon l’échéance constitutionnelle. Cela implique aussi des changements économiques et sociaux des gens de la classe défavorisé qui, depuis l’indépendance d’Haïti en 1804, sont croupis dans la misère. En mettant fin à plusieurs décennies de gouvernance dictatoriale des Duvalier, malheureusement, quarante ans plus tard c’est la grande déception. L’épisode dite démocratique, de prédécesseurs en successeurs, les dirigeants haïtiens et pays amis de la communauté internationale n’arrivent pas a mettre fin à la transition démocratique qui selon plus d’un a trop durée.
Depuis le départ de Jean Claude Duvalier le 7 février 1986, Haïti vit un conflit de basse intensité et des coups d’État répétés. Presque toutes les autorités de l’après 1986 n’ont pas vraiment les capacités et moyens de changer le coup des choses et des événements. Elles étaient ou sont encore aujourd’hui seulement à des postes pour assister tout simplement à la dégradation de la situation sociopolitique du pays. Elles sont impuissantes aux problèmes du chômage, de l’insécurité généralisée, de la dégradation de l’environnement et de la bidonvilisation un peu partout dans le pays. Comme autorités, pendant qu’elles continuent à jouir de tous les privilèges et immunités que requièrent leurs fonctions, elles alimentent la corruption à tous les niveaux des institutions de l’État. Face à la perte des valeurs, de la fuite des cerveaux vers l’étranger, de l’affaiblissement des institutions étatiques et de l’explosion démographique de la population, l’État est complètement impuissant. De plus, pour un pays essentiellement agricole, comme il n y a pas un plan de décentralisation et de programme de production nationale, la survie alimentaire de la population en dépend des produits exportés par des contrebandiers locaux, particulièrement via la République Dominicaine. En fin de compte, pour un État budgétivore et sans vision, comme un fait accompli, les autorités ne font qu’assister à une économie en agonie. Une société en décadence, c’est-à-dire, “une culture subissant une dégradation progressive de ses structures politiques, morales et socio-économiques, marquant le début de son déclin.’’ Mais comment Haïti est-elle arrivée là ?
Lorsque le président Jean-Claude Duvalier, en partant pour l’exil en France le 7 février 1986, quittait le Palais national en direction de l’aéroport François Duvalier, il y avait de l’électricité sur tout son passage et les rues étaient propres. Port-au-Prince, la capitale, n’était pas une ville bidonvillisé comme elle est aujourd’hui. À l’époque, même si c’étaient sous le couvert des macoutes et des militaires, les rues étaient sécurisées. Mais, quarante ans plus tard, cause de la mauvaise gouvernance des autorités de transition politique, c'est-à-dire du 7 février 1986 à aujourd’hui, c’est un pays invivable. C’est un pays qui fait peur. Peur de cette peur qui fait peur de rester vivre en Haïti, c'est cette peur qui ne fait que s'accroitre et inquiète chaque jour.
La peur de voir des tueurs à gages qui avec le plein pouvoir de décider qui doit rester en vie et qui ne le droit pas, compliquent le quotidien de tous ceux et de toutes celles qui ne sont pas des criminels et alliés des gangs. Il y a aussi cette peur d'être le témoin impuissant de tant de vies gaspillées en quelques minutes. Tant de rêves assassinés dans un pays où la mort s'éternise au quotidien. Tant de vies sont fauchées, déroutées par les balles des vauriens et les griffes maléfiques des vautours et des bandits en fonction dans des institutions publiques et privées.
Ce n'est pas facile de vivre dans ce pays ou les vivants vivent difficilement l'absence de leurs proches qui, malheureusement, avaient été assassinés dans les brigandages des gangs armés à la solde d'un État voyou dont leur stratégie est de passer du temps pour jouir pleinement des privilèges et tirer suffisamment de profit du pouvoir. La peur en Haïti, c'est cette peur qui trouble le sommeil de plus d'un. Au point de poser cette question à savoir: qui veille sur les habitants de ce pays.
En fin de compte, la « Transition vers la démocratie en Haïti », a été un douloureux enchaînement de drames sanglants et de désenchantements. En dépit d'une force de police civile, des élections répétées et d’importante aide internationale, la première République noire est encore aujourd'hui considérée comme le pays le plus pauvre des Amériques, » peut-on lire dans les analyses d’un texte d’un auteur dans un dossier d’instabilité politique.
Plus que cela change, plus que c’est la même chose. Le constat est que : « De 1993 à aujourd’hui, Haïti a accueilli plusieurs missions d’appui et de maintien de la paix » De la MINUHA en 1993, la MINUSTAH en 2004, et la Mission Multilatérale d’Appui à la Sécurité (MMAS) en 2024, le pays continu de se déstabiliser. Pendant les trente dernières années, Haïti a reçu la visite de beaucoup de chefs d’État étrangers aussi bien que différents experts internationaux. Quant aux ONG (Organisations Non Gouvernementales), elles poussaient, surtout après le séisme du 12 janvier 2010, comme des champignons ou de mauvaises herbes dans des terrains abandonnés. « A-t-elle enseigne qu’on peut parler de République des ONG’s », mentionnait Raymond Délerme.
Les autorités haïtiennes, tout en étant prisonnier du secteur privé des affaires et de la communauté internationale, l’État est, aujourd’hui, complètement inexistant. Les dirigeants sont incapables à même de gérer le quotidien. Comme résultats, c’est la prolifération des gangs armés, les kidnappings spectaculaires et les massacres dans les quartiers populaires de la capitale et des villes de provinces.
Du massacre des manifestants par devant la prison de Fort Dimanche, des paysans de Jean Rabel, à l'assassinat de Charlot Jacquelin, Louis Eugène Atis, Yves Volel, en passant par la tuerie des électeurs à la ruelle Vaillant, des fidèles à l’église Saint Jean Bosco, au carnage durant le coup d'État de septembre 1991, particulièrement des personnages politiques et religieux comme Sylvio Claude, Roger Lafontant, Antoine Izmery, Guy Malary, Père Jean-Marie Vincent etc, c’était une démocratie faite de violence. Puis, plus récemment il y avait le bain de sang à Carrefour-feuille, Village de Dieu, La Saline, Bel-Air, Martissant, Kenscoff, le meurtre du Bâtonnier Monferrier Dorval et celui de l’assassinat du président Jovenel Moïse en sa résidence dans la nuit du 6 au 7 juillet 2021.
À rappeler que la dernière fois qu’il y avait des élections pour élire des députés, des sénateurs des magistrats et un président de la République, c’était en 2016. En un mot, la démocratie, à travers l’échéance électorale des élus, n'arrive toujours pas à atterrir dans l'Haïti post Duvalier.
Une transition qui n’en fini pas
De toute évidence, la transition politique haïtienne a trop duré. La population est fatiguée. Par exemple, le Chili et les Philippines, eux aussi, avaient fait de longues expériences dictatoriales. Mais sans grandes difficultés, contrairement à Haïti, ils ont réussi leurs transitions démocratiques, alors qu’ils avaient commencé leur processus presqu’à la même époque qu’Haïti. Comment se fait-il que, jusqu’à présent, Haïti continue sa longue et difficile traversée vers un État moderne ? Non seulement les mauvaises expériences de la transition démocratique durent depuis quarante ans, mais encore « la plus grande confusion perdure et les problèmes d’Haïti deviennent plus complexes et plus difficiles que lors du départ de Jean Claude Duvalier. ».
Il est un fait : « Le départ de Jean-Claude en 1986 et la mise à l'écart de l'institution militaire après le retour à l'ordre constitutionnel en octobre 1994 annonçaient une nouvelle ère de l'implantation des institutions pour le respect des valeurs républicaines. Depuis lors, presque toutes les élections organisées dans le pays ont été orientées dans l'intérêt du parti au pouvoir. » Pendant quatre décennies d’expérience de transition démocratique, sous la supervision et collaboration des experts de la communauté internationale, les Conseils Électoraux Provisoire ont organisé plus d’une dizaine d’élections. Dans son article ‘’Les élections : un casse-tête haïtien », professeur Guy-Michel Vincent écrit ‘’aucune d'elles n'est sans reproche, par excès ou par défaut’’. Depuis la journée macabre du 29 novembre 1987 marquée par le massacre de la ruelle Vaillant jusqu’a celles controversées du 28 novembre 2010, quand elles n’ont pas eu de violences, presque toutes les élections en Haïti ont toujours été entachées d’irrégularités. En commentant les crises politiques haïtiennes de l’après 1986, professeur Vincent a ‘’traduit la période électorale post-duvaliériste comme une réalité tumultueuse en Haïti »
Généralement, « Si les élections représentent le mode démocratique de désignation du personnel politique », malheureusement, « des urnes sortent trop souvent en Haïti des dictateurs, contempteurs de la démocratie. » La transition démocratique de l’après Duvalier, a donné suite á une série de gouvernements éphémères, de coup d’États, d’assassinats politiques, d’interventions militaires et de répétitions d’élections controversées. De ces élections sont issus des élus à tous les niveaux de la vie politique qui, malencontreusement, n’ont rien apporté comme soulagement aux maux qui rongent le pays si ce ne sont que des opportunistes et des avares du pouvoir.
Cela fait longtemps qu’à chaque fois que des experts internationaux veulent se referrer à Haïti, ils la présentent toujours comme un Ä–tat failli. Tandis qu’au pays, à chaque fois des analystes politiques locaux veulent faire mention aux décennies négatives d’expériences démocratiques post Duvalier en Haïti, ils invoquent le nom de Pierre Raymond Dumas. Cet ancien journaliste du Quotidien Le Nouvelliste et ministre de la culture sous le gouvernement de Joseph Michel Martelly et de Laurent Lamothe parle toujours de transition démocratique continue. Il est considéré comme l’auteur de cette phrase ‘’une transition qui n’en finit pas.’’ Selon lui, pendant cette longue période de transition, « le pays a connu des mutations épouvantables : la perte des valeurs et des repères a été l’une des monstruosités qui expliquent tant de perversions d’ordre politique, institutionnel et moral, religieux et social. La jeunesse, face á la drogue, au banditisme, á la prostitution, la corruption, au chômage et á la violence, est livrée á elle-même. »
Bref, est-ce la transition continue qui fait d’Haïti un Ä–at failli ou son état de défaillance qui permet à cette transition de n’en plus finir ? Quel que soit le cas de figure, comme Dumas, Dr. Joseph Lafortune avait touché du doigt les plaies des décennies de mauvaise gouvernance post Duvalier « Depuis la chute de Jean-Claude Duvalier en 1986, Haïti se cherche et peine à construire un État de droit et démocratique. La transition dure depuis plus de deux décennies, mais la plus grande confusion perdure et nos problèmes deviennent plus complexes et plus difficiles à résoudre », écrivait Dr. Lafortune.
Il est allé plus loin dans ses analyses pour écrire que « plus de deux cents ans après sa fondation, Haïti est en proie à une crise multiple. Confrontée à une gestion politique désastreuse qui remonte à son indépendance, Haïti est aussi en proie à une crise économique et sociale qui a considérablement handicapé son développement. À cela s’ajoute une panne de leadership responsable, la corruption érigée en système depuis plusieurs décennies ».
Il poursuit que « Les différents gouvernements qui se sont succédé à la tête de l’État, ont toujours promu d’améliorer les conditions de vie de la population, de mettre le pays sur les rails du développement durable, d’alléger les souffrances du peuple, de renforcer les institutions, d’œuvrer à la construction d’un État moderne, démocratique où les droits humains sont garantis et respectés, etc. La modernisation et la consolidation institutionnelle de l’État et du système politique, la démocratisation et la régulation de la vie politique, le développement durable sont autant de défis auxquels le pays fait face et que ses dirigeants n’ont pas pu relever jusqu’ici. Non pas parce que ces problèmes n’ont pas de solution, mais parce que nos dirigeants ne se sont pas toujours hissés à la hauteur de la tâche qui leur est confiée ».
Donc comprendre les causes profondes, structurelles, occasionnelles et multiples de l’échec des dirigeants politiques et de l’impact délétère de celui-ci sur l’expérience démocratique dans son ensemble, c’est aussi fait clairement le dépassement pour comprendre les obstacles des réalités socio politiques du pays et du rôle de l’international. À savoir: les défis posés à l’agenda démocratique par les forces du statu quo, c’est-à-dire l’armée, la bourgeoisie, l’église catholique, l'armée aussi bien que les concessions de certains gouvernements pour accepter le projet néolibéral pour retourner ou rester au pouvoir.
Ainsi, du 7 février 1986 à aujourd’hui, des décennies après le grand mouvement populaire, du rêve démocratique qui avait poussé le peuple à prendre les rues pour protester contre la dictature et enfin porter des leaders politiques euphoriquement au pouvoir, malheureusement, toutes ces actions collectives de revendications politiques et économiques ont fait place au cauchemar, à la peur, à l’occupation des forces multinationales, à la déstabilisation des institutions étatiques, à l’opportunisme politique. Ce qui, malheureusement donne naissance à l’insécurité généralisée, à l’invivabilité, à la corrpution, au détournement des fonds du Trésor public, à plus d’ingérence de l’international dans les affaires publiques du pays, au gangstérisation, au propagandisme, au banditisme et au terrorisme d’État.
Prof. Esau Jean-Baptiste
