La décision du gouvernement américain d’écarter totalement le Conseil présidentiel de transition (CPT) de la gestion d’Haïti n’est pas seulement un acte politique brutal : elle révèle aussi une fracture éthique. Washington accuse ces dirigeants d’avoir alimenté des gangs criminels désormais classés organisations terroristes, groupes criminels auxquels sont imputés l’assassinat de milliers d’Haïtiens.
La question est donc de savoir comment ce constat — aussi dur soit-il — peut nous aider à reconstruire la société haïtienne sur des bases solides. Car, dans ce contexte de manipulations permanentes, les dernières assises du CPT, organisées à l’Hôtel Montana, ont encore montré à quel point la politique haïtienne peut devenir un terrain malsain : un refuge pour des acteurs souvent incompétents, ambitieux et cyniques.
Leurs agissements pourraient laisser croire qu’ils ont perdu la raison. Mais les réduire à la folie, c’est se condamner à ne jamais les comprendre. Ils ne sont pas déments : ils obéissent à une rationalité politique différente de la nôtre et poursuivent des objectifs conformes à leur agenda. Ils ne s’attendaient peut-être pas à rencontrer l’opposition farouche des États-Unis au renversement de Didier Fils-Aimé, à qui ceux-ci comptent confier les rênes du pouvoir après la fin du mandat du CPT.
Le déplacement de la souveraineté nationale n’a rien de nouveau. Qu’il s’agit d’appui recherché ou recours engagé, l’arbitre se trouve souvent à Washington. Peu importe qu’on se dise de gauche ou de droite : nous sommes dans l’épuisement. Les navires américains dans la rade de Port-au-Prince me rappellent cet épisode où un commandant américain déclara au docteur Rosalvo Bobo : « Les États-Unis interdisent votre candidature à la présidence d’Haïti parce que vous représentez une menace sérieuse pour votre pays. »
Les faits historiques ne se répètent ni à l’identique ni mécaniquement, comme dans les sciences exactes ; ils révèlent plutôt des ressemblances de structure. La lucidité historique nous oblige donc à des choix conscients et civiques, afin de ne pas reproduire les mêmes réflexes et les mêmes impasses.
Encore une fois, Washington décide à notre place !
La présence américaine, en ce moment, peut être lue comme un signal adressé à ceux qui menacent la stabilité du pays et les intérêts de Washington en Haïti. Les gesticulations juridiques destinées à faire passer pour illégale la résolution des conseillers ayant décidé le renvoi du Premier ministre n’étaient que des manœuvres dilatoires. Elles visaient à masquer une réalité brutale, désormais évidente : le centre du pouvoir s’est officiellement déplacé vers Washington. Autrement dit, une mise en scène a tenté de couvrir une prise en charge directe — et presque totale — de la conduite du pays par les États-Unis. Le voile est tombé : ou l’on s’aligne, ou l’on conteste, au prix des risques que cela implique.
On n’entre pas en politique par caprice, mais avec la conviction de pouvoir répondre aux problèmes essentiels du peuple. Or, en cherchant à se succéder, les conseillers déchus posent un acte froidement rationnel, conforme à leurs intérêts, et, dans la conjoncture actuelle, contraire à ceux des citoyens.
Le CPT est pris au piège de sa propre logique. Ses choix obéissent moins à l’intérêt général qu’à des calculs financiers. Ils ont bradé l’État. Une telle faute, contraire à l’éthique, humilie le peuple — seul détenteur de la souveraineté nationale.
Cette oligarchie politique, responsable de trois interventions militaires étrangères sur le sol national en moins de trois décennies, n’a cessé d’attaquer la démocratie libérale pour protéger ses privilèges plutôt que le bien commun. Aujourd’hui, elle vacille. Et la pression américaine pèse sur elle plus lourdement que jamais.
Reste la question décisive : existe-t-il une force, une stratégie nationale, ou un consensus capable de contester cette décision américaine — autrement dit, de rouvrir un processus que l’on présente déjà comme clos, et de redonner aux acteurs haïtiens la maîtrise de la résolution de la crise ? Vont-ils coopérer par peur d'être du côté de la barricade ?
On sait déjà que la nouvelle gouvernance bénéficie de l’aval des décideurs internationaux. Toutefois, au regard du climat actuel, les développements à venir demeurent incertains, comme le soulignent certaines analyses. La présence de navires de guerre américains à Port-au-Prince sera-t-elle suffisamment dissuasive — et durable — pour faire taire les vacarmes et prévenir une nouvelle crise de succession ?
Notre élite doit en tirer leçon
Une élite ne se définit pas seulement par les diplômes, les titres académiques, l’abondance ou la richesse : elle se mesure aussi à la responsabilité. Parce qu’elle dispose de qualités supérieures — réelles ou supposées — elle a le devoir de protéger et de servir l’intérêt général. Toute élite est responsable et doit répondre de ses actes. Or, depuis quatre décennies, la souveraineté nationale s’est progressivement transférée vers des puissances étrangères, conséquence directe de nos échecs répétés, dus notamment à notre manque de sens des responsabilités.
Le philosophe Hegel, dans La Raison dans l’histoire, écrit : « La responsabilité est la destination suprême de l’homme ; seuls les animaux sont irresponsables. »
Sans exonérer pour autant la communauté internationale de sa part dans l’effondrement d’Haïti — désormais acté — nous devons reconnaître notre responsabilité, en tant que société, d’avoir confié à des âmes « animales » le pouvoir de décider au nom de la République.
Des échecs voulus, organisés, afin de piller l’État sans jamais être sanctionnés, nourrissent l’impunité. Pour sortir de cet état de fait, il faut bâtir une société de sanctions. Car seule la peine rétablit la force de la loi et l’exigence éthique.
Un homme ou une femme peut se tromper à titre individuel. Mais lorsque c’est la nation qui, de choix en choix, persiste à se tromper collectivement, une conclusion s’impose. Deux erreurs consécutives en histoire ne donnent jamais droit à une troisième ; nous en avons commis plus d’une dizaine.
L’histoire, lorsqu’elle est bien enseignée, devient une école de morale : on y réapprend le sens de la souveraineté, de l’indépendance et de la patrie, foyer des vertus civiques. On ne triomphe pas d’un peuple patriote. Ce sont les rapports de force qui structurent les relations entre les États comme entre les classes sociales. Quand le peuple cède, tout s’effondre.
Haïti est humiliée par la corruption de ses élites. Le peuple, misérable, à moitié analphabète, instrumentalisé, manipulé et épuisé par des luttes qui ne lui ont rien apporté, n’a plus la force de réagir. Hélas !
Il est désolant d’assister à cette dévastation, à cette détresse morale inédite. En politique, on peut avoir raison et perdre — et c’est encore plus douloureux. Il est tout aussi accablant de sentir qu’on perd tous les combats d’une vie, même ceux qui ne sont pas encore livrés. Pourtant, en politique, rien n’est irréversible : il existe toujours un pouvoir d’agir. Ayons la force d’y croire !
Je souhaite du courage et de l’espoir à celles et ceux qui ont encore la force de croire en un avenir meilleur, même dans l’adversité.
Sonet Saint-Louis, av.
Professeur de droit constitutionnel et de méthodologie avancée de la recherche juridique
Professeur de philosophie
Université du Québec à Montréal
Montréal, 6 février 2026
sonet.saintlouis@gmail.com
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