Le silence entourant l’assassinat du professeur Jn Anil Louis-Juste continue de susciter incompréhension et indignation. Plus de seize ans après sa mort tragique survenue le 12 janvier 2010, quelques heures avant le séisme dévastateur qui frappa Haïti, aucune véritable enquête publique n’a été diligentée afin de faire la lumière sur ce crime. Ni Université d'État d'Haïti ni l’État haïtien n’ont véritablement engagé de démarches permettant d’identifier les auteurs, les circonstances ou les motivations de cet assassinat.
En ce mois de mai 2026, la commune de Ganthier, terre natale du professeur, réclame justice pour l’un de ses fils les plus engagés intellectuellement et politiquement en Haiti. Une question demeure : pourquoi la mort de Jn Anil Louis-Juste semble-t-elle être passée comme une simple formalité dans la mémoire institutionnelle haïtienne ? Pourquoi l’Université d’État d’Haïti maintient-elle une telle inertie face à ce crime odieux ayant frappé l’un de ses professeurs les plus critiques et influents ?
Né le 6 mai 1957 à Ganthier, commune située à l’est de Port-au-Prince, près de la frontière dominicaine, Jn Anil Louis-Juste fut à la fois agronome, travailleur social et journaliste. Après des études à l’École d’Agriculture et de Médecine vétérinaire ainsi qu’à la Faculté des Sciences humaines de l’UEH, il poursuivit une formation en journalisme en France avant d’obtenir, en 2007, un doctorat à l’Universidade Federal de Pernambuco, au Brésil.
Marxiste et profondément influencé par la pensée dessalinienne, Louis-Juste a développé plusieurs concepts critiques pour analyser la société haïtienne et les mécanismes contemporains de domination. Parmi eux figure celui de « grandon-bourgeois », utilisé pour désigner les grands propriétaires terriens ayant bénéficié historiquement de concessions foncières accordées par l’État depuis le XIXe siècle.
A Travers cette logique, il se trouvait intéresser à l'étude du massacre des paysans de Jean-Rabel du 23 juillet 1987 perpétré par la bourgeoisie traditionnelle locale pour le contrôle de vastss titres de prorriéte. Suivant "The New Times" du 30 août 1987 plus de 200 paysans ont été tués, et environ 100 autres blessés. Et Louis-Juste s'était rendu sur les lieux du massacre pour révéler dans son enquête la nature de ce conflit terrien de 1984 à 1987 et les acteurs impliqués.
Selon lui, la catégorie sociale qui detenait plus de 80% des terres a tous les leviers en main pour entretenir des rapports d’exploitation indirecte du travail paysan tout en restant articulée au capitalisme mondial.
Il forge également le concept de « servo-capitaliste haïtien » calqué sur l'approche de Che Guevara qui considère que le capitalisme local est lié au capitalisme international pour influencer le panorama économique local. Autrement dit, il tente d’expliquer la dépendance structurelle des élites économiques locales vis-à-vis du système capitaliste international.
Dans sa réflexion sur les rapports internationaux, Louis-Juste développe surtout la notion d’« internationale communautaire », à travers laquelle il critique le rôle joué par certaines organisations internationales, ONG et institutions multilatérales dans la reproduction de formes contemporaines de domination en Haïti et dans les pays du Sud.
Pour lui, des institutions comme l’ONU, le FMI, la Banque mondiale ou certaines ONG participaient à la consolidation d’un ordre économique mondial favorable aux puissances capitalistes, sous couvert de coopération et de développement. Il considérait même le développementalisme comme une nouvelle stratégie de domination visant à maintenir les anciennes colonies dans des rapports de dépendance économique, culturelle et politique.
Jn Anil Louis-Juste a également élaboré le concept de « prince auto-dominé » afin d’analyser la position paradoxale des étudiants dans la société haïtienne : socialement valorisés comme futurs cadres de la nation, mais structurellement dominés dans les rapports de classe.
Au-delà des controverses que peuvent susciter certaines de ses analyses, Jn Anil Louis-Juste demeure l’une des figures intellectuelles les plus originales et critiques de l’université haïtienne contemporaine. Son assassinat n’a jamais reçu l’attention institutionnelle qu’exige pourtant la disparition violente d’un universitaire engagé dans les débats politiques, sociaux et idéologiques du pays.
Le silence persistant de l’État haïtien et de l’UEH nourrit aujourd’hui un profond sentiment d’injustice. Réclamer l’ouverture d’une enquête ne relève pas seulement d’un devoir de mémoire envers un intellectuel assassiné ; il s’agit également d’une exigence démocratique fondamentale dans une société qui prétend défendre la liberté académique, le pluralisme des idées et le respect de la vie humaine.
Rodady Gustave
Avocat à Le Prétoire Cabinet d’Avocats et au Barreau de Port-au-Prince
Doctorant en Droit Université Grenoble Alpes/ Université d’Etat d’Haiti
