1. Introduction
Avant d’engager la discussion sur la vision stratégique de la Banque de la République d’Haïti (BRH), il convient de clarifier ce que recouvre la notion d’intelligence artificielle (IA). L’IA s’impose aujourd’hui comme l’une des transformations technologiques les plus marquantes de notre époque. Grâce aux progrès récents de l’IA générative, il est désormais possible de produire, en quelques secondes, des analyses, des synthèses ou des contenus à partir de vastes volumes d’informations. Si ces outils offrent des gains considérables de productivité, ils ne remplacent ni le jugement humain ni l’expertise nécessaire à la prise de décision. Pour l’analyse économique, cette évolution représente un véritable choc technologique. En effet, en réduisant le coût du traitement de l’information et en automatisant de nombreuses tâches intellectuelles, l’IA est appelée à transformer durablement les entreprises, les administrations publiques et le système financier. Elle soulève toutefois des défis majeurs en matière de gouvernance, de cybersécurité, de protection des données, d’emploi et de stabilité économique. Dans ce contexte, la BRH se doit d’anticiper les effets de cette révolution technologique sur l’économie et le système financier. Comprendre les opportunités qu’offre l’IA, tout en évaluant les risques qu’elle comporte, constitue désormais un enjeu stratégique. C’est dans cette perspective que s’inscrit le présent numéro du Mot du Gouverneur.
2. L’intelligence artificielle comme choc de productivité
Du point de vue économique, l’IA représente avant tout un choc de productivité. En automatisant un nombre croissant de tâches cognitives et en réduisant le coût de traitement de l’information, elle repousse la frontière des possibilités de production, c’est-à-dire la limite de ce qu’une économie est en mesure de produire en termes de quantité de biens et services avec les ressources dont elle dispose (Acemoglu, 2024). Cette dynamique ouvre une perspective considérable pour les nations qui accusent un retard technologique historique. En consentant des investissements ambitieux dans l’IA, ces pays peuvent accroître leur productivité et combler une partie de leur retard. Toutefois, la tendance actuelle recèle également un risque qu’il serait imprudent de sous-estimer. En l’absence de décisions rapides et résolues, tout porte à croire que le fossé entre les économies avancées et les pays en développement ne fera que s’accentuer. Le constat est sans appel. Selon le AI Index Report 2025, la quasi-totalité de startups d’IA financées se situe dans un nombre limité de pays, principalement les États-Unis, la Chine, le Royaume-Uni, Israël et le Canada (Stanford HAI, 2025). Cette concentration rappelle que la compétition mondiale autour de l’IA se joue autant sur la capacité d’innover que sur celle d’adopter rapidement de nouvelles technologies.
Source : Stanford HAI AI Index Report 2025, Crunchbase, Ascendix Tech. Données portant sur les startups IA nouvellement financées.
Un changement profond est en train de s’opérer dans le rapport au travail et, plus largement, sur le marché de l’emploi. Les premiers travaux empiriques suggèrent que l’impact demeure, à ce stade, relativement contenu. Goldman Sachs estime ainsi que l’IA a contribué à la suppression d’environ 16 000 emplois aux États-Unis au cours de la dernière année, soit une hausse du taux de chômage de l’ordre de 0,1 point de pourcentage (Peng, 2026). Rapporté à l’immensité du marché de l’emploi américain, il s’agit, pour reprendre une image familière, d’une goutte d’eau dans une rivière. Mais cette estimation est conservatrice. Elle ne prend pas en compte le temps d’adaptation dont les entreprises auront besoin pour intégrer pleinement ces nouvelles technologies dans leurs processus. Il faudra du temps pour évaluer les risques associés, déployer les outils à grande échelle et les incorporer dans le fonctionnement courant des organisations. Pour notre part, il conviendra d’accorder le temps nécessaire à l’évaluation de l’ampleur de cette technologie et de son incidence sur l’emploi, en particulier sur celui des jeunes, qui tendent à occuper les postes les plus aisément substituables par la machine.
3. Que voit-on pour Haïti et le système financier ?
Abordons d’entrée de jeu le sujet sous un angle résolument optimiste. L’IA ouvre devant Haïti des chantiers d’une ampleur considérable. Trois d’entre eux méritent d’être soulignés.
L’éducation
Le premier chantier où le potentiel de l’IA apparaît particulièrement prometteur est celui de l’éducation. Le déficit de formation et la migration d’une partie importante des travailleurs qualifiés ont réduit la capacité du pays à transmettre les connaissances. L’IA offre, dans ce contexte, une opportunité exceptionnelle de pourvoir au stock de capital humain. Elle peut contribuer à démocratiser l’accès à un enseignement de qualité et offrir un accompagnement personnalisé aux élèves, tout en renforçant les capacités des enseignants (Brynjolfsson, Li et Raymond, 2023). Sans remplacer ces derniers, les outils de l’IA peuvent représenter un puissant complément pour accélérer l’accumulation du capital humain, principal moteur de la croissance à long terme. Le point décisif est le suivant : la création et la diffusion de ces technologies requièrent un niveau d’expertise relativement accessible. Il s’agit là d’une voie concrète capable de permettre à Haïti de combler son retard éducatif vis-à-vis des autres pays de la région.
La modernisation de l’administration publique et des entreprises
Le deuxième chantier concerne la modernisation de l’administration publique et des entreprises. L’automatisation des tâches répétitives, la numérisation des archives publiques et privées, l’amélioration de la relation avec les usagers et l’analyse rapide de grandes quantités d’informations peuvent accroître sensiblement la productivité des institutions. Dans un pays où les contraintes administratives demeurent importantes, ces gains d’efficacité pourraient améliorer la qualité des services tout en réduisant les coûts de fonctionnement. Les retombées potentielles, tant en termes de productivité que d’impact sur l’ensemble de l’économie, apparaissent ainsi considérables.
La gestion des risques naturels
Le troisième chantier touche à la gestion des risques naturels. Haïti compte parmi les pays les plus exposés de la région aux catastrophes naturelles. L’IA peut transformer la manière dont le pays y fait face, en permettant la collecte de données géospatiales en temps réel, la réalisation de simulations prédictives et l’évaluation rapide de l’impact de ces événements. De tels outils permettraient aux autorités de prendre des mesures mieux calibrées en vue de contenir les coûts humains et financiers.
Les risques à ne pas occulter
Ces opportunités ne doivent cependant pas occulter les risques associés à cette transformation. Le premier provient du marché de l’emploi des pays à forte concentration d’immigrés haïtiens. Si le scénario le plus défavorable venait à se matérialiser, avec des suppressions massives d’emplois liées à l’automatisation, les travailleurs de la diaspora seraient parmi les premiers exposés. Les conséquences se répercuteraient directement sur les transferts sans contrepartie, qui représentent le flux de capitaux le plus stable dont bénéficie Haïti depuis des décennies. L’étude de Goldman Sachs (Peng, 2026) est, à cet égard, éclairante. Elle établit que les effets négatifs de l’IA sur la création d’emplois pèsent de manière disproportionnée sur les travailleurs jeunes et moins expérimentés, un profil qui correspond à une large part de la main-d’œuvre haïtienne à l’étranger.
Le second risque est de nature cybernétique. Chaque nouveau modèle d’IA repousse la frontière de ce qui est techniquement réalisable et, par la même occasion, abaisse considérablement le coût de lancement d’attaques informatiques. Cette menace est prise très au sérieux par les autorités monétaires internationales. Les banques centrales des États-Unis et du Royaume-Uni ont déjà engagé des consultations avec les acteurs du système financier en vue d’établir un cadre de résilience adapté à ces nouvelles réalités.
En définitive, l’IA ne représente ni une opportunité automatique ni une menace inévitable. Son impact dépendra de la capacité des institutions, des entreprises et des pouvoirs publics à l’intégrer de manière responsable et développer les compétences nécessaires, tout en mettant en place un cadre de gouvernance adapté. Pour Haïti, le véritable enjeu consiste moins à suivre cette révolution qu’à créer les conditions permettant d’en tirer pleinement parti.
4. Le rôle de la BRH dans cette transformation
Face aux opportunités et aux défis que soulève l’IA, la BRH a choisi d’adopter une démarche proactive. Son objectif n’est pas uniquement de suivre les évolutions technologiques, mais d’anticiper leurs conséquences sur l’économie, le système financier et la conduite des politiques publiques.
Cette démarche repose d’abord sur le développement des connaissances. Le 27 juin 2025, la BRH s’est constituée partenaire fondateur du tout premier Sommet national sur l’intelligence artificielle, baptisé « Ayiti IA 2025 », organisé conjointement avec le ministère de l’Économie et des Finances (MEF), le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) et le Group Croissance. Au cours de cet événement, la BRH avait annoncé la mise en place d’un Fonds IA. L’objectif de la Banque à travers ce partenariat est d’ouvrir un canal de discussion entre les parties prenantes et déterminer comment s’approprier au mieux cette technologie afin de s’en servir de façon optimale.
Sur le plan de l’exploitation concrète, la BRH a déjà commencé à mobiliser ces outils. Les premiers travaux conduits par la Direction de la recherche en économie et finance (DREF) illustrent le potentiel de ces outils pour enrichir l’analyse économique, en mobilisant des données textuelles afin de construire une série statistique sur le marché du travail haïtien (Blaise et Cayemitte, 2026). Il s’agit d’une première en Haïti en matière de construction de séries temporelles à partir de sources de données alternatives. Ce travail, qui sera publié bientôt, représente un exemple tangible de la manière dont ces technologies peuvent être mises au service de la production de recherches de haute qualité à un coût relativement modeste.
Au-delà de la recherche, l’IA offre également de nouvelles perspectives pour les missions fondamentales de la Banque centrale. Elle peut contribuer à renforcer la surveillance du système financier, améliorer l’identification des risques émergents, accroître l’efficacité des dispositifs de supervision et soutenir le développement de systèmes de paiement plus sûrs et plus performants. Ces possibilités devront toutefois s’inscrire dans un cadre garantissant la protection des données, la transparence des modèles ainsi que la résilience face aux risques cybernétiques.
Un autre volet de l’action de la BRH portera sur le développement d’un agenda de recherche ambitieux. Cet agenda aura pour vocation d’identifier les risques potentiels liés à l’IA pour le système financier, de conduire des exercices de stress testing et de formuler des recommandations à l’intention des acteurs du secteur. L’enjeu est de taille. Il s’agit de préserver l’intégrité du système financier haïtien face à une transformation technologique dont la vitesse et la portée sont sans précédent.
5. Conclusion
L’IA ouvre un nouveau chapitre dans l’histoire économique mondiale. Comme les grandes innovations qui l’ont précédée, elle modifiera durablement la manière de produire, d’apprendre, de travailler et de décider. Pour les pays en développement, cette transformation représente à la fois une opportunité d’accélérer leur rattrapage économique et un risque d’accroissement des écarts technologiques si les investissements nécessaires ne sont pas réalisés. Pour Haïti, l’enjeu est donc clair : il ne s’agit pas de subir cette révolution, mais de s’y préparer. Cela suppose d’investir dans le capital humain, les infrastructures numériques, la recherche et l’innovation, tout en mettant en place un cadre de gouvernance capable d’encourager une utilisation responsable de ces technologies.
En tant que Banque centrale, la BRH entend accompagner cette transformation dans le respect de son mandat. En renforçant ses capacités d’analyse, en soutenant la recherche et en demeurant attentive aux risques susceptibles d’affecter la stabilité monétaire et financière, elle contribuera à faire de l’IA un instrument au service du développement économique d’Haïti.
Références
- Acemoglu, D. (2024). « The Simple Macroeconomics of AI ». NBER Working Paper No. 32487. Publié dans Economic Policy, vol. 40(121), pp. 13–58, 2025.
- Acemoglu, D. et Restrepo, P. (2019). « Automation and New Tasks : How Technology Displaces and Reinstates Labor ». Journal of Economic Perspectives, vol. 33(2), pp. 3–30.
- Autor, D. (2024). « Applying AI to Rebuild Middle Class Jobs ». NBER Working Paper No. 32140.
- Blaise, K. et Cayemitte, J.M. (2026). « Instabilité politique et dynamique des prix en Haïti : Une analyse par Chocs Narratifs ». Working paper No WP/2026/1 de la BRH.
- Brynjolfsson, E., Li, D. et Raymond, L. R. (2023). « Generative AI at Work ». NBER Working Paper No. 31161.
- Peng, E. (2026). « The Jobs AI is Likely to Boost—and Those It May Disrupt ». Goldman Sachs Research, 24 avril 2026. https://www.goldmansachs.com/insights/articles/the-jobs-ai-is-likely-to-boost-and-those-it-may-disrupt
- Stanford University, Human-Centered Artificial Intelligence (HAI) (2025). AI Index Report 2025. Stanford Institute for Human-Centered AI.
