Quand l’élection risque de se transformer en une nouvelle crise nationale, il devient impératif d’alerter les autorités compétentes, les membres de la société civile, les partis politiques, les éternels candidats et tous ceux qui nourrissent, parfois depuis des décennies, l’ambition d’accéder à la magistrature suprême. Beaucoup continuent de considérer le Palais national comme l’ultime aboutissement de leur parcours, le symbole absolu du pouvoir exécutif et de la consécration politique. Pourtant, cette quête présidentielle ne peut plus être conduite dans l’aveuglement, l’improvisation ou la seule logique des intérêts personnels.
Le Palais national lui-même reste un lieu chargé de mémoire, de douleur et de symboles: ses ruines rappellent encore le traumatisme collectif provoqué par le séisme dévastateur du 12 janvier 2010. Dès lors, vouloir diriger le pays ne devrait pas relever d’un rêve personnel ou d’une conquête de prestige, mais d’un engagement sérieux à reconstruire l’État, restaurer la confiance publique et éviter que chaque échéance électorale ne replonge Haïti dans l’incertitude, la violence et le blocage institutionnel.
La question électorale haïtienne aujourd’hui ressemble à l’ancienne énigme de la poule et de l’œuf: qu’est-ce qui doit venir en premier? La sécurité des candidats, des électeurs et des institutions, ou l’organisation immédiate des élections? Poser la question, c’est déjà reconnaître qu’aucun scrutin ne peut être crédible si les citoyens ne peuvent ni circuler librement, ni assister à une réunion politique, ni voter sans craindre les armes, les enlèvements ou les représailles des gangs armés.
Plus de quarante ans après le départ de Jean-Claude Duvalier, Haïti ne peut pas, au nom d’une transition interminable et trop souvent dictée par des calculs venant des grandes puissances occidentales, replonger dans des élections organisées au prix du sang. Le pays ne doit jamais oublier le massacre de la Ruelle Vaillant, le 29 novembre 1987, lorsque l’exercice du droit de vote fut brutalement interrompu par la violence. Il ne doit pas non plus banaliser les crises de légitimité provoquées par les scrutins contestés de mai et novembre 2000.
Des élections, oui. Mais pas des élections précipitées, décoratives ou imposées à une population terrorisée. Elles doivent se tenir dans un environnement minimalement pacifié, avec une autorité électorale crédible, des forces de sécurité capables de protéger tous les acteurs et un accès réel des candidats aux communautés.
Surtout, les personnes déplacées par la violence des gangs doivent pouvoir regagner leurs quartiers en sécurité avant d’être appelées aux urnes. Un électeur chassé de sa maison, vivant dans un abri précaire ou coupé de son bureau de vote, ne participe pas pleinement à la démocratie: il survit. Or, un scrutin digne de ce nom suppose des citoyens enracinés dans leurs communautés, libres d’écouter les candidats, de débattre des programmes et de voter selon leur conscience.
La priorité n’est donc pas seulement de fixer une date électorale. Elle consiste à créer les conditions matérielles, sécuritaires et politiques permettant au peuple haïtien de choisir librement ses représentants. Sans sécurité, sans retour des déplacés et sans confiance publique, les élections risquent de produire non pas une sortie de crise, mais une nouvelle crise de légitimité.
Donc, à l’approche des élections générales planifiées pour cette fin d’année, les leaders de la société civile ne peuvent plus détourner le regard face à l’insécurité qui frappe le pays. Il leur revient de la dénoncer avec courage et constance dès aujourd’hui, afin de prévenir demain les contestations, les frustrations et une nouvelle crise de légitimité. Le silence ne protégera ni le processus électoral ni la démocratie: seule une mobilisation lucide et responsable peut encore éviter que l’insécurité ne confisque, une fois de plus, la voix du peuple.
Prof Esau Jean-Baptiste
