Appel solennel au Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé et au Gouvernement de la République
Monsieur le Premier Ministre,
Mesdames et Messieurs les membres du Gouvernement,
Assez !
C’est assez !
C’en est trop !
Combien de morts faudra-t-il encore ?
Combien de familles massacrées ?
Combien d’enfants terrorisés ?
Combien de maisons incendiées ?
Combien de déplacés jetés sur les routes ?
Combien de communes livrées à la terreur avant que l’État haïtien ne se lève enfin avec toute la force de sa responsabilité ?
Aujourd’hui, Kenscoff est touché par la terreur, Kenskoff pleure. Kenscoff saigne. Kenscoff enterre ses morts. Et avec Kenscoff, c’est Haïti tout entière qui est une nouvelle fois crucifiée.
Dans la nuit du 23 au 24 août, des hommes lourdement armés ont semé la mort et la désolation. Des dizaines de personnes ont été assassinées. Des blessés, des disparus, des familles décimées, des maisons incendiées. Même une église accueillant des personnes déplacées par la violence n’a pas été épargnée.
Et derrière chaque chiffre, il y a un visage.
Derrière chaque corps, il y avait une vie.
Derrière chaque victime, il y avait une mère, un père, un enfant, une sœur, un frère, une famille, une espérance.
Ce ne sont pas des statistiques. Ce sont les enfants d’Haïti !
Monsieur le Premier Ministre,
Il arrive un moment dans l’histoire d’une nation où se taire devient moralement impossible.
Ce moment est arrivé.
Nous ne pouvons plus nous contenter de communiqués après les massacres.
Nous ne pouvons plus condamner après que les citoyens ont été assassinés.
Nous ne pouvons plus promettre des renforts après que les maisons ont brûlé.
Nous ne pouvons plus compter les morts pendant que les groupes armés comptent les territoires qu’ils conquièrent.
La sécurité de la population n’est pas une faveur que l’État accorde : elle est l’une de ses obligations premières.
Un État existe d’abord pour protéger la vie.
Un Gouvernement gouverne d’abord pour protéger son peuple.
Lorsque des populations annoncent qu’elles sont menacées, elles doivent être protégées avant le massacre, et non consolées seulement après le massacre.
Voilà pourquoi notre question n’est plus seulement politique.
Elle est morale.
Elle est historique.
Elle est une question de conscience :
Combien de morts faudra-t-il encore pour que la protection de la vie humaine devienne l’urgence absolue de l’État haïtien ?
Après tant de massacres, tant de kidnappings, tant d’incendies, tant de déplacements et tant de familles détruites, notre peuple ne veut plus seulement entendre :
« Nous condamnons. »
Il veut entendre et voir :
Nous protégeons.
Nous intervenons.
Nous désarmons.
Nous poursuivons les criminels.
Nous rétablissons l’autorité de l’État.
Nous sauvons des vies.
Monsieur le Premier Ministre,
Au nom de notre humanité commune, au nom de la dignité inviolable de chaque Haïtienne et de chaque Haïtien, au nom des enfants qui ont encore le droit de grandir dans leur pays sans apprendre à reconnaître le bruit des armes avant même d’avoir appris à lire, j’en appelle solennellement à votre conscience et à celle de tout votre Gouvernement.
Il faut immédiatement un plan national d’urgence de sécurité, visible, coordonné, évalué et assorti de responsabilités clairement établies.
Il faut protéger sans délai Kenscoff et les autres zones menacées.
Il faut mobiliser toutes les forces légales disponibles de la République pour empêcher de nouveaux massacres.
Il faut porter assistance aux blessés, aux déplacés, aux orphelins et aux familles endeuillées.
Il faut identifier les responsabilités, poursuivre les auteurs et leurs complices, et mettre fin à cette culture d’impunité qui tue notre peuple presque autant que les armes.
Et lorsque des menaces de massacres sont connues à l’avance, l’État doit agir à l’avance.
Car gouverner, c’est prévoir.
Et prévoir, lorsqu’il s’agit de vies humaines, c’est protéger.
Plus jamais un massacre annoncé auquel répondrait un État arrivé trop tard !
Nous demandons également à la communauté internationale de ne pas regarder Haïti mourir à petit feu. La solidarité internationale ne peut pas se réduire à des déclarations de préoccupation pendant qu’un peuple est pris en otage.
Mais ne nous trompons pas : la première responsabilité demeure haïtienne.
Monsieur le Premier Ministre,
Je vous parle non comme un adversaire politique, mais comme un Pasteur de l’Église et un fils d’Haïti qui refuse de s’habituer à la mort de son peuple.
Je vous parle au nom de ceux qui n’ont plus de voix parce qu’une balle la leur a enlevée.
Je vous parle au nom des mères qui cherchent leurs enfants.
Au nom des enfants devenus orphelins.
Au nom des familles déplacées.
Au nom des vieillards qui ne savent plus où fuir.
Au nom de cette jeunesse qui se demande chaque jour s’il lui reste encore un avenir sur la terre de ses ancêtres.
Et je vous dis avec respect, mais avec toute la force de ma conscience :
ASSEZ !
C’EST ASSEZ !
C’EN EST TROP !
Haïti ne peut pas devenir un immense cimetière où nous viendrions périodiquement déposer des fleurs, réciter des condoléances et publier des communiqués.
La République doit se lever !
L’État doit reprendre sa place !
La Police doit pouvoir accomplir sa mission !
Les criminels doivent être désarmés et traduits devant la justice !
Et le peuple doit pouvoir vivre !
Car le premier droit d’un peuple n’est pas de survivre.
C’est de vivre.
De vivre libre.
De vivre debout.
De vivre sans peur.
De vivre dans sa maison.
De cultiver sa terre.
D’envoyer ses enfants à l’école.
De prier dans son église.
De dormir la nuit sans se demander si l’aube le trouvera encore vivant.
Monsieur le Premier Ministre, l’heure n’est plus aux paroles.
L’heure est à l’action.
L’Histoire nous regarde.
Les morts nous interrogent.
Les survivants nous supplient.
Les générations futures nous demanderont ce que nous avons fait lorsque la nation était au bord de l’abîme.
Et Dieu lui-même nous pose aujourd’hui l’antique question adressée à Caïn :
« Qu’as-tu fait de ton frère ? »
Que personne, demain, ne puisse répondre :
« Suis-je le gardien de mon frère ? »
Oui !
Nous sommes les gardiens de nos frères et de nos sœurs.
Et l’État, plus que quiconque, est responsable de la protection de ses citoyens.
Kenscoff ne doit pas devenir un massacre de plus dans nos archives nationales.
Que Kenscoff devienne plutôt le point de rupture, le moment où Haïti tout entière a dit :
ASSEZ !
Plus de massacres.
Plus d’impunité.
Plus d’abandon.
Nous voulons la sécurité.
Nous voulons la justice.
Nous voulons l’État de droit.
Nous voulons pouvoir vivre dans notre propre pays.
Et aux familles des victimes, aux blessés, aux déplacés et à toute la population meurtrie de Kenscoff, nous disons :
Vous n’êtes pas seuls.
L’Église pleure avec vous.
L’Église prie avec vous.
L’Église élève aussi sa voix avec vous.
Que le sang versé de nos frères et sœurs ne soit pas un sang oublié.
Que leur mort réveille nos consciences.
Que Dieu protège Kenscoff.
Que Dieu protège notre peuple.
Que Dieu sauve Haïti !
+ Pierre-André Dumas
Évêque d’Anse-à-Veau et Miragoâne
25 août 2026
PRIÈRE POUR LES VICTIMES DE KENSCOFF ET POUR HAÏTI
En cet instant de douleur, Seigneur,
nos lèvres semblent fermées par une énorme pierre,
semblable à celle qui fermait le tombeau de ton Fils.
Kenscoff a saigné.
Kenscoff a brûlé.
Kenscoff pleure ses enfants.
Des vies innocentes ont été fauchées,
des familles décimées, des maisons incendiées,
des enfants terrorisés, tout un peuple blessé.
Et du fond de notre détresse monte vers Toi notre cri :
De profundis clamavi ad te, Domine !
Des profondeurs, je crie vers Toi, Seigneur !
Seigneur, écoute-nous !
Vers qui pourrions-nous porter notre plainte, sinon vers Toi,
ô Dieu de la vie et de la mort ?
Nous avons prié pour que cesse la violence.
Nous avons prié pour que les armes se taisent.
Nous avons prié pour que nos enfants puissent vivre.
Et pourtant, Seigneur, ils sont morts.
Pourquoi encore tant de sang innocent ?
Pourquoi Haïti doit-elle sans cesse ensevelir ses enfants ?
Nous ne comprenons pas.
Mais au cœur même de notre foi blessée,
nous croyons que Tu n’as abandonné aucune de ces victimes.
Car ton Fils nous l’a promis :
« Je suis la Résurrection et la Vie. »
La mort n’aura donc pas le dernier mot.
Les armes n’auront pas le dernier mot.
Les gangs n’auront pas le dernier mot.
La vie aura le dernier mot.
L’amour aura le dernier mot.
Dieu aura le dernier mot !
Seigneur, écoute-nous !
Père de miséricorde,
reçois chacune des victimes de Kenscoff.
Elles ne sont pas pour Toi des chiffres :
elles ont un nom, un visage, une histoire, une famille.
Essuie toute larme de leurs yeux
et accueille-les dans ta lumière.
Console les familles endeuillées.
Guéris les blessés.
Protège les déplacés.
Rassure les enfants qui tremblent encore.
Seigneur, écoute-nous !
Donne-nous la grâce de pardonner,
mais que jamais notre pardon ne devienne complicité avec l’injustice.
Pardonner n’est pas oublier.
Pardonner n’est pas renoncer à la vérité.
Pardonner n’est pas laisser les criminels continuer à tuer.
Donne-nous un pardon qui libère les cœurs
et une justice qui protège les innocents.
Réveille, Seigneur, la conscience de ceux qui gouvernent.
Rappelle-leur que l’autorité n’est pas un privilège,
mais une responsabilité devant le peuple,
devant l’Histoire
et devant Toi.
Donne à ceux qui dirigent le pays
la sagesse de prévoir,
le courage de décider
et la force d’agir.
Car protéger la vie n’est pas une faveur faite au peuple :
c’est le premier devoir de l’État.
Seigneur, écoute-nous !
Et maintenant, Seigneur,
nous Te confions notre chère Haïti.
Cette terre qui a brisé les chaînes de l’esclavage
ne peut pas devenir prisonnière de la peur et de la mort.
Nous ne voulons plus compter nos morts.
Nous voulons protéger nos vivants !
Alors notre prière devient aujourd’hui un cri :
ASSEZ DE SANG !
ASSEZ DE MASSACRES !
ASSEZ D’ENFANTS ORPHELINS !
ASSEZ DE FAMILLES DÉTRUITES !
ASSEZ DE PEUR !
ASSEZ DE SILENCE !
Désarme les mains qui tuent.
Convertis les cœurs endurcis.
Réveille les consciences.
Relève ceux qui sont tombés.
Console ceux qui pleurent.
Protège ceux qui vivent encore.
Et que Kenscoff ne soit pas simplement
le nom d’un massacre de plus,
mais le cri qui réveille Haïti :
PLUS JAMAIS ÇA !
Lorsque toutes les portes semblent fermées, Seigneur,
rappelle-nous que la pierre du tombeau
n’a pas été le dernier mot de l’Histoire.
La pierre a été roulée.
Le tombeau s’est ouvert.
Le Christ est ressuscité !
C’est pourquoi, même aujourd’hui,
nous osons encore croire,
nous osons encore espérer,
nous osons encore proclamer :
HAÏTI NE MOURRA PAS !
Notre-Dame du Perpétuel Secours,
Patronne d’Haïti, protège ton peuple.
Notre-Dame des Douleurs,
toi qui es restée debout au pied de la Croix,
reste debout auprès des familles de Kenscoff.
Que Dieu console Kenscoff !
Que Dieu protège notre peuple !
Que Dieu sauve Haïti !
Seigneur, écoute-nous !
Amen.
Note de Son Excellence Mgr Pierre-André Dumasa
