Résumé
Et si le principal frein au développement d’Haïti n’était pas l’absence de richesses, mais leur concentration ? Depuis des décennies, Port-au-Prince concentre les fonctions politiques, administratives, financières, universitaires et économiques du pays, tandis que les autres territoires demeurent largement sous-équipés et sous-financés. Cette hypercentralisation nourrit pourtant un cercle vicieux : les capitaux et les compétences se dirigent vers la capitale parce qu’elle concentre les opportunités, tandis que les régions restent en marge faute d’investissements, d’infrastructures et de services suffisants. À partir de théories de la causalité cumulative, de pôles de croissance, du centre-périphérie et des économies d’agglomération, cet article condensé (synthèse d’une approche plus large) essaye d’analyser les racines et les conséquences de ce déséquilibre. Il examine ensuite les expériences de la Corée du Sud, du Rwanda et de la Chine afin d’identifier des pistes adaptées à Haïti. L’hypothèse que nous essayons de montrer est qu’un développement polycentrique, déconcentré et territorialement équilibré pourrait renforcer la croissance, la résilience et la cohésion nationales.
Mots-clés : Haïti, hyper centralisation, décentralisation, développement territorial, Port-au-Prince, pôles de croissance, aménagement du territoire, déconcentration.
Mise en contexte
Haïti demeure confrontée à une profonde fracture territoriale. La concentration des institutions, des infrastructures, des activités financières, des emplois qualifiés et des services essentiels dans l’aire métropolitaine de Port-au-Prince contraste avec la faiblesse des capacités économiques et administratives de nombreuses villes et communes de province. Cette organisation spatiale n’est pas sans conséquences : elle encourage les migrations internes, accentue les disparités régionales, fragilise les économies locales et rend l’ensemble du pays particulièrement vulnérable lorsque la capitale est paralysée par une crise politique, sécuritaire ou environnementale.
Dans ce contexte, repenser le développement d’Haïti impose de dépasser la seule question de la croissance nationale pour interroger le lieu où cette croissance se produit, les territoires qui en bénéficient et ceux qui en sont exclus. L’enjeu de cette réflexion est donc de déterminer comment transformer les territoires haïtiens en véritables espaces de production, d’innovation, de services et de décision, plutôt que de maintenir une organisation où la capitale demeure le principal point de convergence des ressources nationales.
L’étude se justifie ainsi par la nécessité d’examiner les conditions d’un nouveau pacte territorial, fondé sur l’aménagement du territoire, le renforcement des villes secondaires, la déconcentration des institutions publiques, les infrastructures structurantes et une décentralisation accompagnée de ressources financières et de compétences réelles. L’objectif n’est pas d’opposer Port-au-Prince aux provinces, mais de construire un réseau de territoires complémentaires capables de contribuer ensemble à la transformation économique et sociale du pays.
Introduction
Le développement économique d’un pays dépend non seulement de la qualité de ses politiques publiques, mais également de la manière dont les ressources, les institutions et les activités économiques sont distribuées dans l’espace. Lorsqu’un État concentre l’essentiel de ses fonctions politiques, administratives, économiques et sociales dans une seule ville, il crée des déséquilibres territoriaux susceptibles de compromettre une croissance inclusive et durable (Myrdal, 1957). En effet, le pays respire par un seul poumon. Cette concentration excessive, communément appelée hyper centralisation[1], constitue aujourd’hui l’un des défis structurels majeurs auxquels est confrontée la République d’Haïti.
Depuis plusieurs décennies, Port-au-Prince concentre une part prépondérante des institutions publiques, des entreprises, des investissements, des infrastructures, des établissements d’enseignement supérieur, des services de santé et des opportunités d’emploi. Selon l’OCDE, la zone métropolitaine de Port-au-Prince concentre 40 % de la population, 70 % des entreprises, 90 % des institutions bancaires, 50 % des hôpitaux et plus de 30 % des écoles du pays (OCDE, 2021). À l’inverse, les villes de province demeurent confrontées à un déficit d’investissements, à une faible diversification économique et à une offre limitée de services publics. Cette configuration territoriale favorise les migrations internes, accentue les disparités régionales et renforce la vulnérabilité du pays face aux crises politiques, sécuritaires et environnementales.
Dès lors, une interrogation fondamentale s’impose : dans quelle mesure l'hyper centralisation constitue-t-elle un frein au développement territorial et à la transformation structurelle de l’économie haïtienne ? Cet article défend l’hypothèse selon laquelle l'hyper centralisation constitue l’une des causes profondes des déséquilibres économiques et sociaux observés en Haïti. En concentrant les ressources et les fonctions stratégiques dans l’aire métropolitaine de Port-au-Prince, elle limite le potentiel de développement des autres territoires, affaiblit la résilience nationale et compromet l’émergence d’une croissance plus équilibrée.
Pour examiner ce problème, l’analyse s’organise en six mouvements sémantiques. Le premier établit le cadre théorique et conceptuel. Le deuxième revient sur les racines historiques et institutionnelles de l'hyper centralisation. Le troisième observe les manifestations concrètes. Le quatrième en mesure les coûts économiques, sociaux et territoriaux. Le cinquième confronte l’expérience haïtienne à trois trajectoires étrangères — celles de la Corée du Sud, du Rwanda et de la Chine. Le sixième, enfin, propose les contours d’une nouvelle stratégie de développement territorial fondée sur l’aménagement du territoire, les pôles régionaux de croissance, la déconcentration administrative, les infrastructures et la décentralisation fiscale.
I. Penser le territoire : les fondements théoriques d’un déséquilibre spatial
1.1. La croissance par les pôles : l’intuition de Perroux
La concentration des fonctions politiques, administratives, économiques et sociales dans un espace géographique donné constitue un objet central de l’économie régionale et de l’économie du développement. Plusieurs auteurs ont montré que cette concentration peut favoriser la croissance d’un territoire tout en accentuant les déséquilibres spatiaux lorsqu’elle n’est pas accompagnée de mécanismes de diffusion.
Dans cette perspective, Perroux (1955, 1961) développe la théorie des pôles de croissance. La croissance, selon cette approche, n’apparaît pas simultanément et uniformément dans tous les espaces : elle se structure autour de pôles moteurs qui concentrent investissements, entreprises, infrastructures et activités stratégiques. Ces pôles peuvent exercer des effets d’entraînement sur les territoires environnants. Mais lorsque les mécanismes de diffusion restent insuffisants, la polarisation peut également approfondir les disparités territoriales.
1.2. La causalité cumulative : quand l’avantage engendre l’avantage
Cette dynamique est approfondie par Myrdal (Ibid.) à travers la théorie de la causalité cumulative. Les territoires initialement favorisés attirent progressivement davantage de capitaux, d’infrastructures, de main-d’œuvre qualifiée et d’investissements. À l’inverse, les territoires défavorisés connaissent des « effets de reflux » qui peuvent accentuer leur retard.
Appliquée au cas haïtien, cette théorie permet de comprendre comment Port-au-Prince peut simultanément attirer les ressources parce qu’elle concentre les activités et concentrer davantage d’activités parce qu’elle reçoit prioritairement les ressources.
1.3. Géographie du pouvoir
Dans le prolongement de cette réflexion, Friedmann (1966) développe une lecture centre-périphérie du développement régional. Les fonctions de commandement politique, administratif et économique tendent à se concentrer dans un centre dominant, tandis que les territoires périphériques demeurent dans une relation de dépendance.
Cette grille de lecture éclaire la situation haïtienne : la concentration des fonctions stratégiques dans la capitale ne constitue pas seulement une question géographique. Elle traduit également une concentration du pouvoir de décision, des ressources et des opportunités.
1.4. Économies d’agglomération
La Nouvelle Géographie Économique de Krugman (1991) apporte un éclairage complémentaire. Les économies d’agglomération, les rendements croissants, la taille du marché et la réduction des coûts de transport expliquent pourquoi entreprises et populations tendent à se concentrer dans les grands centres urbains.
Cette dynamique n’est pas nécessairement négative en soi. Le problème apparaît lorsque l’État ne crée aucun mécanisme permettant aux autres territoires de développer leurs propres avantages comparatifs et leurs propres économies d’agglomération.
1.5. Dépendance et transformation structurelle
Les économistes structuralistes latino-américains, notamment Raúl Prebisch (1950) et Celso Furtado (1964), complètent cette analyse en insistant sur les structures économiques et institutionnelles qui entretiennent les inégalités.
Chez Prebisch, les relations asymétriques entre espaces dominants et espaces dépendants contribuent à la concentration durable des ressources et des opportunités. Furtado, quant à lui, met l’accent sur les blocages structurels qui entravent la transformation économique.
Ces différentes contributions convergent vers une idée essentielle : la concentration peut produire des gains d’efficacité, mais elle devient un obstacle au développement inclusif lorsqu’elle prive durablement les autres territoires des moyens de construire leur propre dynamique productive.
II. De la colonie à la capitale : la longue construction d’un État centralisé
2.1. De Saint-Domingue à l’État post indépendance : les racines d’une centralisation
L'hyper centralisation haïtienne plonge ses racines dans l’histoire longue de la formation de l’État. Mais, au lendemain de l’indépendance de 1804, la construction d’un État unitaire et fortement centralisé répond également à des impératifs politiques, militaires et territoriaux.
Dans un contexte international hostile et marqué par la crainte du démembrement du territoire, les premiers dirigeants privilégient un appareil d’État fortement concentré. Cette trajectoire historique contribue à installer durablement une relation asymétrique entre le centre politique et les territoires périphériques (Trouillot, 1990).
2.2. L’occupation américaine : restructuration administrative et consolidation du centralisme
L’occupation américaine de 1915 à 1934 renforce cette trajectoire. La modernisation administrative et la réorganisation des finances publiques contribuent à consolider la centralité de Port-au-Prince et à renforcer l'appareil administratif national autour de la capitale (Dupuy, 1989).
La centralisation devient ainsi plus qu’un choix administratif : elle devient progressivement une architecture de pouvoir.
2.3. Le duvaliérisme : la capitale comme centre du pouvoir
Sous François Duvalier, cette concentration atteint un degré particulièrement élevé. Le pouvoir politique, administratif et économique se trouve davantage monopolisé par le centre.
Robert Fatton Jr. (2002) analyse le caractère prédateur du système politique haïtien et les mécanismes de concentration du pouvoir. Dans cette configuration, l’affaiblissement des institutions locales accompagne le renforcement du pouvoir central.
Le territoire tend alors à fonctionner selon une logique radioconcentrique : les flux, les décisions et les ressources convergent vers la capitale, tandis que les villes régionales demeurent insuffisamment connectées entre elles.
2.4. L’institutionnel comme mécanisme d’éviction territoriale
Port-au-Prince accueille l’essentiel des grandes institutions nationales, des administrations centrales et des fonctions de commandement. Cette concentration oblige une grande partie des acteurs économiques, sociaux et politiques à se rapprocher de la capitale pour accéder aux ressources et participer aux processus décisionnels.
La centralisation institutionnelle produit ainsi un effet d’éviction : les compétences techniques, les jeunes diplômés et les entrepreneurs sont incités à migrer vers la métropole, renforçant encore la concentration initiale.
III. Une capitale qui aspire le pays : les manifestations de l'hyper centralisation
3.1. Investissements et infrastructures : le territoire inégalement équipé
L'hyper centralisation se manifeste d’abord dans la distribution des infrastructures et des investissements. L’aire métropolitaine concentre une part disproportionnée des équipements économiques, administratifs et sociaux.
Cette concentration renforce les mécanismes décrits par Myrdal : les territoires déjà favorisés deviennent davantage attractifs, tandis que les territoires sous-équipés peinent à créer les conditions nécessaires à leur propre développement.
3.2. Universités et capital humain : la migration des compétences
Le système universitaire illustre également cette fracture. La concentration d’une grande partie des institutions d’enseignement supérieur à Port-au-Prince attire chaque année des jeunes provenant des départements.
Le phénomène ne s’arrête pas à la formation. Lorsque les possibilités d’emploi qualifié demeurent concentrées dans la capitale, les diplômés formés à Port-au-Prince ont tendance à y rester. Le territoire métropolitain devient alors simultanément le principal lieu de formation et de rétention du capital humain.
3.3. Santé et administration : quand les services essentiels prennent la route de la capitale
La concentration sanitaire reproduit le même schéma. Les établissements spécialisés et les principaux centres hospitaliers universitaires sont majoritairement situés dans la région métropolitaine.
Pour les habitants des départements, l’accès à certains soins nécessite ainsi des déplacements coûteux vers la capitale.
La centralisation administrative renforce cette dépendance : ministères, directions générales et institutions nationales demeurent essentiellement concentrés à Port-au-Prince.
3.4. Finance et commerce : la capitale comme cœur économique
Le secteur financier constitue un autre révélateur de cette concentration. Les données de la BRH montrent une forte concentration des succursales bancaires dans la capitale et dans le département de l’Ouest.
Cette configuration limite l'accès au financement des entrepreneurs installés dans les villes secondaires et réduit leur capacité à développer des chaînes de valeur locales.
Ainsi se referme le cercle de l'hyper centralisation : Port-au-Prince attire les capitaux parce qu’elle concentre les activités ; elle concentre les activités parce qu’elle attire les capitaux.
IV. Le coût d’un modèle déséquilibré : pauvreté, migrations et vulnérabilité
4.1. L’inégalité territoriale comme visage de la pauvreté
Les disparités territoriales se traduisent par des écarts importants de pauvreté entre les zones urbaines et rurales. Les travaux de la Banque mondiale montrent l’importance de la pauvreté rurale et les difficultés particulières rencontrées dans plusieurs départements.
La concentration des opportunités économiques dans la capitale ne s’accompagne pas d’un mécanisme suffisamment puissant de redistribution territoriale. Les campagnes demeurent ainsi largement dépendantes d’activités de subsistance et de l’économie informelle.
4.2. L’exode rural : quand la périphérie se vide au profit du centre
L’absence d’opportunités économiques et de services essentiels constitue un puissant facteur de migration interne.
Les mouvements de population vers Port-au-Prince sont alimentés par la pauvreté rurale, la dégradation des conditions agricoles, les difficultés d’accès aux services et les disparités territoriales (FAO, 2023 ; OIM, 2024).
La capitale croît ainsi beaucoup plus rapidement que ses infrastructures et ses capacités d’absorption économique. L’urbanisation devient alors moins un instrument de transformation productive qu’une réponse contrainte à l’absence d’alternatives territoriales.
4.3. Les villes secondaires : des potentiels sans écosystème
Cap-Haïtien, Les Cayes, Gonaïves et Jérémie disposent d’atouts historiques, géographiques, agricoles, culturels et touristiques considérables. Pourtant, elles peinent à devenir de véritables pôles économiques.
Le déficit d’infrastructures, d’énergie, de financement et de capacités institutionnelles crée un cercle vicieux : les investisseurs hésitent à venir parce que les infrastructures sont insuffisantes ; les infrastructures demeurent insuffisantes faute d’investissements.
4.4. Catastrophes et insécurité : le risque d’un pays à centre unique
La concentration des populations, des infrastructures critiques et des fonctions économiques à Port-au-Prince crée un risque systémique.
Le séisme de 2010 a démontré qu’un choc affectant la capitale pouvait produire des conséquences nationales. La vulnérabilité est aujourd’hui aggravée par la crise sécuritaire et les perturbations des principaux axes de circulation.
Dans un pays aussi centralisé, la paralysie du centre devient mécaniquement la paralysie d’une grande partie du territoire.
4.5. Les investissements manqués : quand les territoires restent sous-capitalisés
L'hyper centralisation représente également un coût d’opportunité. Des secteurs tels que l’agro-transformation, le tourisme, la pêche, les industries créatives ou certaines productions agricoles restent insuffisamment valorisés.
Les ressources existent ; les territoires disposent de potentiels ; mais l’écosystème institutionnel, financier et infrastructurel nécessaire à leur transformation demeure insuffisant.
La question n’est donc plus seulement de savoir combien Haïti produit, mais aussi où elle produit, où elle investit et où elle crée les conditions de sa croissance future.
V. Ailleurs, d’autres chemins : trois expériences pour penser Haïti
5.1. Corée du Sud : déplacer l’industrie pour redistribuer la croissance
À partir des années 1960 et surtout durant les années 1970, la Corée du Sud met en œuvre une politique volontariste de développement industriel régional. Des villes comme Ulsan, Pohang, Gumi et Changwon accueillent des complexes industriels spécialisés.
Ces pôles sont accompagnés d’investissements dans les routes, les ports et les infrastructures logistiques (NGII, 2017).
L’enseignement pour Haïti est clair : la déconcentration économique ne résulte pas spontanément des forces du marché ; elle peut être organisée par une politique publique cohérente.
5.2. Rwanda : décentraliser sans désarmer l’État
Après le génocide de 1994, le Rwanda fait de la décentralisation un instrument de reconstruction nationale. Des responsabilités administratives et budgétaires sont transférées aux districts, parallèlement à des investissements dans les infrastructures et les services publics.
L’expérience rwandaise montre qu’un État peut conserver une forte capacité stratégique tout en renforçant l’action publique au niveau local.
Pour Haïti, la leçon essentielle réside dans l’articulation entre État stratège et collectivités capables d’agir.
5.3. Chine : les zones économiques comme laboratoires de transformation
La Chine offre une autre voie avec les zones économiques spéciales, les zones de développement économique et technologique et les parcs industriels.
L’expérience de Shenzhen illustre l’utilisation d’un territoire particulier comme laboratoire de politiques économiques, combinant infrastructures, investissements, ouverture progressive et incitations.
Zeng (2010) souligne notamment l’importance des infrastructures, de la planification stratégique et de l’attraction ciblée des investissements.
Pour Haïti, l'idée pourrait être adaptée à certaines villes ou régions, notamment autour de l’agro-industrie, de l’assemblage, de la logistique et du tourisme.
VI. Refaire le territoire : les fondations d’un nouveau modèle haïtien
6.1. Une politique nationale pour réconcilier l’État et son territoire
Une nouvelle stratégie devrait commencer par l’adoption d’un cadre national cohérent d’aménagement du territoire.
Cette politique devrait définir la hiérarchie des centralités, protéger les terres agricoles et les bassins versants, identifier les zones à potentiel productif et organiser les investissements publics selon des priorités territoriales.
L’État ne devrait plus seulement administrer le territoire : il devrait en organiser la complémentarité.
6.2. Cap-Haïtien, Les Cayes, Gonaïves et Jacmel : faire émerger plusieurs moteurs
Inspirée de Perroux, une politique de pôles régionaux pourrait transformer certaines villes secondaires en véritables moteurs économiques.
Cap-Haïtien pourrait renforcer son rôle dans le tourisme, le patrimoine et la logistique ; Gonaïves et l’Artibonite dans l’agriculture et l’agro-industrie ; Les Cayes dans l’agriculture, les services et le tourisme ; Jacmel dans l’économie culturelle et touristique.
L'objectif ne serait pas de créer de nouvelles capitales, mais un réseau de centralités capables de se renforcer mutuellement.
6.3. Délocaliser l’administration pour rapprocher l’État des citoyens
La déconcentration de certaines directions techniques constitue un levier majeur.
Les fonctions liées à l’agriculture, à la pêche, au tourisme, à l’environnement ou à la recherche pourraient être implantées plus près des territoires concernés.
Cette politique aurait un double effet : rapprocher l'administration des citoyens et créer une demande locale en logements, commerces, services, transports et éducation.
6.4. Routes, ports, énergie et numérique : reconnecter les territoires
Aucune politique de déconcentration ne peut réussir sans infrastructures.La réhabilitation des axes nationaux, l'amélioration de l'accès à l'électricité, la modernisation des ports secondaires et le développement des infrastructures numériques doivent devenir des investissements structurants.
L’objectif ne serait pas simplement de construire des routes : il faudrait construire des connexions économiques entre les territoires.
6.5. Donner aux collectivités les moyens de leur autonomie
La décentralisation ne peut rester une promesse constitutionnelle sans moyens financiers et humains.
Les collectivités doivent disposer de ressources prévisibles, de compétences clairement définies et de cadres techniques capables de planifier et d'exécuter les politiques locales.
La création d'un mécanisme national de péréquation pourrait contribuer à corriger les inégalités entre territoires riches et territoires pauvres.
Il s'agirait finalement de passer d'une décentralisation de principe à une décentralisation effective des pouvoirs, des ressources et des responsabilités.
Conclusion
L’analyse menée dans ce travail condensé montre que l'hyper centralisation constitue non seulement une caractéristique administrative de l’État haïtien mais aussi, devient une structure profonde de l’économie nationale, organisant la circulation de capitaux, de compétences, d’infrastructures, de services et d’opportunités autour d’un centre métropolitain dominant, pour que le pays cesse de tout faire converger vers un seul centre.
De l’héritage historique de la centralisation aux mécanismes contemporains des économies d’agglomération, un même phénomène se dessine alors : Port-au-Prince attire parce qu’elle concentre, et elle concentre parce qu’elle attire. Ce mouvement cumulatif fragilise les villes secondaires, accélère l’exode rural, entretient les disparités territoriales et expose l’ensemble du pays aux conséquences d’une crise affectant son principal centre politique et économique.
Les expériences de la Corée du Sud, du Rwanda et de la Chine montrent cependant qu’aucune géographie économique n’est totalement condamnée à l’immobilité. Des politiques publiques volontaristes peuvent déplacer les centres de production, renforcer les villes secondaires, expérimenter de nouveaux régimes économiques et rapprocher la décision publique des territoires.
Pour Haïti, l’enjeu n’est donc pas de substituer une capitale à une autre, ni d'opposer Port-au-Prince aux provinces. Il est de transformer un territoire organisé autour d’un centre unique en un réseau de territoires complémentaires. Cela suppose une politique nationale d’aménagement, des pôles régionaux de croissance, des infrastructures structurantes, une déconcentration progressive de l’État et surtout une décentralisation fiscale et administrative réellement opérationnelle.
Le véritable changement de paradigme consisterait ainsi à ne plus considérer les provinces comme des périphéries auxquelles il faut apporter le développement, mais comme des territoires capables de produire elles-mêmes de la valeur, de l’innovation et de la résilience.
Car au fond, la question qui se pose à Haïti dépasse celle de la décentralisation : un pays peut-il véritablement prétendre construire une prospérité nationale lorsque ses richesses, ses décisions, ses compétences et ses infrastructures continuent de converger vers un seul centre ? La transformation économique d’Haïti ne commencerait-elle pas, dès lors, par une nouvelle géographie du pouvoir et des opportunités ?
Auteur : John Widly JEAN
Mémorant en sciences économiques à la FDSE
johnwidlyjean3455@gmail.com
Relecture : Elmano Endara JOSEPH
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[1] Cf. Considération : Atlas critique d’Haïti est une publication de 1982 d’Anglade, éditée à Montréal par ERCE/CRC, en 79 pages ; Geography and Trade est publié par MIT Press en 1991 ; Economic Theory and Under-developed Regions par Duckworth en 1957 ; et l’ouvrage de Zeng est une publication de la Banque mondiale de 2010.
