Amenez la république jusqu’aux zones enclavées
Le processus électoral avance. Le Conseil électoral provisoire (CEP) vient de vous attribuer, partis politiques, groupements et regroupements engagés dans le processus, les numéros qui vous identifieront au cours des prochaines étapes.
Le moment approche où des candidatures seront proposées au pays et où des femmes et des hommes solliciteront de la Nation une fraction de sa souveraineté.
Je m’adresse à vous, publiquement, ainsi qu’aux candidates et candidats aux différentes fonctions électives. Dans le contexte actuel, l’organisation d’élections générales, sincères et légitimes demeure nécessaire. Elle doit permettre de rétablir le contrat politique et constitutionnel entre les citoyens et ceux qu’ils auront choisis pour les gouverner et les représenter.
À cette étape importante de vos programmations, je voudrais attirer votre attention sur une partie de ce peuple et du territoire que la République atteint encore si difficilement.
Pestel, Beaumont, Chambellan, Moron. Belle-Anse, Grand-Gosier, Thiotte, Anse-à-Pitres. Savanette, Boucan-Carré, Cerca-la-Source. Baie-de-Henne, Bombardopolis, Jean-Rabel, Môle-Saint-Nicolas. Borgne, Pilate, Ranquitte, Vallières, Carice, Mombin-Crochu…
Avez-vous visité toutes ces communes ?
Et si vous les avez visitées, avez-vous dépassé le centre-ville ? Êtes-vous allés dans les sections communales, les habitations, les mornes ?
Car connaître une commune ne peut se limiter à en connaître le centre. Au-delà du centre commence souvent un autre territoire : celui où la route devient difficile, parfois impraticable, où quelques kilomètres se transforment en heures de déplacement, où la pluie peut modifier un trajet et où, à certains endroits, le véhicule doit céder la place à la marche.
Avant même de parler de l’insécurité créée par les groupes armés, le voyage lui-même est révélateur de l’insécurité quotidienne dans laquelle vivent ces citoyens.
Comment transporte-t-on un malade lorsque la route ne permet pas à un véhicule d’arriver jusqu’à lui ? Comment une femme enceinte rejoint-elle un dispensaire ? Comment un enfant se rend-il à l’école ? Comment le cultivateur descend-il sa production vers le marché ? Comment appelle-t-on la police et, surtout, dans quel délai peut-elle intervenir ? Où va-t-on lorsqu’un différend exige l’intervention d’un tribunal de paix ? Qui intervient lorsqu’un incendie, un accident ou un désastre frappe une communauté que les secours ne peuvent atteindre rapidement ?
Dans ces territoires, l’éloignement géographique finit par devenir un éloignement social.
Haïti est un pays montagneux. Sa géographie impose des contraintes. Elle ne devrait cependant pas condamner une partie de sa population au dénuement.
Et c’est ici que la pauvreté ne suffit plus à décrire la réalité.
On peut posséder une petite maison, cultiver une parcelle, élever quelques animaux, produire une partie de ce que l’on consomme et pourtant vivre dans un territoire où manquent presque tous les moyens permettant d’accéder normalement aux services essentiels et de participer pleinement à la vie économique et sociale du pays.
C’est un dénuement géographique et social.
Dans le délabrement général que connaît aujourd’hui Haïti, toute la population subit, à des degrés divers, l’affaiblissement des institutions, des infrastructures et des services. Mais pour ceux qui vivent dans certaines zones rurales reculées et enclavées, une difficulté supplémentaire s’ajoute : la République elle-même leur est trop souvent lointaine.
Pour ces citoyens, l’urgence d’organiser des élections générales, sincères et légitimes prend une dimension particulière.
Une élection ne consiste pas simplement à pourvoir des postes. Elle établit un contrat politique et constitutionnel entre le citoyen et ceux auxquels il confie, pour une durée déterminée, la responsabilité de gouverner et de représenter.
Ces citoyens doivent pouvoir choisir ceux auxquels ils confieront un mandat et auxquels ils pourront, ensuite, demander compte de son exercice.
Amener la République jusqu’aux zones enclavées commence donc par y rendre la démocratie effective.
Cela suppose que le citoyen puisse s’inscrire, s’informer, connaître les candidats et leurs propositions, et voter librement pour des dirigeants et des représentants légitimement élus.
Mais avant que le citoyen fasse son choix, les organisations politiques ont déjà exercé une responsabilité : celle de choisir les candidatures qu’elles lui proposent.
Le décret électoral fixe des conditions et exige des pièces permettant d’établir qu’une personne peut légalement être candidate : identité, nationalité, situation judiciaire, exigences patrimoniales ou fiscales selon la fonction, préparation académique lorsqu’elle est requise, entre autres.
Mais une fois l’éligibilité établie, une autre responsabilité commence : celle des partis politiques, groupements et regroupements.
Cette responsabilité appelle des questions.
Avez-vous dégagé une vision du pays capable de servir de modèle, d’orientation et d’inspiration aux candidats que vous présentez aux citoyens ?
Quelle place cette vision accorde-t-elle à ceux qui vivent dans les sections communales, les habitations et les mornes, loin des centres où se concentre encore l’essentiel des services ?
Et cette personnalité que vous présentez à la Nation ou à une collectivité, la connaissez-vous réellement ?
Connaissez-vous sa vision ? Son rapport au pays réel ? Sa connaissance du territoire qu’elle prétend gouverner ou représenter ? Son souci véritable de la population qu’elle demande à servir ?
Ou ce choix répond-il d’abord à des intérêts personnels ou à ceux de certains secteurs sociopolitiques, plutôt qu’à l’intérêt de la population appelée à lui confier un mandat ?
L’éligibilité établit qu’une personne peut être candidate. Elle ne suffit pas à établir qu’elle devrait être le choix qu’une organisation politique propose au peuple.
Les partis politiques, groupements et regroupements ont ainsi une responsabilité dans la qualité du choix qu’ils offrent au pays : celle des candidats aux différentes fonctions électives.
À ces personnalités qui demandent qu’on leur confie un mandat représentant une fraction de sa souveraineté, la Nation pose ses questions.
Et vous, candidates et candidats, connaissez-vous le territoire et la population que vous demandez à gouverner ou à représenter ?
Aspirer à être Président de la République devrait supposer de connaître le pays réel que l’on demande à gouverner. Siéger au Parlement, de connaître le département ou la circonscription que l’on entend représenter. Administrer une commune exige de savoir ce qui commence là où s’arrête son centre-ville. Et solliciter un mandat au niveau de la section communale suppose d’en connaître les habitations, les chemins, les besoins et les possibilités.
On ne peut prétendre transformer un territoire que l’on connaît seulement depuis son centre.
Mais connaître ne suffit pas.
Dans les zones rurales reculées et enclavées dont il est ici question, aux difficultés que connaît l’ensemble de la population s’ajoute un dénuement géographique et social particulièrement grave.
Mesurez-vous l’ampleur de la tâche ? Êtes-vous à la hauteur de ces défis immenses ?
Et puisque le mandat que vous sollicitez a une durée, une autre question s’impose :
Que vous engagez-vous à avoir changé, pour ces citoyens, au terme de ce mandat ?
Pas dans un avenir indéfini.
Pendant ce mandat.
Il ne s’agit pas de multiplier les promesses. Aucun mandat de quatre ou cinq ans ne permettra de tout faire, et le sérieux d’un programme ne se mesure pas à la longueur de la liste des engagements. Il se mesure à la capacité de fixer des priorités, d’articuler les interventions et de définir des objectifs précis et réalisables dans la durée du mandat.
C’est d’un développement intégré qu’il faut parler. Une route ne désenclave véritablement que si elle permet aussi d’accéder à l’école, aux soins, à la justice, aux services publics et aux marchés. L’accès à l’énergie et aux communications doit soutenir l’activité économique. La sécurité doit permettre aux personnes, aux biens et aux services de circuler. Chaque intervention doit contribuer à rendre les autres possibles et plus efficaces.
Finissons-en avec les promesses si larges qu’elles ne peuvent être ni réalisées ni même évaluées. Ce que le citoyen doit pouvoir demander, c’est un programme cohérent, efficace et réalisable dans la durée du mandat, avec des priorités suffisamment claires pour qu’au terme de celui-ci, il puisse mesurer ce qui a réellement changé.
Il faut désenclaver.
Mais désenclaver ne signifie pas seulement construire une route. Il faut organiser la connexion du territoire : voies d’accès adaptées et entretenues, ponts et passages nécessaires, transports et communications permettant aux populations de rejoindre effectivement les services et les activités.
Il faut y amener la sécurité.
La sécurité, c’est pouvoir appeler la police lorsqu’on est menacé et savoir que l’État dispose des moyens nécessaires pour intervenir.
C’est pouvoir compter sur des services de secours et des pompiers capables d’intervenir lorsqu’un incendie, un accident ou un désastre frappe une communauté.
C’est pouvoir recourir à un tribunal de paix lorsqu’un conflit surgit, afin que le citoyen ne soit pas abandonné au rapport de force, à la vengeance ou à la tentation de se faire justice lui-même.
Il y a aussi cette autre sécurité, tout aussi fondamentale : la sécurité sanitaire, celle de pouvoir être secouru et soigné. Un dispensaire accessible, du personnel de santé, des médicaments essentiels, la possibilité de prendre en charge une urgence ou d’organiser une évacuation ne sont pas des luxes.
Une maladie, une blessure ou un accouchement difficile ne devraient pas devenir plus dangereux simplement parce que l’on habite un morne.
Il faut y amener les services sociaux essentiels.
L’eau potable. L’école. Les soins. L’assainissement. L’énergie. Les communications. Les moyens de transport.
Il ne s’agit pas de reproduire partout le modèle des centres urbains ni de promettre une infrastructure identique devant chaque habitation. Il s’agit d’organiser le territoire pour que la spécificité géographique de l’endroit où vit un citoyen ne le prive pas de l’accès effectif à ce dont il a besoin pour vivre dignement.
Le développement d’une commune ne peut pas s’arrêter à son centre-ville.
Une école, un dispensaire, un poste de police ou un service administratif installé au centre ne signifie pas que toute la population de la commune y a réellement accès. L’État peut être présent sur la carte sans être véritablement accessible au citoyen.
Il faut y créer les conditions favorables au développement des opportunités économiques.
Le cultivateur doit pouvoir acheminer sa production. Le producteur doit pouvoir la conserver, la transformer et la vendre. Le petit entrepreneur doit pouvoir communiquer, accéder à l’énergie, rejoindre un marché. Les jeunes doivent pouvoir envisager une activité économique et un avenir dans leur communauté.
Désenclaver, c’est donc connecter.
Connecter une population à la démocratie, à la sécurité, aux soins, à l’école, à la justice, aux services publics, aux communications, aux marchés et aux possibilités de créer de la richesse.
C’est empêcher que la distance géographique continue de produire de la distance sociale.
Mais au-delà des routes, des institutions, des services et des programmes, nous devons savoir dans quel but nous voulons reconstruire ce pays.
Nous devons nous donner un but national : faire d’Haïti un pays où nos citoyens puissent vivre bien chez eux.
Ce développement intégré doit aussi contribuer à réduire les migrations intérieures dictées par la nécessité. On ne devrait pas être obligé de quitter une section communale, une habitation ou un morne pour rejoindre un centre urbain simplement parce que l’école, les soins, les services, les communications ou les possibilités de travailler et d’entreprendre y sont presque inexistants.
On ne peut concevoir le développement en obligeant toujours les citoyens à aller là où se trouvent les services. Il faut aussi permettre aux services, aux infrastructures et aux opportunités d’atteindre les territoires où vivent les citoyens.
Partir doit pouvoir être un choix : voyager, étudier, découvrir, travailler ailleurs, tenter une autre expérience de vie.
Mais partir ne devrait plus apparaître comme la condition nécessaire du mieux-être.
Nous ne pouvons continuer à laisser s’installer chez nos citoyens la certitude que le bien-être est ailleurs — partout ou n’importe où, sauf en Haïti.
Pour changer cette conviction, il ne suffira pas de leur demander d’aimer leur pays ou d’y rester.
Il faudra leur donner les moyens d’y construire leur vie, d’y travailler, d’y élever leurs enfants, d’y entreprendre et d’y envisager leur avenir.
Et cette possibilité doit appartenir aussi à celles et ceux qui vivent dans un morne, une habitation éloignée ou une section communale enclavée.
Mais la reconstruction ne peut pas se limiter à ce qui est visible depuis Port-au-Prince, les grandes villes, les chefs-lieux et les principaux axes routiers.
Dans les mornes, dans les sections communales, dans les habitations difficiles d’accès vivent aussi des citoyens de cette République.
Ils ne demandent pas une autre République.
Ils demandent leur place dans celle-ci.
Amener la République jusqu’aux zones enclavées, c’est y rendre effectives la démocratie et la sécurité, y garantir l’accès aux services sociaux et y créer les conditions favorables au développement des opportunités économiques.
La montagne peut expliquer l’éloignement.
Elle ne peut justifier l’abandon.
Partis politiques, groupements, regroupements, candidates et candidats, la Nation attend de vous des choix et des engagements à la hauteur de cette exigence.
Chantal Volcy Céant
24 août 2026
