Jamais, dans toute notre histoire, notre situation de peuple n’aura été aussi catastrophique. Nous avons connu l’esclavage, l’occupation, les dictatures, les embargos — mais jamais encore le pays tout entier ne s’était tenu ainsi au bord du gouffre, à ce carrefour sanguinolent et meurtrier où chaque route qui s’offre à nous semble tracée dans le sang. Les États-Unis nous ont précipités dans une guerre civile meurtrière, savamment entretenue, pour s’assurer le contrôle total des richesses enfouies dans notre sous-sol, ces richesses que la terre de Dessalines garde depuis deux siècles comme un trésor maudit, convoité par ceux-là mêmes qui prétendent nous secourir. On ne pille pas un pays qu’on laisse debout ; on le pille bien mieux quand on l’a d’abord mis à genoux, saigné, livré au chaos de ses propres enfants armés les uns contre les autres. Et Erik Prince, dans ce théâtre macabre, est devenu le symbole même de l’effondrement de l’État haïtien : car il a fallu qu’un État signe, de sa propre main, un contrat avec un mercenaire pour que soit scellée, noir sur blanc, la preuve irréfutable de notre déchéance souveraine. Un État qui engage un marchand de guerre pour faire ce que ses propres institutions devraient accomplir n’est plus un État : c’est un aveu d’agonie couché sur papier timbré.
Sommes-nous redevenus, en silence, une colonie de l’Amérique ? Sommes-nous les vassaux d’un empire qui ne dit plus son nom ? La question mérite d’être posée sans fard, car l’histoire a l’habitude cruelle de se répéter sous des habits neufs : hier, la canonnière et le débarquement de 1915 ; aujourd’hui, le silence complice et la main invisible qui arme le chaos. On n’occupe plus un pays avec des Marines quand on peut l’occuper avec des cargaisons d’armes et l’indifférence organisée.
Car enfin, pourquoi ce déversement méthodique d’armes de gros calibre sur nos rivages, ces fusils d’assaut qui traversent des frontières pourtant surveillées comme des coffres-forts, pour venir se loger, comme par une fatalité savamment orchestrée, entre les mains de bandits devenus les nouveaux maîtres de nos villes ? On voudrait nous faire croire à la fatalité, à la porosité des frontières, à l’impuissance des douanes. Mais un fleuve ne change pas de cours sans qu’une main quelque part n’en détourne le lit. Haïti n’est pas victime du hasard ; elle est victime d’une hémorragie organisée, où chaque arme qui entre est une goutte de plus versée dans la plaie ouverte du pays de Dessalines.
Et que dire de ces contacts réguliers, feutrés, presque courtois, que la CIA et le FBI entretiennent avec ceux-là mêmes qui assassinent nos compatriotes ? Le loup ne dîne pas avec le berger sans dessein. Quand les agences les plus puissantes du monde connaissent les noms, les visages, les routes de l’armement, et se taisent, leur silence devient une signature. On ne surveille pas le crime pour l’ignorer ; on le surveille, parfois, pour mieux le tenir en laisse. Le bandit haïtien n’est peut-être, dans cette tragédie, que le pion visible d’un échiquier dont les vraies mains restent à l’ombre, de l’autre côté du détroit.
Et Erik Prince, alors ? Que fait ce mercenaire, ancien fondateur de Blackwater, dont le nom seul évoque l’Irak en flammes et les rues jonchées de cadavres, que fait-il aujourd’hui sur le sol de Dessalines, avec la bénédiction tacite du Département d’État ? On envoie chez nous, au nom de la « lutte contre les gangs », l’homme qui a fait commerce de la guerre partout où il est passé. C’est confier le pansement au bourreau, c’est demander au pyromane de commenter l’incendie. S’il fallait vraiment sauver Haïti, on n’aurait pas besoin d’un marchand de mercenaires ; on aurait besoin d’une volonté politique sincère, chose qui, précisément, fait cruellement défaut à ceux qui nous gouvernent de loin.
On sait désormais que le pays ne respire plus. L’État, cette architecture fragile censée porter la nation, s’est effondré comme une maison rongée de l’intérieur par des termites qu’on a laissé prospérer trop longtemps. Et pendant que nous cherchons encore le pouls d’une République agonisante, deux mains se sont refermées sur elle : les États-Unis et la République dominicaine, ces deux ennemis héréditaires que l’histoire semble avoir condamnés à toujours se retrouver au chevet de nos malheurs, comme des charognards fidèles au rendez-vous. Ils contrôlent Haïti de fait, quand nous ne la contrôlons plus nous-mêmes que de nom. Les gangs, dans cette mécanique funeste, ne sont bien souvent que des marionnettes dont on tire les fils depuis l’étranger : quand leurs maîtres l’ordonnent, ils vont jusqu’à arracher les pieds de riz des paysans dans l’Artibonite, comme on brûle les récoltes d’un ennemi qu’on veut affamer avant de l’achever. On détruit le grenier avant de conquérir la maison.
Mais il serait trop facile, et trop confortable, de tout rejeter sur l’étranger. Car nos responsabilités haïtiennes, elles, sont écrasantes, et le mensonge, chez nous, s’est érigé en vertu cardinale une religion sans temple mais avec ses fidèles partout, dans les ministères comme dans les rues. Voyez ce cancer : plus de quatre cents partis politiques ont poussé en quelques mois à peine, comme des champignons vénéneux après la pluie, chacun brandissant un sigle et aucun un projet. Et au milieu de cette prolifération stérile, aucune génération n’est épargnée : jeunes et vieux se dînent ensemble dans la démagogie, comme des convives qui partageraient le même poison en croyant se nourrir.
Comment comprendre qu’un homme comme Wilner Joseph ne voie qu’un seul horizon possible, la présidence de la République, comme si les sièges de sénateur ou de député n’existaient tout simplement pas sur la carte de l’ambition politique ? On ne bâtit pas une maison en commençant par le toit. Le même constat vaut, à un autre degré, pour Étzer Emile : Wilner Joseph, lui, peut au moins se prévaloir d’une expérience de basse intensité, celle d’un éphémère secrétaire d’État ; le professeur Emile, quant à lui, n’a rien de tel à faire valoir. On ne saurait commencer une carrière politique par le sommet ; la magistrature suprême exige un chemin parcouru, une expérience éprouvée, non un saut de foi improvisé depuis l’amphithéâtre ou le plateau télévisé. Et je sais, hélas, que beaucoup de candidats à la présidence haïtienne confondent ce poste avec un coffre-fort à ouvrir : pour eux, devenir président, c’est devenir riche, c’est tenir entre ses mains la vie et la mort de ses compatriotes comme on tiendrait un sceptre de fortune, sans jamais avoir mérité la couronne.
Malheureusement pour nous, et contrairement à d’autres peuples qui savent encore dresser un mur devant l’ingérence, l’hégémonie américaine sur Haïti est totale, absolue, sans faille par où pourrait se glisser le moindre sursaut de dignité nationale. Nous appliquons tous leurs pires diktats sans jamais opposer le moindre contre-feu, comme un corps qui aurait perdu jusqu’au réflexe de retirer sa main du brasier. L’obéissance, chez nos autorités, n’est plus une politique, c’est devenu une seconde nature, un genou plié à demeure. On a parfois l’impression, à voir cette servilité sans limite, que si Washington venait à demander à nos dirigeants de se donner la mort, ils s’exécuteraient dans la minute qui suit, sans poser une seule question, sans même chercher à comprendre pourquoi, tant l’ordre reçu de l’étranger vaut chez nous plus que la voix du peuple lui-même.
C’est là toute la tragédie de la souveraineté haïtienne : elle ne meurt pas sous les coups d’un envahisseur qui la combat, elle s’éteint sous les courbettes de ceux qui devraient la défendre. Le colon d’hier exigeait par la force ; celui d’aujourd’hui n’a même plus besoin d’élever la voix, il lui suffit de suggérer, et nos gouvernants, tels des courtisans sans trône, s’empressent d’exécuter avant même que l’ordre ne soit formulé tout entier. Nous ne sommes pas indépendants dans les faits, même si nous le sommes sur le papier depuis 1804. Nous sommes une nation sous perfusion, un pays où l’on décide de tout pour nous sauf de notre propre destin, un navire dont le capitaine porte fièrement l’uniforme pendant que la barre est tenue, en cachette, depuis un pont voisin. Voilà notre servitude moderne : elle ne porte pas de chaînes visibles, elle porte des accords, des financements, des silences complices et des mercenaires estampillés « sécurité ». Et pourtant, le peuple haïtien, qui a vaincu jadis la plus grande armée du monde, sait encore reconnaître, sous le masque du protecteur, le visage ancien du colon.
Et que ces élections aient lieu ou non car même leur tenue n’est plus qu’un théâtre dont les acteurs sont choisis loin de nos urnes —, notre problématique de peuple demeure la même : celle d’une nation exsangue, vidée de son sang par petites saignées répétées, au cœur d’une géopolitique musclée où les États-Unis poursuivent un dessein d’une clarté glaçante — nous remettre en esclavage, mais un esclavage sans les chaînes visibles, un esclavage qui n’a plus besoin de fers puisqu’il tient l’esprit et non plus seulement le corps. Et sur ce terrain-là, il faut bien le reconnaître avec l’amertume qu’impose la lucidité, ils ont marqué des points décisifs : ils contrôlent notre souveraineté de A à Z, comme on tiendrait un livre de comptes dont on aurait rédigé chaque ligne à notre place, et les quelques lambeaux de dirigeants qui prétendent encore incarner l’État, ce sont eux-mêmes, souvent, qui les ont installés au pouvoir, comme on plante des pantins sur une scène dont on écrit déjà le dénouement. Il ne reste alors, devant ce constat sans détour, qu’une alternative aussi nue que radicale : la révolution, ou le retour pur et simple dans l’esclavage. Entre ces deux chemins, il n’existe pas de sentier confortable, pas de troisième voie où se réfugier ; Haïti, fille de 1804, se trouve sommée de choisir, une fois de plus, entre se lever ou se soumettre.
Maguet Delva
Paris (France)
