À quelques jours de la rentrée scolaire annoncée pour le lundi 7 septembre 2026, une question importante se pose avec une acuité particulière en Haïti : les écoles publiques seront-elles réellement en mesure d’accueillir les élèves ? Derrière l’annonce officielle de la rentrée se profile une réalité beaucoup plus préoccupante : plusieurs établissements publics ne disposent plus de locaux fonctionnels, tandis que l’insécurité continue de bouleverser le fonctionnement du système éducatif. Dans la commune de Port-au-Prince, les données recueillies sur le terrain et rapportées par certains syndicalistes, dont Léo Litholu, responsable de l’UPEPH, sur Vant Bèf Info, font état d’une situation particulièrement alarmante : sur onze lycées publics, un seul, le Lycée Jacques Roumain de Grand-Ravine, serait actuellement en fonctionnement dans ses propres locaux, dans un environnement pourtant fortement marqué par la présence des gangs. La question n’est donc plus uniquement de savoir si la rentrée aura lieu, mais dans quelles conditions elle pourra effectivement se tenir.
Le problème des locaux illustre de manière brutale l’affaiblissement du service public d’éducation. Le Lycée Marie-Jeanne, après avoir fonctionné durant l’année 2025-2026 dans des espaces mis à disposition par Mère Saint-Louis de Bourdon et Mère Sainte-Rose de Lima, ne disposerait toujours pas d’un local clairement identifié pour la nouvelle année académique. Le Lycée de jeunes filles, qui avait bénéficié pendant trois ans d’un local loué avec l’appui de l’OIM, arrive également au terme de cette solution provisoire. Le Lycée Toussaint Louverture ne disposerait que de cinq salles au Lycée Horatius, tandis que le Lycée Fritz Pierre-Louis doit lui aussi fonctionner dans un autre espace en raison de l’indisponibilité de son local habituel. Le Lycée Alexandre Pétion, quant à lui, est logé dans les locaux de l’École nationale Caroline Chauveau, ce qui réduit considérablement sa capacité d’accueil. À cela s’ajoutent plusieurs écoles nationales contraintes de fermer leurs portes après avoir perdu leurs bâtiments comme l’École Nationale Virginie Sampeur. Une école sans local n’est pas simplement une école en difficulté : c’est un service public dont la continuité est directement compromise.
Cette crise intervient dans un contexte sécuritaire qui a profondément désorganisé l’éducation nationale. Les violences armées, les déplacements de population et le contrôle de certains territoires ont rendu l’accès à l’école extrêmement difficile pour des milliers d’enfants. Les Nations unies estiment aujourd’hui à environ 1,47 million le nombre de personnes déplacées en Haïti, tandis que près de 5,8 millions de personnes sont confrontées à l’insécurité alimentaire. Dans ce contexte, l’école devient elle-même une infrastructure vulnérable. Certaines familles ont quitté leur quartier, d’autres ne peuvent plus franchir certains axes, et des établissements ont dû fermer ou déplacer leurs activités. La situation varie fortement d’un territoire à l’autre : les réalités scolaires de Delmas ne sont pas celles de Port-au-Prince, de Kenscoff, de Croix-des-Bouquets, de Tabarre, de Petite-Rivière de l’Artibonite, de Carrefour, de Mirebalais ou de Cité Soleil. Pour certains élèves, le principal obstacle est l’absence de local ; pour d’autres, c’est la sécurité du trajet, le coût du transport ou, tout simplement, l’impossibilité d’atteindre leur établissement.
À cette crise institutionnelle et sécuritaire s’ajoute la question du coût de la rentrée. Le gouvernement a annoncé une aide de 15 000 gourdes pour 140 000 parents, représentant une enveloppe d’environ 2,1 milliards de gourdes. Cette initiative constitue un soutien appréciable pour les familles les plus vulnérables, mais son montant doit être confronté à la réalité du coût de la vie. Cahiers, manuels, uniformes, chaussures, sacs, fournitures de géométrie, frais de transport et autres dépenses scolaires peuvent rapidement dépasser cette somme, particulièrement lorsqu’un ménage compte plusieurs enfants scolarisés. Dans un pays où l’inflation et la précarité réduisent fortement le pouvoir d’achat, 15 000 gourdes risquent davantage de constituer un soulagement ponctuel qu’une véritable couverture des dépenses liées à la rentrée. La question mérite donc d’être posée : combien coûte réellement aujourd’hui la scolarisation d’un enfant en Haïti ?
Le problème ne réside pas uniquement dans le montant de l’aide publique, mais également dans le niveau des prix pratiqués sur le marché scolaire. À l’approche de la rentrée, de nombreux parents dénoncent le coût élevé des frais scolaires imposés, des fournitures et des articles scolaires, tandis que certaines écoles imposent ou recommandent l’achat de matériels directement au sein de l’établissement ou auprès de fournisseurs déterminés. Lorsque les prix deviennent prohibitifs, la rentrée se transforme en véritable épreuve financière pour les ménages. Une famille peut alors être confrontée à un choix douloureux : acheter l’ensemble des fournitures exigées, s’endetter, réduire les dépenses fondamentales du foyer ou laisser certains enfants à la maison. La question du contrôle des prix, de la transparence des listes scolaires et de la protection des parents contre les pratiques abusives devrait ainsi occuper une place beaucoup plus importante dans le débat sur la rentrée scolaire.
Cette situation met également en exergue une profonde inégalité territoriale devant le droit à l’éducation. L’enfant qui habite une zone où l’école publique fonctionne dispose d’une possibilité différente de celui qui vit dans un quartier où l’établissement est fermé, déplacé ou inaccessible. À Port-au-Prince, à Cité Soleil ou à Croix-des-Bouquets, l’insécurité peut transformer quelques kilomètres en un obstacle infranchissable. À Kenscoff, les déplacements et les contraintes géographiques liées au contrôle territorial exercé par les gangs compliquent également l’accès à l’école. Ainsi, derrière une même date nationale de rentrée se cachent des réalités radicalement différentes. Le 7 septembre n’a pas la même signification pour tous les enfants haïtiens. Pour certains, il représente le retour en classe ; pour d’autres, il peut signifier une nouvelle année d’incertitude, d’interruption ou de déplacement.
La fragilisation de l’école publique est d’autant plus préoccupante que le système éducatif haïtien dépend déjà largement du secteur non public. Selon la Banque mondiale, plus de 80 % des écoles primaires en Haïti sont privées, ce qui montre l’importance stratégique du réseau public pour garantir un accès minimal à l’éducation aux familles qui ne peuvent pas supporter les coûts du privé. Lorsque l’école publique disparaît d’un territoire, la famille n’a pas nécessairement les moyens de se tourner vers une autre institution. La fermeture d’un établissement peut alors entraîner une chaîne de conséquences : augmentation des distances, hausse des dépenses de transport, recours forcé au privé, décrochage scolaire et, dans les situations les plus difficiles, abandon pur et simple de la scolarité. La crise des locaux scolaires doit donc être considérée non comme un simple problème administratif, mais comme une question de justice sociale et de continuité de l’État.
À l’approche du 7 septembre, l’enjeu dépasse ainsi largement l’organisation d’une rentrée scolaire supplémentaire. Il s’agit de savoir si l’État haïtien est encore capable de garantir concrètement le droit à l’éducation sur l’ensemble du territoire. Combien d’écoles publiques seront effectivement ouvertes ? Combien disposent d’un local, d’enseignants et d’un environnement suffisamment sûr ? Combien d’élèves pourront rejoindre leur établissement sans mettre leur vie en danger ? Et combien de familles pourront réellement assumer les coûts de la rentrée ? Combien de professeurs de lycée, avec un salaire de 18 476 gourdes, peuvent réellement être en mesure de payer les frais de scolarité et les fournitures de leurs propres enfants ? Quelles mesures sont prévues pour améliorer les conditions salariales de ces enseignants qui sont pourtant au cœur du système éducatif ?
Une autre question mérite également d’être posée concernant les ressources mobilisées au nom de l’éducation : quel est le montant effectivement collecté par le Fonds national de l’éducation (FNE), dont la gestion par les partis politiques et l’utilisation soulèvent de nombreuses interrogations, au cours de l’exercice 2025-2026 ? Ces ressources sont-elles suffisamment orientées vers les priorités fondamentales du système éducatif : le paiement et l’amélioration des conditions de travail des enseignants, la réhabilitation des écoles publiques, la construction de nouvelles infrastructures scolaires et l’amélioration de l’accès à l’éducation ? La population est en droit de demander des informations précises sur l’utilisation de ces ressources et sur les résultats obtenus. De même, le ministre de l’Éducation nationale, malgré son parcours académique et son doctorat, est-il en mesure de définir une véritable politique publique de l’éducation qui dépasse la seule organisation des examens officiels et du baccalauréat ? Le Premier ministre, pour sa part, est-il en mesure d’intégrer pleinement dans sa stratégie de lutte contre l’insécurité le fait que la résolution durable de la violence passe aussi par l’éducation, la protection sociale, la création d’opportunités pour la jeunesse et la construction de citoyens capables de participer au développement du pays ?
Ces questions appellent des réponses précises, publiques et transparentes. Car une rentrée scolaire ne peut être considérée comme réussie simplement parce qu’une date figure sur un calendrier. Elle suppose des écoles accessibles, des enseignants rémunérés dans des conditions dignes, des infrastructures disponibles, des familles capables de supporter les coûts essentiels de la scolarité et, surtout, un environnement permettant aux enfants d’apprendre en sécurité. Si, dans la commune de Port-au-Prince, un seul lycée public sur onze est effectivement opérationnel dans son propre local, alors le problème n’est plus seulement celui de la rentrée du 7 septembre : c’est celui de la survie, de la crédibilité et de la reconstruction de l’école publique haïtienne.
Rubson BRUMAIRE
Lic. Éco. | M. Dév. | MBA.
Lycéen
Enseignant-Chercheur
