L’échange intervient dans un contexte de profonde détérioration sociale, économique, politique et sécuritaire en Haïti. Une large partie de la population fait face à l’insécurité, aux déplacements forcés, à la perte de revenus, à l’insuffisance des services essentiels et au fonctionnement irrégulier d’institutions fondamentales de l’État.
La violence armée fragilise l’autorité de l’État, entrave la circulation des personnes et des biens et affecte directement les écoles, les hôpitaux, les églises, les autres lieux de culte ainsi que les institutions religieuses et communautaires. Ces structures jouent pourtant un rôle essentiel dans l’éducation, la santé, l’assistance sociale, l’accompagnement spirituel, la protection des populations vulnérables et la cohésion des communautés.
La crise sécuritaire a également provoqué d’importants déplacements de population. Les personnes déplacées sont confrontées à la perte de leurs logements, de leurs moyens de subsistance et de leur accès aux services essentiels. Leur protection, leur retour dans des conditions sûres et dignes et leur participation pleine et entière à la vie politique du pays doivent constituer des priorités.
Sur le plan économique et social, la crise a aggravé la pauvreté, l’insécurité alimentaire, le chômage et la fragilisation des secteurs de la santé et de l’éducation. La réponse à la crise ne peut donc pas être limitée à la question sécuritaire et électorale. Elle doit également intégrer les dimensions humanitaire, économique et sociale.
Sur le plan politique, la crise de légitimité, l’affaiblissement institutionnel et la succession de mécanismes transitoires sans résultats durables ont accentué la perte de confiance de la population. La question fondamentale n’est donc pas seulement de savoir comment organiser des élections, mais comment reconstruire les conditions de confiance nécessaires au fonctionnement durable des institutions démocratiques.
C’est dans ce contexte que doivent être abordées les questions de sécurité, de transition, de dialogue national, de gouvernance, de justice et d’élections.
Position générale de la COPAH
La COPAH considère que la sortie durable de la crise doit être fondamentalement haïtienne dans sa conception, sa légitimité et sa mise en œuvre. La coopération régionale et internationale demeure nécessaire, mais elle doit renforcer les institutions nationales, respecter la souveraineté du pays et soutenir le droit des Haïtiens à déterminer eux-mêmes leur avenir politique.
La COPAH rejette toute forme de tutelle ou d’ingérence visant à imposer aux Haïtiens des dirigeants, des institutions ou des arrangements politiques décidés essentiellement à l’extérieur du pays.
L’implication internationale doit être conçue comme un accompagnement destiné à permettre aux institutions haïtiennes de retrouver leur capacité d’action, et non comme un mécanisme de substitution à la souveraineté politique haïtienne.
La COPAH estime également que la crise actuelle exige une approche globale : sécurité, justice, gouvernance, aide humanitaire, relèvement économique, renforcement institutionnel et élections doivent être considérés comme des composantes interdépendantes d’un même processus de sortie de crise.
1. La sécurité comme priorité nationale
La sécurité constitue une obligation fondamentale envers la population et ne doit pas être réduite à une simple condition préalable aux élections.
La priorité doit être de protéger les citoyens, de rétablir la liberté de circulation, de restaurer l’autorité de l’État et de permettre le fonctionnement normal des écoles, des hôpitaux, des églises, des autres lieux de culte, des entreprises et des services publics.
La réponse sécuritaire doit également s’attaquer aux structures qui alimentent la violence : financement des groupes armés, trafic d’armes et de munitions, blanchiment d’argent, complicités politiques et économiques, corruption et impunité.
La COPAH considère que la lutte contre les groupes armés doit être accompagnée d’un renforcement durable de la Police nationale d’Haïti, de la justice et des mécanismes de contrôle de l’État. Les opérations de sécurité doivent respecter les droits humains et le droit national et international applicables. Toute violation commise par des acteurs chargés de la sécurité doit faire l’objet d’enquêtes et, lorsque les faits sont établis, de poursuites.
La COPAH considère également que les progrès en matière de sécurité doivent être évalués à partir d’objectifs précis, mesurables et vérifiables : réduction des violences, reprise du contrôle des territoires, sécurisation des axes routiers, protection des infrastructures essentielles et retour des populations déplacées dans des conditions sûres.
Concernant l’appui international à la sécurité, notamment la Force de répression des gangs (GSF), la COPAH considère que cet appui peut être nécessaire dans les circonstances actuelles, mais qu’il doit s’inscrire dans une stratégie définie avec les autorités haïtiennes, respecter les droits humains, être soumis à des mécanismes de transparence et de responsabilité et avoir pour objectif ultime de permettre aux institutions haïtiennes d’assumer pleinement leurs responsabilités.
2. Une transition limitée, légitime et responsable
La transition ne peut devenir un mode permanent de gouvernance. Elle doit être limitée dans le temps, assortie d’objectifs clairement définis et soumise à des mécanismes de transparence, de contrôle et de reddition de comptes.
Ses priorités doivent être le rétablissement de la sécurité, le renforcement des institutions, l’amélioration de la gouvernance, la protection de la population, la lutte contre la corruption et la création de conditions favorables à des élections crédibles.
La COPAH considère également qu’aucune transition ne peut être durablement légitime si elle résulte principalement d’arrangements élaborés ou imposés par des acteurs extérieurs sans adhésion suffisante de la société haïtienne.
Toute nouvelle formule politique doit être soumise à un processus de consultation et de dialogue permettant de rechercher un consensus national aussi large que possible.
La transition doit également faire l’objet d’une évaluation régulière de ses résultats et de ses engagements, afin d’éviter la répétition de mécanismes provisoires qui se prolongent sans produire de solutions institutionnelles durables.
3. Un dialogue national réellement inclusif
La COPAH considère qu’aucune solution politique durable ne peut être construite sans un dialogue national véritablement inclusif.
Ce dialogue doit dépasser les seuls acteurs politiques et intégrer notamment les organisations de la société civile, les institutions religieuses, les organisations de femmes et de jeunes, le secteur privé, les syndicats, les universités, les collectivités territoriales, les organisations communautaires et la diaspora haïtienne.
Les Églises et les institutions religieuses, en raison de leur présence dans les communautés et de leur rôle dans l’éducation, la santé, l’assistance sociale et la médiation, doivent pouvoir contribuer à ce processus.
La COPAH considère que le dialogue national doit permettre d’aborder les questions de sécurité, de gouvernance, de justice, d’élections, de réforme institutionnelle, de corruption, de développement économique et de cohésion sociale.
La CARICOM peut jouer un rôle utile de facilitation, mais le contenu et les décisions issues de ce dialogue doivent appartenir aux acteurs haïtiens.
La COPAH considère également que tout processus visant à établir un pacte national de stabilité doit faire l’objet d’une consultation suffisamment large, transparente et inclusive et ne peut être considéré comme légitime s’il est conçu sans participation réelle des secteurs représentatifs de la société haïtienne.
4. Des élections crédibles plutôt que précipitées
La COPAH soutient le retour à l’ordre constitutionnel et à des autorités issues du suffrage universel. Cependant, la crédibilité du processus électoral doit primer sur la fixation d’une date.
La COPAH ne s’oppose pas au calendrier électoral en tant que tel, mais considère qu’une date électorale ne peut constituer une fin en soi. Le calendrier doit rester subordonné à la réunion de conditions minimales permettant aux citoyens d’exercer librement leur droit de vote.
Des élections organisées dans un environnement marqué par la peur, les déplacements de population, l’intimidation, le contrôle territorial de groupes armés ou l’absence de liberté de circulation risqueraient d’aggraver la crise de légitimité.
Les conditions minimales doivent notamment comprendre la sécurité des électeurs, des candidats et des agents électoraux, l’accès réel aux centres de vote, des institutions électorales fonctionnelles et indépendantes, la liberté de campagne, l’accès équitable aux médias, la transparence du financement politique, la participation des populations déplacées, la fiabilité des listes électorales, la transparence du dépouillement et la capacité de l’État à faire respecter les résultats.
La COPAH accorde une attention particulière aux personnes déplacées. Leur déplacement ne doit pas entraîner leur exclusion du processus électoral. Des mécanismes doivent être prévus pour leur permettre de s’inscrire, d’obtenir les documents nécessaires et de voter dans des conditions accessibles et sécurisées.
La COPAH rejette toute pression visant à organiser des élections principalement pour satisfaire un calendrier fixé de l’extérieur.
Elle estime en revanche que toutes les parties prenantes doivent travailler à la réunion des conditions permettant l’organisation d’élections crédibles dans les meilleurs délais raisonnablement possibles.
5. Responsabilité nationale et responsabilité internationale
Les acteurs haïtiens portent la responsabilité première de la gouvernance du pays. Toutefois, cette responsabilité ne doit pas servir à occulter le rôle joué par certaines puissances étrangères et institutions internationales dans les arrangements politiques et les transitions successives.
La COPAH dénonce la persistance d’une implication internationale qui dépasse parfois le cadre de l’accompagnement diplomatique et contribue à déterminer qui doit gouverner Haïti.
Elle exprime une préoccupation particulière à l’égard du rôle des États-Unis et s’oppose à toute démarche visant à imposer ou à maintenir au pouvoir des dirigeants contre la volonté du peuple haïtien, que ce soit par Washington ou par toute autre puissance étrangère.
La communauté internationale ne peut pas intervenir continuellement dans les choix politiques d’Haïti, contribuer à façonner les autorités appelées à gouverner le pays, puis se contenter de communiqués lorsque les conséquences deviennent catastrophiques.
La COPAH défend ainsi une double exigence : la responsabilité des dirigeants haïtiens devant la population et celle des acteurs internationaux pour les politiques, décisions et arrangements qu’ils soutiennent ou contribuent à imposer.
Cette responsabilité internationale doit également s’appliquer à l’aide fournie à Haïti. La COPAH souhaite davantage de transparence sur les ressources mobilisées, leur gestion, leur affectation et leurs résultats, afin que l’aide internationale bénéficie effectivement à la population et contribue au renforcement des institutions nationales.
6. Justice, lutte contre la corruption et fin de l’impunité
La COPAH considère que la restauration de la confiance publique passe nécessairement par une lutte effective contre la corruption et l’impunité.
Les crimes graves, notamment les massacres, les assassinats, les enlèvements et les violences sexuelles, doivent faire l’objet d’enquêtes sérieuses et indépendantes. Les auteurs, commanditaires et financiers de ces crimes doivent être poursuivis conformément à la loi.
La justice haïtienne doit disposer des moyens humains, matériels et institutionnels nécessaires pour exercer ses responsabilités en toute indépendance.
La lutte contre les groupes armés ne peut être dissociée de la lutte contre leurs réseaux financiers et leurs soutiens économiques et politiques. La COPAH considère donc nécessaire de renforcer les mécanismes de traçabilité financière, de lutte contre le blanchiment d’argent, de récupération des avoirs issus de la corruption et de poursuite des acteurs qui contribuent au financement de la violence.
La communauté internationale doit également renforcer sa coopération judiciaire et financière avec Haïti afin d’empêcher que les auteurs et financiers de crimes puissent bénéficier de leurs réseaux et de leurs ressources à l’étranger.
7. La protection de la population et la réponse humanitaire
La sécurité doit être accompagnée d’une réponse humanitaire à la hauteur des besoins de la population.
La COPAH demande que les personnes déplacées, les enfants, les femmes, les personnes âgées, les personnes handicapées et les autres populations vulnérables bénéficient d’une protection effective.
L’accès à la nourriture, à l’eau potable, aux soins de santé, à l’éducation, au logement et aux services sociaux doit être considéré comme une composante essentielle de la réponse à la crise.
La COPAH souhaite également que les écoles, les hôpitaux, les lieux de culte et les autres infrastructures essentielles soient considérés comme des espaces devant bénéficier d’une protection particulière.
Le retour des populations déplacées doit être volontaire, sûr et digne et s’accompagner de mesures permettant la récupération ou la reconstruction des logements et des moyens de subsistance.
8. Le rôle attendu de la CARICOM
La COPAH souhaite que la CARICOM agisse en tant que facilitatrice et partenaire régionale indépendante, et non comme relais de décisions prises par d’autres puissances.
La CARICOM peut contribuer à faciliter un dialogue véritablement haïtien, inclusif et transparent, à soutenir le renforcement institutionnel et sécuritaire du pays et à défendre le principe selon lequel les Haïtiens doivent rester maîtres de leurs choix politiques.
La COPAH souhaite également que la CARICOM utilise son influence régionale pour promouvoir une plus grande responsabilité des acteurs nationaux et internationaux, défendre la protection des institutions éducatives, sanitaires, religieuses et communautaires et encourager une réponse humanitaire renforcée.
La COPAH encourage la CARICOM à maintenir un dialogue direct avec un éventail suffisamment large d’organisations haïtiennes et à ne pas limiter ses consultations aux seuls acteurs politiques ou institutionnels.
Elle souhaite également que la CARICOM veille, dans ses échanges avec les partenaires internationaux, à ce que les décisions concernant Haïti restent conformes au principe d’un processus haïtien, inclusif et souverain.
9. Les demandes concrètes de la COPAH à la CARICOM
Dans le cadre de ses échanges avec la CARICOM, la COPAH souhaite particulièrement :
Que la CARICOM réaffirme son soutien à un processus politique haïtien, inclusif, souverain et fondé sur la participation des citoyens.
Qu’elle s’abstienne de soutenir tout arrangement politique imposé de l’extérieur ou toute désignation de dirigeants qui ne bénéficierait pas d’une légitimité suffisante auprès de la population haïtienne.
Qu’elle facilite un dialogue national associant les secteurs politiques, religieux, sociaux, économiques, communautaires et la diaspora.
Qu’elle encourage le renforcement de la Police nationale d’Haïti, de la justice et des autres institutions régaliennes afin que l’État haïtien puisse progressivement reprendre l’exercice effectif de ses responsabilités.
Qu’elle soutienne une réponse internationale à la violence armée assortie de mécanismes de transparence, de contrôle, de respect des droits humains et d’évaluation des résultats.
Qu’elle encourage la lutte contre la corruption, l’impunité, le financement des groupes armés, le trafic d’armes et les réseaux financiers liés à la criminalité.
Qu’elle soutienne une réponse humanitaire renforcée en faveur des populations déplacées et vulnérables.
Qu’elle défende l’inclusion des personnes déplacées dans le processus électoral et la mise en place de mécanismes leur permettant d’exercer leur droit de vote.
Qu’elle encourage des élections libres, crédibles, transparentes, inclusives et sécurisées, sans faire de la date électorale un objectif supérieur à la crédibilité du scrutin.
Qu’elle soutienne le renforcement de l’indépendance, de la transparence et de la capacité opérationnelle des institutions électorales haïtiennes.
Qu’elle encourage la transparence dans la gestion de l’aide internationale destinée à Haïti et le renforcement des institutions nationales plutôt que leur contournement systématique.
Enfin, que la CARICOM demeure un interlocuteur régional privilégié d’Haïti, capable de défendre ses intérêts et sa souveraineté dans ses échanges avec les autres partenaires internationaux, tout en maintenant une position équilibrée, indépendante et conforme aux aspirations du peuple haïtien.
Port-au-Prince, le 3 septembre 2026
Rév. Dr Ernst Pierre Vincent
Président de la COPAH
