À trois mois du premier tour des élections présidentielle et législatives, fixé au 13 décembre 2026 par le Conseil électoral provisoire (CEP), les incertitudes s’accumulent. Inscription encore insuffisante des électeurs, difficultés des partis à enregistrer leurs adhérents, centres d’inscription jugés trop peu nombreux, calendrier électoral déjà réajusté et changement à la tête du CEP : autant de signaux qui interrogent la faisabilité d’un scrutin crédible dans les délais annoncés.
Plus de dix ans après les dernières élections nationales, Haïti se trouve une nouvelle fois face au même vieux démon : annoncer une date avant d’avoir réuni les conditions permettant de la respecter. Le 13 décembre 2026 est inscrit dans le calendrier du Conseil électoral provisoire (CEP) pour le premier tour des élections présidentielle et législatives. Mais, à mesure que les semaines passent, les réalités du terrain semblent s’éloigner de cette échéance. Inscription des électeurs insuffisante, difficultés rencontrées par les partis politiques, centres d’inscription encore trop peu nombreux, campagne d’éducation civique peu visible, calendrier amendé en cours de route : tout porte à croire que la question n’est plus seulement de savoir si les élections auront lieu, mais de savoir quand elles pourront réellement se tenir dans des conditions acceptables.
Il y a des dates qui ressemblent à des promesses. Vaines tentatives ou veines infructueuses. Et puis il y a celles qui, à force d’être répétées, finissent par devenir des slogans comme kaka voye ou kaka k ap fèt !
Le 13 décembre 2026, date retenue par le Conseil électoral provisoire pour le premier tour des élections générales, risque-t-il de rejoindre cette seconde catégorie ?
La question n’est ni provocatrice ni théorique. Elle découle simplement d’un constat : le calendrier électoral avance sur le papier beaucoup plus vite que le processus sur le terrain.
Plus d’un mois et demi après l’ouverture des inscriptions des électeurs, le CEP n’a toujours pas franchi le cap du million d’électeurs inscrits à travers le pays. Dans une démocratie où l’élection est d’abord une affaire d’électeurs, ce chiffre devrait donner matière à réflexion.
Car à quoi sert une date électorale si les citoyens appelés à voter ne sont pas suffisamment nombreux à être enregistrés ? À quoi sert une campagne électorale si les candidats eux-mêmes peinent à satisfaire les conditions administratives nécessaires pour participer à la compétition ? À quoi sert un calendrier soigneusement imprimé si les différentes étapes qui le composent ne disposent pas du temps matériel nécessaire à leur réalisation ?
Une élection n’est pas une course contre la montre. C’est une mécanique institutionnelle. Et une mécanique, lorsqu’elle est grippée, ne fonctionne pas parce qu’on lui ordonne d’aller plus vite.
Le 13 décembre : une date qui prend l’eau ?
À ce stade du processus, la date du 13 décembre paraît difficile à défendre sans réserve. Ce n’est pas parce qu’il serait impossible d’organiser matériellement un scrutin à cette date. C’est parce que les conditions nécessaires à sa crédibilité semblent loin d’être réunies. Le premier problème est celui de l’inscription des électeurs.
Le citoyen ne peut pas voter s’il n’est pas inscrit. Cela paraît évident. Mais l’évidence mérite parfois d’être rappelée lorsqu’une administration publique semble davantage préoccupée par le respect d’une échéance que par l’atteinte de l’objectif auquel cette échéance est censée servir.
Or, jusqu’ici, la campagne de communication destinée à expliquer aux citoyens le sens de l’inscription et l’importance de participer au processus demeure insuffisamment visible. Il ne suffit pas d’ouvrir des centres et d’attendre que les électeurs viennent.
Dans un pays marqué par une décennie de crise institutionnelle, d’insécurité, de déplacements de population, de méfiance envers les institutions et de fatigue politique, convaincre les citoyens de retourner aux urnes exige beaucoup plus qu’un simple communiqué administratif.
Il faut aller vers eux. Il faut expliquer. Il faut rassurer. Il faut convaincre. Il faut répéter. Et surtout, il faut rapprocher les centres d’inscription des lieux de vie.
Lorsque le citoyen doit parcourir une longue distance, affronter des difficultés de transport, traverser une zone considérée comme dangereuse ou simplement interrompre une journée de travail pour accomplir une démarche électorale, l’obstacle administratif devient rapidement un obstacle politique. C’est précisément là que le bât blesse.
Des électeurs sans centres, des partis sans adhérents
Le deuxième problème concerne les centres d’inscription et de vote. L’Observatoire pour la bonne gouvernance et la démocratie (OBGD), dans son analyse du calendrier électoral publié le 27 juillet 2026, attire l’attention sur l’insuffisance de l’information relative à la localisation des Centres d’inscription et de vote.
L’organisation réclame notamment une liste nationale consolidée et régulièrement actualisée, permettant aux citoyens de connaître le département, la commune, la section communale ou le quartier, l’adresse ou le point de repère, le numéro du centre, les horaires ainsi que les opérations disponibles.
Ce n’est pas un luxe bureaucratique. C’est une condition élémentaire de participation. Une démocratie qui veut faire voter ses citoyens doit commencer par leur dire où, quand et comment voter.
La difficulté est encore plus grande pour les populations rurales, les personnes déplacées, les personnes âgées, les personnes handicapées et tous ceux qui ne disposent pas d’un accès régulier à internet.
L’élection numérique n’existe pas encore en Haïti. L’électeur, lui, reste bel et bien physique. Il faut donc aller le chercher là où il vit. Le problème se pose également pour les partis politiques.
Sur les 105 partis et groupements politiques habilités à concourir, seuls 21, selon les données communiquées au processus électoral, auraient complété l’identification de leurs membres. Une autre donnée évoquée dans le cadre du processus fait état de seulement 857 308 membres adhérents validés au 20 août.
Qu’on retienne l’un ou l’autre chiffre selon l’étape considérée, le constat demeure préoccupant : une large majorité des organisations politiques n’a pas encore franchi toutes les étapes exigées. Et, pour les retardataires, les difficultés ne seraient pas simplement liées à un manque de volonté.
Certaines formations évoquent des problèmes techniques pour accéder à la plateforme du CEP et soumettre leurs listes de membres.
Il y a donc matière à poser une question simple : peut-on organiser une compétition électorale inclusive lorsque la majorité des compétiteurs n’est pas encore en mesure de satisfaire aux conditions de participation ?
Le paradoxe des numéros
L’OBGD soulève à ce propos une autre question qui mérite d’être examinée.
Le 19 août 2026, le CEP a procédé au tirage au sort attribuant des numéros aux 105 partis agréés. Or, rappelle l’organisation, l’article 133 du décret électoral prévoit qu’un parti doit soumettre au CEP une liste de 30 000 membres avant d’être éligible. Voilà une incongruité qui mérite des explications.
Si un parti reçoit déjà un numéro et commence à l’utiliser dans ses activités politiques, mais qu’il ne parvient finalement pas à satisfaire les conditions légales d’éligibilité, que devient ce numéro ?
Le problème n’est pas seulement technique. Il touche à la lisibilité du processus.
Une règle électorale doit être comprise avant d’être appliquée. Sinon, elle nourrit la suspicion.
Et en Haïti, où la confiance institutionnelle est déjà à fleur de peau, toute ambiguïté devient rapidement du carburant pour la contestation.
« Un calendrier dans le calendrier »
C’est probablement l’une des expressions les plus révélatrices utilisées par l’OBGD : « un calendrier dans le calendrier ».
L’organisation de défense de la bonne gouvernance s’inquiète des modifications apportées au processus d’inscription des candidats.
Selon le calendrier initial, cette opération devait se dérouler du 20 août au 2 octobre 2026. Or, au 2 septembre, aucun candidat n’avait encore été inscrit.
Le CEP a alors publié un nouveau calendrier prévoyant notamment l’inscription en ligne du 20 août au 20 septembre, le dépôt des pièces du 13 au 22 septembre et l’analyse des dossiers du 13 au 28 septembre.
La liste préliminaire doit être publiée le 29 septembre. Les contestations et recours s’étalent ensuite jusqu’au mois d’octobre, avant la publication de la liste définitive des candidats agréés annoncée pour le 14 octobre.
Il faut le reconnaître : le calendrier électoral du gouvernement ressemble de plus en plus à une horloge dont les aiguilles sont constamment déplacées.
Et lorsqu’une horloge change régulièrement d’heure, ce n’est pas seulement l’heure qui devient incertaine. C’est la confiance dans l’horloge elle-même.
Le problème n’est pas de tenir coûte que coûte Il faut donc sortir d’un faux débat. La question ne devrait pas être : « Comment faire pour tenir les élections le 13 décembre à tout prix ? »
La véritable question est : « Quelles conditions faut-il réunir pour que les élections soient crédibles, inclusives et acceptées ? » La nuance est fondamentale. Haïti n’a pas organisé d’élections nationales depuis 2016. Une décennie sans élections ne se répare pas en quelques mois à coups de calendrier accéléré.
La machine électorale doit être remise en marche. Les électeurs doivent être informés. Les partis doivent être préparés. Les candidats doivent réunir leurs pièces. Les institutions de contentieux doivent être opérationnelles. Les bureaux électoraux doivent fonctionner. Le matériel doit être produit et distribué. Les membres des bureaux de vote doivent être formés. Les observateurs et mandataires doivent être accrédités. Les résultats doivent pouvoir être transmis, tabulés et vérifiés.
Tout cela prend du temps. Le temps incompressible n’est pas un luxe.
C’est le prix de la crédibilité.
Il ne faut donc pas supprimer l’obligation d’inscription pour pouvoir voter. Il faut davantage communiquer.
Il ne faut pas nécessairement réduire le nombre d’adhérents exigés des partis. Il faut leur accorder le temps nécessaire pour réunir leurs membres et les enregistrer.
Il ne faut pas supprimer les documents légaux exigés des candidats. Il faut leur permettre de les réunir dans des délais réalistes.
En politique comme en cuisine, vouloir servir trop vite un plat qui n’est pas prêt ne produit pas un meilleur repas. Cela produit simplement un plat mal cuit.
L’OBGD met le doigt sur une plaie plus profonde
L’analyse de l’OBGD va bien au-delà de la seule question de la date.
L’organisation identifie plusieurs faiblesses susceptibles d’affecter la crédibilité du processus : la localisation des centres, la faiblesse de la campagne d’éducation civique, l’insuffisance du calendrier détaillé, les difficultés techniques rencontrées par les partis, la question de la participation de la diaspora, l’inscription des candidats et la transparence financière du CEP.
Sur ce dernier point, l’OBGD réclame la publication des rapports financiers du Conseil électoral.
L’organisation rappelle que l’État haïtien serait depuis 2021 le seul contributeur au Basket Fund destiné au financement du processus électoral et que près de 50 millions de dollars américains auraient été consacrés à cet effort.
Une telle somme impose une exigence élémentaire : rendre des comptes.
L’argent public ne peut pas circuler dans les couloirs de l’administration comme une rivière souterraine dont personne ne connaît le tracé.
Le citoyen a le droit de savoir combien est dépensé, pour quoi, par qui et avec quels résultats.
La transparence financière n’est donc pas une question périphérique. Elle participe directement de la confiance électorale.
Et la diaspora ?
Autre angle mort : les Haïtiens vivant à l’étranger. Une diaspora importante contribue à la vie économique, sociale et politique du pays. Si elle doit participer au processus électoral, ses modalités doivent être connues suffisamment tôt.
Où s’inscrire ? Où voter ? Comment s’identifier ? Comment les résultats seront-ils transmis ? Comment les recours seront-ils traités ? Ces questions ne peuvent pas être laissées à la dernière minute. Une démocratie qui veut inclure sa diaspora ne peut pas lui envoyer une invitation à la veille du scrutin.
Le troisième président du CEP
Comme si les difficultés techniques ne suffisaient pas, le CEP vient également de connaître un changement à sa tête.
Mardi 8 septembre 2026, plusieurs sources au sein de l’institution ont confirmé des changements dans son bureau.
Peterson Pierre-Louis, représentant du secteur des cultes réformés, jusque-là secrétaire général, devient président du CEP en remplacement de Jacques Desrosiers.
Jaccéus Joseph conserve la vice-présidence. Nemrod Sanon, représentant du secteur syndical, passe de la trésorerie au secrétariat général. Schnaïda Adély, représentante du secteur vaudou, devient trésorière.
Selon une source citée par le journal, cette décision fait suite à deux rencontres tenues lundi et mardi entre les neuf conseillers électoraux.
Le changement intervient alors que Jacques Desrosiers avait lui-même succédé, l’année précédente, à Patrick Saint-Hilaire, représentant de la Conférence épiscopale d’Haïti.
Ainsi, avant même d’avoir organisé le moindre scrutin, le CEP change une nouvelle fois de président. Faut-il y voir une simple réorganisation administrative ? Peut-être. Mais dans le contexte actuel, la question mérite d’être posée. Car une institution chargée d’organiser des élections doit aussi donner une impression de stabilité.
Interrogée sur l’hypothèse d’un changement annuel du bureau du CEP jusqu’à l’organisation des élections, une source au sein du Conseil a été catégorique : « Ce n'est pas prévu dans les règlements intérieurs du CEP. »
Dont acte.
Mais une autre question demeure : combien de temps faut-il encore à cette institution pour passer de la réorganisation interne à l’organisation effective des élections ?
La grande leçon de l’histoire politique haïtienne
L’histoire électorale haïtienne enseigne une chose : les exclus finissent toujours par réclamer leur place à la table.
Lorsque les règles du jeu sont perçues comme injustes, lorsque des partis sont écartés, lorsque des candidats sont recalés, lorsque des électeurs ne peuvent pas s’inscrire, lorsque des territoires entiers sont privés de centres de vote, la contestation ne tarde généralement pas à prendre le relais.
Et en Haïti, la contestation électorale n’est jamais une petite affaire. Elle peut embraser une société déjà fragilisée.
Il faut donc éviter de fabriquer les conditions d’une élection contestée avant même d’avoir imprimé les bulletins.
Le risque serait alors de gagner la bataille du calendrier pour perdre celle de la légitimité.
Or, une élection sans confiance ressemble à une maison construite sur du sable : elle peut tenir debout le jour de l’inauguration, mais la première tempête révélera ses fissures.
Alors, à quand véritablement les élections, messieurs dames ?
On peut toujours maintenir le 13 décembre comme objectif politique. Mais un objectif n’est pas une réalité.
Si, dans les prochaines semaines, le nombre d’électeurs inscrits demeure insuffisant ; si les centres ne sont pas suffisamment nombreux et accessibles ; si les partis ne parviennent pas à satisfaire les exigences légales ; si les problèmes techniques persistent ; si les candidatures doivent être traitées dans la précipitation ; si les institutions de contentieux ne disposent pas du temps nécessaire ; si la formation des agents électoraux, la production du matériel, la cartographie des zones à risque et la participation de la diaspora restent inachevées, alors il faudra avoir le courage de regarder la réalité en face.
Le calendrier devra être réévalué.
Ce ne serait pas un échec.
L’échec serait plutôt de maintenir artificiellement une date en sachant que les conditions ne permettent pas de garantir un scrutin crédible.
Haïti n’a pas besoin d’une élection pour cocher une case. Haïti a besoin d’une élection capable de produire une légitimité politique. Voilà toute la différence.
Le véritable rendez-vous n’est pas avec le calendrier
Depuis dix ans, les Haïtiens attendent. Ils attendent de pouvoir choisir. Ils attendent de pouvoir participer.
Ils attendent de pouvoir renouveler leurs représentants par les urnes plutôt que par les arrangements de couloir, les transitions interminables ou les solutions institutionnelles improvisées.
Mais cette attente ne donne à personne le droit de bâcler le processus.
Le peuple haïtien mérite mieux qu’un scrutin organisé dans l’urgence pour satisfaire une échéance internationale ou administrative.
Il mérite des élections préparées, expliquées, inclusives et transparentes. Il mérite de connaître les règles avant de jouer. Il mérite de savoir où voter. Il mérite de pouvoir s’inscrire sans parcourir des kilomètres. Il mérite que les partis concourent dans des conditions équitables. Il mérite que les candidats soient traités selon des règles claires. Il mérite enfin de pouvoir accepter les résultats parce qu’il aura confiance dans le processus qui les aura produits.
Le véritable défi n’est donc pas d’organiser les élections le 13 décembre 2026.
Le véritable défi est de parvenir à organiser, quelle que soit la date, des élections crédibles dont les résultats puissent être acceptés par le plus grand nombre.
Et si quelques semaines, voire quelques mois supplémentaires sont nécessaires pour atteindre cet objectif, alors il faut avoir le courage institutionnel de les prendre.
Parce qu’une démocratie ne se construit pas au chronomètre. Parce qu’un scrutin ne devient pas crédible parce qu’il a lieu à la date annoncée.
Parce qu’en matière électorale, mieux vaut un retard supposé qu’une précipitation désastreuse.
Parce qu’après une décennie sans élections, Haïti ne peut pas se permettre de rater son retour aux urnes.
Alors, à la question « À quand véritablement les élections en Haïti ? », la réponse ne devrait plus être une date lancée comme une bouée dans une mer agitée.
Elle devrait être un engagement : les élections auront lieu lorsque les conditions minimales de leur crédibilité, de leur inclusivité, de leur transparence et de leur acceptabilité seront réunies.
Le 13 décembre peut rester un horizon. Mais l’horizon n’est pas encore au rendez-vous.
Et si le CEP veut éviter que le calendrier électoral ne devienne une nouvelle promesse sans lendemain, il devra peut-être accepter cette vérité aussi simple que confortable : il vaut mieux repousser une élection pour mieux la préparer que tenir une élection à temps et devoir ensuite en tirer les conséquences.
Après tant d’années d’attente, Haïti peut-elle enfin se permettre de faire les choses à moitié ? Et surtout, à quoi bon fixer une date si le pays n’est pas encore prêt à voter ?
+509 3232-8383
Masterant en Fondements philosophiques et sociolinguistiques de l’Éducation / Cesun Universidad, California, Mexico, Juriste et Communicateur social
