Présenté au Cap-Haïtien, NABOYA a réuni un public intergénérationnel autour d’un spectacle de performance contemporaine placé sous le thème « Entre mon cœur et mon cerveau, il y a un poème ». Une proposition artistique ambitieuse, à la croisée de la danse, de la poésie et du rituel.
Pensé et porté par Sévère Mickha Mackaël, directeur artistique du projet, NABOYA s’ouvre sur une atmosphère de retenue et d’écoute. Une voix off, sans présence visible sur scène, crée une tension douce, presque méditative. Puis les performeurs apparaissent, vêtus simplement, chaises à la main. La chorégraphie, signée par Simon Bruce Wily, chorégraphe et danseur du spectacle, se construit sur la juxtaposition de trajectoires individuelles : chacun semble évoluer dans son propre espace, comme en quête de quelque chose. Par moments, ces univers se croisent. Une danseuse, en particulier, capte l’attention par la précision et la singularité de son mouvement.
Au fil des tableaux, NABOYA multiplie les formes d’expression : danse, textes poétiques, chant, acrobaties et jeux d’illusion. La direction poétique, assurée par Sévère Rapha Makaël, donne une cohérence à l’ensemble, en travaillant la parole comme une matière scénique à part entière. Sans être démonstratif, le spectacle joue sur la perception du réel et sur la capacité du corps à dire ce qui échappe aux mots.
La deuxième partie marque une rupture esthétique. Les costumes changent, la musique devient plus ample, portée par le violon et le piano, avant de s’ancrer progressivement dans des sonorités issues du vodou. Les chorégraphies s’inspirent alors ouvertement des danses traditionnelles haïtiennes, évoquant une cérémonie où le geste prend une valeur symbolique.
Certaines scènes, très physiques, retiennent particulièrement l’attention du public. Jeux de feu, confrontations chorégraphiques, transformations de costumes opérées à vue : les performeurs assument une prise de risque réelle, travaillant la tension et l’attente sans chercher l’effet gratuit. Le feu, manipulé à mains nues et porté à la bouche, devient un élément central du langage scénique. La coordination de la mise en scène, assurée par Jaques Stanley, contribue à maintenir l’équilibre entre intensité, lisibilité et fluidité du récit scénique.
Les textes, dits ou suggérés, abordent principalement la question de l’amour, un amour multiple, à la fois spirituel et charnel, traversé de désirs, de rapports de force et de zones d’ombre. À mesure que le spectacle avance, l’esthétique se rapproche du cinéma : la musique s’intensifie, les acrobaties gagnent en ampleur, l’espace scénique s’élargit.
Les performeurs investissent alors la salle, brouillant la frontière entre scène et public. Certains spectateurs se laissent emporter par cette proximité, transformant le moment en une expérience collective. Un grand cercle de feu installé sur scène devient le point culminant de cette montée en intensité.
Dans son final, NABOYA affirme son identité : une performance contemporaine nourrie de traditions haïtiennes, où l’énergie circule librement entre artistes et public. Plus qu’un simple spectacle, la proposition se veut expérience partagée, assumant ses risques esthétiques.
À l’issue de la représentation, les réactions sont marquées par la surprise et l’émotion. Plusieurs spectateurs soulignent le caractère inédit de la démarche dans le paysage culturel capois. Les applaudissements saluent une équipe artistique audacieuse, qui a fait le choix d’une création exigeante, à la fois engagée et profondément poétique.
Eliphen Jean,
Écrivain, journaliste culturel
4033 6969
