Apparue il y a près de deux ans sur la scène artistique nationale, Vanessa St Val s’impose progressivement comme une voix à part entière de l’art contemporain haïtien. Artiste peintre autodidacte, son travail profondément habité ne s’impose pas par effet de mode, mais par nécessité. Chez elle, peindre n’est pas un geste décoratif, c’est un souffle, une manière d’exister, de comprendre le monde et d’y résister.
L’histoire artistique de Vanessa St Val commence loin des ateliers et des écoles d’art. Revenue de l’étranger, elle cherche d’abord un simple passe-temps, un espace pour respirer. Elle explore la danse, participe à diverses activités, jusqu’au jour où une amie l’invite à une séance de peinture. Sans pression. Sans prérequis. « Tu n’as pas besoin de savoir peindre », lui dit-on. Elle y va, presque par curiosité. Et quelque chose se déclenche.
Ce jour-là, sans le savoir, elle trouve un langage. Une manière nouvelle de dire ce que les mots, les rapports et les statistiques ne suffisent plus à exprimer. La peinture devient alors un territoire d’expression brute, libre, intime. Une porte ouverte sur ses émotions, mais aussi sur celles d’un pays entier.
Autodidacte assumée, elle commence à peindre en juin 2023. Très vite, le geste devient vital. En moins de deux ans, elle réalise plus d’une centaine d’œuvres. Une production intense, presque organique, nourrie par l’urgence de dire, de comprendre et de transformer. Elle apprend au contact du public, à travers les regards, les interprétations, les silences aussi. « J’apprends beaucoup de ce que les gens voient dans mes tableaux », confie-t-elle. Pour elle, l’œuvre n’est jamais figée. Elle continue de vivre dans l’œil de celui ou celle qui la contemple.
Son univers pictural est difficile à enfermer dans une seule catégorie. Abstraction, symbolisme, spiritualité, modelage de la matière : tout s’entrelace. Des spirales reviennent souvent, comme une signature inconsciente. Elles évoquent le cycle de la vie, la renaissance, le lien invisible entre les êtres, les mémoires et les forces qui nous dépassent. Vanessa St Val ne cherche pas à imiter, même si l’on peut sentir, par touches lointaines, l’influence de figures comme Philippe Dodard ou Vincent van Gogh. Son langage est personnel, intuitif, profondément enraciné dans l’émotion.
Au cœur de son travail, il y a la résilience. La mémoire. Et surtout la femme. Non pas la femme réduite à la douleur ou à la victimisation, mais la femme debout. Forte. Vivante. « Je veux montrer à travers mon art que les femmes sont plus que des victimes. Elles sont aussi une force, une résilience, des personnes capables de se reconstruire et de devenir une énergie positive », explique-t-elle. Ses toiles parlent de corps, de féminité, d’émancipation, parfois d’orgasme, non comme provocation, mais comme réappropriation. Dire le corps, c’est aussi dire la vérité.
Mais l’engagement de Vanessa St Val ne s’arrête pas à l’intime. Son art dialogue en permanence avec le collectif. Elle observe la société haïtienne, ses fractures, ses violences, ses silences. Elle peint ce que l’on ne veut pas toujours voir , les blessures sociales, les traumatismes enfouis, les émotions partagées mais rarement formulées. « À travers mes œuvres, je parle avec les gens, pour qu’ils se rappellent certains événements qui ont marqué la société, des émotions vécues collectivement », souligne-t-elle. Chaque toile devient alors un espace de mémoire et de conversation.
Une part importante de son travail rend également hommage aux Loas du panthéon haïtien. Baron Samedi, Ezili Dantò, Ezili Freda… mais jamais sous des formes figées ou folklorisées. Chez Vanessa St Val, ces esprits apparaissent comme des entités cosmiques, abstraites, sans visage ni genre. Des forces universelles, à la fois sacrées et humaines, enracinées dans l’histoire haïtienne mais ouvertes à une lecture contemporaine. À travers cette démarche, elle cherche à réconcilier art, spiritualité et transmission, tout en questionnant les stigmates qui entourent encore ces héritages.
Le contexte haïtien actuel, marqué par l’insécurité, l’incertitude et la violence, alimente cette tension permanente entre chaos et lumière dans son œuvre. Peindre devient alors un acte de transmutation. Transformer la douleur en couleur. La peur en mouvement. Le silence en forme. Un acte de résistance douce mais déterminée.
Vanessa ST VAL ne cache pas sa déception face au manque de valorisation des artistes en Haïti. Un constat amer, mais lucide. Pourtant, elle continue. Elle crée. Elle partage. Parce que pour elle, l’art n’est pas un luxe réservé à quelques-uns. C’est un besoin collectif. Une nécessité sociale.
Aujourd’hui, Vanessa ST VAL s’affirme comme une voix montante de l’art contemporain haïtien. Une artiste dont le travail, profondément humain, sacré et engagé, appelle à un changement de regard. À un changement de paradigme. Et rappelle, dans un pays souvent plongé dans l’obscurité, que la beauté peut encore être un acte de résistance.
Esdra Jeudy
