Dans son ouvrage « Hymnologie et prédication en Haïti : entre la christianisation de la culture locale et la diabolisation du vaudou », le docteur Henri Claude Telusma, pasteur et professeur d’université, porte un regard nouveau sur la coexistence du christianisme et du vaudou, en soulignant le rôle du tambour comme point de rapprochement entre ces deux courants.
Le vaudou, en tant qu’expression culturelle locale, n’a pas besoin de nombreux instruments pour faire danser le public : un seul instrument suffit, l’instrument battant par excellence, le tambour. Le docteur Jean Price-Mars a raison de dire que l’Haïtien danse dans la joie comme dans le malheur. Lorsqu’il s’agit de chants, de rythmes et de musique, il n’établit pas de cloison. Il en va de même dans le domaine religieux : l’adoption du tambour (et d’autres instruments), accompagnée de l’usage du créole dans les services chrétiens comme dans les cérémonies vaudou, s’inscrit dans des pratiques ponctuées de chants, de gestes, de comportements parfois jugés étranges, et de danses de toutes formes, anciennes comme modernes.
Le message fondamental dégagé par la prédication chrétienne sur le vaudou renvoie, selon lui, à des conséquences sociales, selon Henri Claude Télusma. La vérification de son hypothèse a déclenché un débat inattendu : elle a mis en lumière des pratiques de réjouissance spirituelle inspirées du vaudou, où le tambour joue un rôle déterminant dans certains cultes chrétiens.
Dans les louanges à l’Éternel, la Bible n’interdit pas l’utilisation des instruments musicaux, notamment le tambour. Le Psaume 150 le confirme lorsqu’il invite à louer Dieu en utilisant de nombreux instruments — trompette, luth, harpe, tambourin, instruments à cordes, chalumeau et cymbales — ainsi que la danse.
Toutefois, l’auteur ne s’interroge pas sur le bon ou le mauvais côté de cette appropriation musicale. Il adopte plutôt un regard critique, en mettant en relief le fait que l’hymnologie et la prédication chrétienne ont institué en Haïti des moyens privilégiés de transmission de la foi et de construction d’une identité chrétienne collective. Grâce à la traduction des cantiques en créole et à l’intégration de rythmes et d’instruments musicaux locaux, les Églises catholique et protestantes ont su adapter leur message aux sensibilités culturelles populaires, favorisant ainsi l’adhésion des fidèles.
Le vaudou comble un vide
Pour certains, l’utilisation de la musique dans l’évangélisation est étonnante ; pour d’autres, il n’y a rien d’anormal. Au contraire, elle a comblé un vide, s’il en était besoin. Or, à un moment donné, elle a été diabolisée par les missionnaires, comme l’un des fils conducteurs du mal. Ils soutenaient que cela pouvait influencer le comportement et la vie des chrétiens, et ébranler leur foi, dans la mesure où le tambour est considéré comme d’origine vaudou. Ils passaient sous silence l’existence d’instruments musicaux dans les activités chrétiennes depuis l’Ancien Testament.
Cependant, la complexité de l’anthropologie biblique confronte aussi à la question du libre choix de l’homme. Ainsi, nous pensons que la musique en fait partie. Le tambour, hier objet de critiques acerbes — instrument associé, pour une catégorie de chrétiens, à tout ce qui pouvait être considéré comme mal — peut devenir aujourd’hui une sorte de fascination, au point qu’on l’admire en solo dans les louanges à Dieu. Car les activités du culte chrétien dominent publiquement la société haïtienne ; et le vaudou, malgré ses rares performances en cachette, en raison des persécutions historiques et actuelles, parvient tout de même à exercer une influence notable, par son rythme, sur le culte chrétien en Haïti. C’est pour cette raison que l’auteur affirme qu’au fil du temps, les rythmes du vaudou se sont intégrés à certaines pratiques chrétiennes, surtout dans les cultes pentecôtistes, ce qui brouille la frontière entre les deux religions. Des chants et rythmes autrefois condamnés par l’Église y occupent désormais une place importante.
L’auteur explique que l’intégration de la musique locale dans les cultes chrétiens est ambivalente : elle a revitalisé les pratiques en rendant chants et rythmes plus proches des fidèles, mais elle a aussi intensifié la confrontation avec le vaudou. Dans certains milieux néo-pentecôtistes, de nouveaux hymnes prennent la forme d’un combat contre le vaudou, au point de transformer le culte en espace de lutte idéologique plutôt qu’en lieu d’adoration.
En effet, l’auteur, à travers les résultats de ses recherches, exprime une inquiétude sérieuse au sujet des Églises baptistes, méthodistes et adventistes face à l’influence du syncrétisme du vaudou, où le tambour joue un rôle central dans le rapprochement des religions par la musique. Le tambour a trouvé sa place dans les cultes chrétiens comme un socle de référence, malgré la peur que les chrétiens deviennent semblables aux vaudouisants, qui souffrent d’une image diabolisée. Ce rapprochement entre la pratique chrétienne et la musique traditionnelle, culturelle et locale — souvent réinterprétée avec art par un courant de l’Église pentecôtiste — est pour l’instant sur la sellette, selon des pasteurs dirigeants opposés à ce mode de partage du langage hymnologique entre le vaudou et le christianisme.
Une logique de la modernité
Et nous devons prendre en compte l’évolution qui a permis à la musique chrétienne d’être en harmonie avec certaines chansons, grâce au tambour, longtemps considéré comme appartenant au vaudou. Il s’agit d’une dimension plus expressive et débordante, retrouvée par les chrétiens dans une dynamique où de nombreux jeunes, en tenue parfois jugée démoniaque ou inappropriée, se sentent en conformité avec la logique de la modernité, dominée par des changements — y compris dans l’adoration — où la musique en solo accompagne la prière, comme dans le vaudou. De ce fait, nous avons constaté le partage d’une même énergie du mal et du bien, comme dans les langues au moment des rituels… À l’Église comme dans le vaudou, la similitude demeure une piste de recherche profonde pour comprendre le phénomène.
Le public, à la recherche de bénédictions, peut alors se perdre dans une atmosphère très intense et dynamique au moment de la prière et des louanges. Les participants se retrouvent dans une sorte de « bouillon de culture » qui ne laisse plus vraiment la possibilité d’identifier clairement qui influence qui, ni de situer l’origine précise de cette acculturation. C’est ce que nous avons tenté d’effleurer plus haut : parfois, la ressemblance des pratiques vaudou au sein de certaines Églises est telle que seule l’architecture du lieu où se déroule la cérémonie permet encore de dire s’il s’agit d’une église ou d’un temple vaudou. En effet, ce métissage permet de comprendre que la transformation de pratiques autrefois réservées à l’Église traduit « une adaptation du christianisme aux réalités culturelles et spirituelles haïtiennes », dans une logique de métissage où la connexion au divin est ressentie de manière collective et parfois intense.
Par ailleurs, la proximité entre le culte évangélique et le vaudou en Haïti constitue un sujet passionnant pour les musiciens. Ceux-ci n’ont pas besoin d’une inspiration moderne ou sophistiquée pour créer l’ambiance : dans certains milieux pentecôtistes, des instruments traditionnels comme le tchatcha, le graj, le tambour, ou même des marmites utilisées à défaut, participent à la joie des fidèles et à la glorification de Dieu. Dès lors, une question demeure : ces instruments, longtemps taxés d’impurs en raison de leur origine vaudou, peuvent-ils accompagner les fidèles vers le Royaume des cieux ?
Ce son rythmé, associé aux chants, n’a rien à envier au compas direct, joué avec art par Nemours Jean-Baptiste et Weber Sicot, dans une coexistence parfaite entre les deux, sur fond de polémique respectueuse du rythme… Il est important de signaler qu’il semble parfois plus facile aux non-convertis — appelés « mondains » — de s’entendre sur des points communs avec les chrétiens dogmatiques. Malgré tout, le tambour aura encore de beaux jours devant lui, y compris dans les catégories d’églises qui ne le pratiquent pas : on le retrouve dans les symphonies, les louanges et les prières. Cela fait penser au poète Carl Bouard, qui adorait le tambour, comme de nombreux chrétiens, notamment les jeunes d’aujourd’hui, dans des églises qui semblent ne plus pouvoir adorer Dieu sans cet instrument devenu capital.
En attendant d’autres questionnements sur les activités chrétiennes, suivis de résultats de ce genre, beaucoup de doutes et d’incompréhensions subsisteront encore. L’auteur fait ici preuve de sérieux en se mettant dans la peau du vrai chercheur, qui prend en compte des connaissances dites « vulgaires » et non pas seulement des connaissances scientifiques, en apportant de la nouveauté et de la plus-value, à travers des hypothèses vérifiées après des années d’observation et d’enquête sur le terrain spirituel. Ce n’est ni une trahison, assimilable à celle de Judas, ni une mauvaise graine semée dans le jardin du christianisme. Voilà comment situer le travail de Télusma : un livre à la fois provocateur et évocateur, dans un contexte déjà fragile, qui nécessite une cohésion entre ces deux forces spirituelles, dans le sens de « religions pour la paix ». Et le préfacier, Dr Monesty Junior Fanfil, semble toucher la plaie du doigt en écrivant que « dans la société haïtienne, le christianisme est véhiculé dans l’entrecroisement de deux courants culturels et dans la dialectique entre le rejet ou le refus, l’accommodement raisonnable ou l’acceptation partielle ».
Dr. Emmanuel Charles
Sociologue et ethnologue
