Les conférences diplomatiques étaient un genre à part dans l’histoire de la diplomatie mondiale, semblables à des joutes oratoires où se mêlaient l’épée de l’intellect et le bouclier de l’éloquence. C’était un rituel sacré, une véritable cérémonie d’intronisation intellectuelle qui visait à présenter le Plénipotentiaire accrédité sur le territoire non seulement pour démontrer ce qu’il était, mais aussi pour dévoiler, telle une carte maîtresse, sa conception de la diplomatie. Comme un peintre dévoilant son chef-d’œuvre, l’ambassadeur se tenait devant son auditoire, pinceau à la main, pour esquisser les contours de sa vision diplomatique.
Ces conférences étaient aux diplomates ce que les symphonies étaient aux compositeurs : l’occasion de faire entendre leur voix unique dans le concert des nations. Ainsi, l’histoire diplomatique retient la conférence du même nom Alphonse de Lamartine , poète et ministre des Affaires Étrangères français. En effet, les cycles de conférences prononcées par des diplomates en fonction étaient à l’époque la validation intellectuelle de la remise de leurs lettres de créances aux autorités des pays accrédités. C’était le baptême du feu intellectuel, l’épreuve qui séparait le simple messager du véritable ambassadeur de la pensée.
Ainsi, parmi les plus de cent ambassadeurs et envoyés spéciaux de la République d’Haïti auprès des autorités françaises – cette procession de représentants de la Perle des Antilles – trois seulement s’étaient sacrifiés à ce rite et rythme diplomatique et intellectuel par excellence. Trois phares dans la nuit diplomatique, trois voix qui résonnent encore dans les annales de notre histoire.
Anténor Firmin : L’Architecte de la pensée diplomatique
Le premier fut Anténor Firmin, ce colosse de la pensée haïtienne, ce titan intellectuel qui s’était érigé en défenseur de l’égalité des races. Tel un forgeron façonnant le fer rouge de l’argumentation, Firmin prononça deux conférences de haute tenue historique et diplomatique, deux monuments oratoires qui demeurent des joyaux dans l’écrin de notre patrimoine intellectuel.
La première « La France et Haïti : Haïti du point de vue politique, administratif et économique » reflétait la complexité des relations entre les deux nations. Prononcée devant un auditoire qui était au fait des relations diplomatiques et économiques entre les deux pays – un public exigeant, composé d’esprits aiguisés comme des lames – elle eut lieu au Grand Cercle de Paris le 8 décembre 1891. Ce lieu n’était pas anodin : c’était l’un des salons les plus prestigieux de la capitale française, où se tissaient les fils invisibles de l’influence et du pouvoir.
La deuxième conférence, prononcée quelques mois plus tard et complétant la première comme la seconde aile d’un diptyque magistral, avait pour titre « La République d’Haïti et ses Relations économiques avec la France ». Cette fois, l’ancien chancelier haïtien avait changé de lieu, mais pour un cadre tout aussi symbolique, car elle fut prononcée à la Société des Études Coloniales et Maritimes le 24 mai 1892. Le choix de cette tribune n’était pas fortuit : c’était là que se rencontraient les architectes de l’expansion coloniale française, et Firmin, tel David face à Goliath, venait plaider la cause d’Haïti dans l’arène même de ceux qui façonnaient le destin des peuples colonisés.
Rappelons qu’Anténor Firmin venait de succéder au Général François Saint-Surin Manigat, décédé au 42 de l’avenue de Wagram à Paris, siège de notre ambassade et résidence de l’ambassadeur. Pendant plus de trois heures d’horloge – trois heures où le temps semblait suspendu, où chaque phrase était ciselée comme par un orfèvre, Firmin faisait un panorama des relations économiques entre les deux pays. C’était une fresque vivante où défilaient les chiffres et les arguments, les espoirs et les déceptions, les promesses et les réalités de ces relations bilatérales complexes.
Massillon Coicou : l’alchimiste des âmes
Anténor Firmin, envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire à Paris du président Tirésias Simon Sam en 1900, y rencontra le poète Massillon Coicou. Les deux hommes devinrent amis, au point que ce dernier s’enrôla dans un firminisme ardent contre le président Nord Alexis, lequel fit fusiller le poète sur la place du Champ-de-Mars au Port-au-Prince.
« Le génie français et l’âme haïtienne » – quel titre ! Comme un pont jeté entre deux rives, comme une arche reliant deux continents de la pensée. Prononcée en 1904, date ô combien importante dans nos annales de peuple libre – année du centenaire de notre indépendance, moment où résonnaient encore les échos de 1804 – devant des étudiants et amis d’Haïti réunis dans une librairie. Ce choix d’un lieu intime, loin des fastes des grands salons, n’était pas innocent : c’était dans ces temples du livre, ces sanctuaires de la connaissance, que se forgeaient les véritables alliances intellectuelles.
Coicou, poète et diplomate, tissait dans cette conférence les fils invisibles qui reliaient le génie littéraire et philosophique français à l’âme profonde du peuple haïtien. C’était une célébration de la francophonie avant l’heure, mais aussi une affirmation de l’identité haïtienne, de sa singularité irréductible.
Constantin Mayard : Une voix controversée
Enfin, le collaborateur des Yankees en territoire haïtien – appellation qui porte en elle tout le poids de la controverse historique – le poète et homme politique Constantin Mayard avait donné lui aussi une conférence le 28 janvier 1934 lors de l’inauguration de l’Œuvre des Isolés Coloniaux. Cette date se situe dans le contexte douloureux de l’occupation américaine d’Haïti (1915-1934), période sombre où notre souveraineté était bafouée, où notre dignité nationale était mise à l’épreuve.
Le choix du lieu – l’Œuvre des Isolés Coloniaux – est révélateur d’une certaine vision, peut-être teintée d’ambiguïté, de la place d’Haïti dans le concert des nations. Mayard, figure complexe et controversée, incarnait ces contradictions de notre histoire, ces zones grises où se mêlent l’ambition personnelle et le destin national.
Trois diplomates, trois conférenciers haïtiens – trois voix distinctes mais complémentaires, trois notes dans la symphonie de notre diplomatie culturelle. Mais il ne faut pas fermer les portes de la recherche, car notre histoire est comme un palimpseste dont toutes les couches n’ont pas encore été révélées. Il faut sans cesse chercher nos archives, fouiller les greniers de la mémoire collective, explorer les caves poussiéreuses des bibliothèques.
C’est dans l’ordre du possible – voire du probable – que l’Envoyé Extraordinaire et Plénipotentiaire du président Antoine Simon, le poète Georges Sylvain, cette autre grande figure de nos lettres et de notre diplomatie, se soit lui aussi sacrifié à ce rite et rythme diplomatique très prisé à l’époque. Sylvain, traducteur des Fables de La Fontaine en créole haïtien, pont vivant entre la culture française et l’identité haïtienne, aurait parfaitement incarné cette tradition des conférences diplomatiques.
Ces conférences, bien plus que de simples exercices oratoires, étaient des actes de souveraineté intellectuelle, des moments où Haïti, cette nation née de la plus grande révolution d’esclaves de l’histoire, affirmait sa place parmi les nations civilisées non par les armes, mais par la force de la pensée. Elles demeurent aujourd’hui des jalons essentiels de notre patrimoine intellectuel, des phares illuminant la route de notre diplomatie culturelle, des témoignages vibrants de ce que fut et de ce que peut encore être la grandeur haïtienne.
Maguet Delva
Paris, France
