Le vécu des enfants sous la dictature des Duvalier est rarement interrogé : l’histoire comme la littérature privilégient le plus souvent les récits d’adultes, d’opposants ou d’exilés. Les enfants du maquis, roman polyphonique de Carl-Henri Guiteau (1), se distingue précisément en plaçant au cœur du récit l’expérience enfantine du duvaliérisme.
L’auteur ne se contente pas de raconter : il fait entendre des voix fragiles prises dans la machine de la peur, et montre comment une violence politique s’inscrit dans les gestes les plus ordinaires — jusqu’à contaminer l’enfance elle-même.
Dans Les enfants du maquis (Baudelaire, 2025), Port-au-Prince est mise à nu dès les premières pages. Port-au-Prince n’est plus un décor, encore moins une capitale, mais un corps martyrisé, fissuré de toutes parts, à bout de souffle, qui ne vit plus qu’en apnée. Un lieu qui ne meurt pas franchement mais qui se délite, se vide de sa substance, glisse vers une non-existence douloureuse, comme un malade chronique abandonné sur un lit sans soins. La ville crève de tout, surtout d’absence de liberté.
L’obscurité qui s’abat sur elle n’est pas seulement nocturne : elle est politique, existentielle, cyclonique. Les nuages qui s’amoncellent sur le Morne l’Hôpital ressemblent à des présages funestes, comme si la nature elle-même retenait son souffle avant la chute.
Décembre, mois de Noël et de chants, est vidé de sa promesse : les cantiques sont noyés dans les plaintes, les fêtes se transforment en veillées, la joie est assassinée par avance. La peur, elle, ne frappe pas à la porte ; elle s’infiltre, rampe, s’installe dans chaque cour, chaque maison, chaque conscience.
La capitale devient alors un espace d’indistinction où le vrai et le faux se confondent. Bruits d’attentats, rumeurs d’invasion, menaces diffuses : nul ne sait ce qui est réel, mais tout est crédible. Port-au-Prince fonctionne comme une prison à ciel ouvert : sorties bouclées, artères barrées, circulation du sang urbain interrompue. Et si aujourd’hui les gangs en armes ont remplacé l’État absent, dans cette capitale des années 60, ce qui hurle, ce sont les crépitements des mitrailleuses, imposant une loi brutale, imprévisible, sans visage ni recours.
Roman-fleuve, oui, mais fleuve en crue, charriant dans ses eaux sombres des fragments de vies brisées, des cris étouffés, des silences trop lourds pour rester muets. Le vertige naît autant de la puissance des formulations sociétales que de cette étrange grâce sociale qui traverse le texte : une grâce rugueuse, non seulement élégante, mais nécessaire, semblable à une lumière obstinée qui persiste au fond d’un tunnel.
La fuite puis l’alerte
Face à ce désastre lent et continu, les familles et proches des opposants n’ont qu’un réflexe vital : fuir. Dans une capitale livrée aux forces du mal, devenue zone grise où la peur tient lieu de gouvernement, l’angoisse collective se transforme en colère sourde, comprimée, qui ne s’exprime pas mais s’accumule. C’est dans cette asphyxie morale que s’inscrit le roman polyphonique de Carl-Henri Guiteau : non pas seulement un récit réaliste, mais un texte chargé de menaces et de révélations, un véritable roman-alerte.
Au cœur de cette mécanique, l’enfance vacille. Yanick et les autres enfants sont emportés par la panique comme des feuilles dans la tempête. L’arrestation des cousins brise l’illusion de sécurité : la menace cesse d’être abstraite, elle devient familiale, charnelle. Alors surgit le geste ultime, tragique : brûler les livres, enterrer les brochures, effacer les mots pour sauver les corps. L’autodafé est viscéral — la pensée sacrifiée sur l’autel de la survie — et la fuite hors de la capitale apparaît comme la seule issue, comme on s’arrache à un incendie avant d’être consumé.
Mais le roman ne s’en tient pas au constat. Il suit le devenir d’une jeunesse façonnée dans ce chaos : jeunesse comprimée, frustrée, privée d’horizon, grandissant au milieu des barricades comme d’autres grandissent au milieu des jeux. Cette jeunesse devient une bombe à retardement sociétale, saturée de peur, de colère et d’injustice, jusqu’au point de rupture. Sans didactisme, Guiteau montre comment se fabrique la catastrophe humaine : comment l’exception devient la norme, comment l’arbitraire se fait pédagogie.
Dès lors, Les enfants du maquis dépasse la seule descente aux enfers de Port-au-Prince : il annonce ce qui attend un pays qui abandonne sa jeunesse à la violence et au vide. L’écriture agit comme une sirène dans la nuit haïtienne : elle n’embellit rien, elle éclaire ce qui brûle déjà. Écrire devient un acte politique au sens le plus nu, une manière de dire que se taire — dans une ville devenue non-endroit — revient déjà à consentir à l’effacement.
Sous cette plume, la société haïtienne est disséquée comme un corps collectif abandonné à lui-même, privé d’empathie nationale, saigné par l’indifférence, anesthésié par l’habitude du mal. L’auteur charge volontairement la barque, empile les manques — protection, solidarité, regard pour l’autre — non pour accabler, mais pour contraindre à sentir ce que la société refuse de sentir.
Et au cœur de cette masse lourde et tumultueuse, l’essentiel apparaît, fragile et incandescent : l’enfance. Dernier territoire violé, ligne rouge franchie sans remords, elle devient à la fois victime, témoin et symbole — miroir grossissant d’un pays qui sacrifie son avenir pour survivre à son présent. Ces enfances avancent comme des lucioles dans un champ de ruines, petites lumières vacillantes menacées à chaque instant par le souffle brutal de la violence.
Le roman prend alors la forme d’une longue plainte chantée, marche funèbre mêlée d’espérance, où la grâce sociale n’est jamais décorative mais profondément humaine : elle se loge dans les gestes minuscules, les fuites nocturnes, les silences maternels, la tentative désespérée de sauver ce qui peut encore l’être. Le texte revient frapper la conscience comme une houle persistante et laisse une certitude inconfortable : tant que l’enfance restera exposée comme une proie dans l’arène sociale, le pays continuera de marcher au bord du gouffre, les yeux ouverts, le cœur fermé, avançant pourtant, inexorablement, vers le vertige.
Maguet Delva
(1) Professeur, syndicaliste, diplomate et écrivainFormularbeginn
